LE FLEUVE DE MORT
Quand l'Ombre de celui qui sortait d'être un homme
descendit en ces lieux d'où seuls sont revenus
quelques héros et des poètes,
elle arriva tout d'abord sur la grève
du torrent Achéron dont la fange bouillonne
et roule avec un tumulte inconnu
aux oreilles des hommes.
^L'Ombre ne trembla point et alla plus avant.
Sous un ciel morne et bas, sous le rempart funèbre
des ifs au noir alignement,
elle vit s'étaler en nappe d'eau amère
le Cocvte formé des larmes des méchants.
L'Ombre ne connut pas encore l'épouvante
et, le regard serein, parcourut les Enfers.
Elle suivit les bords du Styx qui trouble l'air
de vapeurs pestilentes
et côtoya le Phlég-éton en flammes
qui, comme un serpent,
étouffe le Tartare
dans un enroulement de ses anneaux ardents.
Mais enfin elle entra dans la belle contrée
réservée à sa destinée.
Là, baignant des prairies constellées de fleurs,
le Léthé calmement promène une onde claire
où se rit le reflet de la douce lumière.
L'Ombre alors détourna ses yeux avec horreur
et chercha, mais en vain, une route pour fuir,
car la mort sans recours et le pire supplice
s'accomplissent
sur cette rive à l'apparence heureuse.
L'Ombre en la maudissant dut boire l'eau du fleuve
rrui dissipe le souvenir.
CIRCE
A Lionel des Rieux.
Devant le palais de Circè.
CIRCE
Toi que les Immortels ont conduit dans mon île, salut, jeune étrang-er.
Ce palais est ouvert à qui demande asile ; dès ton premier appel je sors t'y convier.
l'étranger
Femme — ou plutôt déesse, car jamais
tant de beauté ne décora les traits
des compag-nes des hommes —
je te rends grâces.
Chassé de mers en mers par la fureur d'Eole,
j'errais comme l'épave
quand j'aperçus cette île aux molles côtes.
g4 LA PRAIRIE EN FLEURS
J'ai cinglé vers l'abri d'une rade;
l'ancre a mordu le sable au fond des eaux
et j'ai quitté, joyeux, le pont de mon vaisseau
pour chercher où goûter l'oubli de durs travaux,
Sous les oliviers et les noirs cyprès
i'ai marché; mes pas foulaient
un tapis de violettes parfumées
dignes de couronner le front de Cythérée.
Des loups et des lions sortant de leurs tanières
accouraient me lécher les mains
et de leurs bonds semblaient me montrer le chemin.
Portés par le souffle de l'air
des sons mélodieux se rapprochaient de moi ;
alors m'est apparu dans une clairière
le palais où chantait cette voix.
J'implorai votre accueil
et vous êtes venue, en souriant, au seuil.
CIRCÉ
Tu ne t'es point trompé quand tu frappas ici :
c'est la maison de bonheur et d'oubli.
Les périls endurés pendant la traversée,
les embûches des vents et des écueils cachés,
les longs jours sans soleil, les redoutables nuits
où la Lune couvre ses bras d'albâtre
sous l'épais manteau des nuages,
circé g5
ta mémoire demain ne s'en souviendra plus. Entre dans mon palais.
l'étranger
Femme — ou plutôt déesse, car jamais
mes oreilles n'ont entendu
s'échapper des lèvres humaines
voix si douce — me diras-tu
le nom de cette terre hospitalière ?
CIRCÉ
Il t'est connu déjà; certes tu as appris à le maudire.
Cette terre se nomme JEa.
J'ai dit et je te vois pâlir.
l'étranger
Les périls endurés pendant la traversée,
les embûches des vents et des écueils cachés,
les longs jours sans soleil, les redoutables nuits,
quel Dieu me les rendra?
Voici l'île néfaste où règne
Circé la Magicienne
qui convie l'étranger avec des mots amis
et puis l'ayant grisé de perfides breuvages bientôt le chasse en ses étables.
CIRCE
Enfant! Si sa beauté peut-être
fait de Circé l'égale des déesses,
elle n'est pourtant qu'une femme;
et si sa voix te paraît aussi douce
c est que longtemps tu entendis mugir les vagues.
Ne verse point de larmes et m'écoute.