‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 32 sur 55 · LE FLEUVE DE MORT · texte numérisé non relu

LE FLEUVE DE MORT

Quand l'Ombre de celui qui sortait d'être un homme

descendit en ces lieux d'où seuls sont revenus

quelques héros et des poètes,

elle arriva tout d'abord sur la grève

du torrent Achéron dont la fange bouillonne

et roule avec un tumulte inconnu

aux oreilles des hommes.

^L'Ombre ne trembla point et alla plus avant.

Sous un ciel morne et bas, sous le rempart funèbre

des ifs au noir alignement,

elle vit s'étaler en nappe d'eau amère

le Cocvte formé des larmes des méchants.

L'Ombre ne connut pas encore l'épouvante

et, le regard serein, parcourut les Enfers.

Elle suivit les bords du Styx qui trouble l'air

de vapeurs pestilentes

et côtoya le Phlég-éton en flammes

qui, comme un serpent,

étouffe le Tartare

dans un enroulement de ses anneaux ardents.

Mais enfin elle entra dans la belle contrée

réservée à sa destinée.

Là, baignant des prairies constellées de fleurs,

le Léthé calmement promène une onde claire

où se rit le reflet de la douce lumière.

L'Ombre alors détourna ses yeux avec horreur

et chercha, mais en vain, une route pour fuir,

car la mort sans recours et le pire supplice

s'accomplissent

sur cette rive à l'apparence heureuse.

L'Ombre en la maudissant dut boire l'eau du fleuve

rrui dissipe le souvenir.

CIRCE

A Lionel des Rieux.

Devant le palais de Circè.

CIRCE

Toi que les Immortels ont conduit dans mon île, salut, jeune étrang-er.

Ce palais est ouvert à qui demande asile ; dès ton premier appel je sors t'y convier.

l'étranger

Femme — ou plutôt déesse, car jamais

tant de beauté ne décora les traits

des compag-nes des hommes —

je te rends grâces.

Chassé de mers en mers par la fureur d'Eole,

j'errais comme l'épave

quand j'aperçus cette île aux molles côtes.

g4 LA PRAIRIE EN FLEURS

J'ai cinglé vers l'abri d'une rade;

l'ancre a mordu le sable au fond des eaux

et j'ai quitté, joyeux, le pont de mon vaisseau

pour chercher où goûter l'oubli de durs travaux,

Sous les oliviers et les noirs cyprès

i'ai marché; mes pas foulaient

un tapis de violettes parfumées

dignes de couronner le front de Cythérée.

Des loups et des lions sortant de leurs tanières

accouraient me lécher les mains

et de leurs bonds semblaient me montrer le chemin.

Portés par le souffle de l'air

des sons mélodieux se rapprochaient de moi ;

alors m'est apparu dans une clairière

le palais où chantait cette voix.

J'implorai votre accueil

et vous êtes venue, en souriant, au seuil.

CIRCÉ

Tu ne t'es point trompé quand tu frappas ici :

c'est la maison de bonheur et d'oubli.

Les périls endurés pendant la traversée,

les embûches des vents et des écueils cachés,

les longs jours sans soleil, les redoutables nuits

où la Lune couvre ses bras d'albâtre

sous l'épais manteau des nuages,

circé g5

ta mémoire demain ne s'en souviendra plus. Entre dans mon palais.

l'étranger

Femme — ou plutôt déesse, car jamais

mes oreilles n'ont entendu

s'échapper des lèvres humaines

voix si douce — me diras-tu

le nom de cette terre hospitalière ?

CIRCÉ

Il t'est connu déjà; certes tu as appris à le maudire.

Cette terre se nomme JEa.

J'ai dit et je te vois pâlir.

l'étranger

Les périls endurés pendant la traversée,

les embûches des vents et des écueils cachés,

les longs jours sans soleil, les redoutables nuits,

quel Dieu me les rendra?

Voici l'île néfaste où règne

Circé la Magicienne

qui convie l'étranger avec des mots amis

et puis l'ayant grisé de perfides breuvages bientôt le chasse en ses étables.

CIRCE

Enfant! Si sa beauté peut-être

fait de Circé l'égale des déesses,

elle n'est pourtant qu'une femme;

et si sa voix te paraît aussi douce

c est que longtemps tu entendis mugir les vagues.

Ne verse point de larmes et m'écoute.

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