L ETRANGER
Eh, qu'importe I
Pourquoi de menteuses paroles
vouloir me dorer l'avenir?
Dans d'invisibles rets tes charmes m'enveloppent,
et je ne saurais fuir.
Ne crains pas qu'un soudain courage
de ces lieux ne m'arrache ;
je fus ton prisonnier sitôt que de la proue
j'aperçus le rivage où mon destin
fatalement s'échoue.
Je sais que tout à l'heure, assis à ton festin,
je recevrai de toi la coupe qui recèle
sous un goût de vin doux, de farine et de miel,
les poisons préparés pour ma métamorphose,
et je reste. Dans tes étables closes
accroissant d'une tête ton troupeau,
vautré sur la litière des pourceaux
je subirai l'horreur de mon ignominie,
et je reste. Ma lassitude
est si grande à courir les mêmes aventures
sur l'immense océan'sans trouver de patrie,
que je ne tourne pas mes yeux noyés de larmes
vers l'anse où mon vaisseau dort à l'abri des lames.
CIRCÉ
Donc tu t'avoues vaincu avant d'avoir lutté
et tu ne comprends pas qu'il n'est d'autre mystère
dans mes enchantements que ta seule faiblesse
et ma seule beauté.
Écoute. A quoi bon te leurrer,
puisque toi-même tu t'es abandonné?
Mes crimes les voici :
quand le hasard des traversées
jette les voyageurs sur les côtes d'yEa,
je suis bonne à tous ceux qui demandent abri.
Mes portes s'ouvrent dès qu'un pas
en quête résonne alentour,
et le banquet d'accueil est servi nuits et jours.
Nulle ruse ne se cache sous mes sourires,
mes sourires de réconfort qui sont un port
pour les âmes que le vent a meurtries.
Hélas ! pourquoi le sort
me fit-il femme et belle?
pourquoi la solitude sur les flots
ne peut-elle dompter la chair des matelots ?
II n'est aucun poison dans le vin et le miel
que je sers à mes hôtes,
et je suis étrangère à leur métamorphose.
l'étranger
Sans doute. Mais jadis,
— est-ce un conte ? — vingt-deux des compagnons d'Ulysse
visitaient certaine île.
Leurs pieds foulaient
sous les oliviers et les noirs cyprès
un tapis de violettes parfumées,
et des fauves apprivoisés
bondissaient devant eux pour leur montrer la route.
Une demeure enfin à leurs yeux se découvre ;
ils se nomment; la porte s'ouvre.
Un repas est servi ; aussitôt qu'ils y goûtent
ils n'ont plus rien d'humain, sinon le souvenir.
Or le fils de Laërte averti par Mercure
se hâta d'accourir ;
il délivra les siens et dévoua tes ruses.
CIRCE
Légende, ô voile de beauté
jeté par les poètes
sur la face grave et sereine
des éternelles vérités,
ô légende, les ignorants blasphèment
quand ils se servent de ton nom,
car leur folle présomption
juge d'après le voile et non d'après la face ;
à leurs regards toujours la vérité se cache.
l'étranger
Entrons. Le jour s'épuise en vains propos;
je n'ai point la sagesse du roi d'Ithaque
et nul Dieu ne me garde.
Je suis las et j'ai faim. Ta présence me charme,
et le loup près de toi est doux comme l'agneau.
CIRCÉ
Et c'est cela que tu nommes magie!
Pourquoi ne fuis-tu pas? Tu te crois enchaîné
et tu es libre. O l'étrange magie !
Ta faiblesse me fait pitié.
Si du moins tu croyais en ma sincérité
quand je te révèle un mystère
qui te rendrait semblable aux maîtres de la terre.
Heureux, toi qui n'as pas la prudence d'Ulysse,
toi qui ne portes pas au fond de ta poitrine
un cœur glacé jamais fondu par les sourires
et que jamais désir ardent ne fit bondir.
Mais te vaudrait le sort des vingt-deux compagnons
qui connurent d'abord la douceur du poison
avant d'en sentir l'amertume,
que le sort de ce roi qui consuma sa vie
à chercher sa patrie ;
il la trouva trop tard, ses cheveux étaient blancs.
Mais tu ne suivras point l'une ou l'autre infortune
si, me prêtant l'oreille, tu m'entends.
Ta jeunesse voguait ballottée par la mer
avant de rencontrer cette île et ma demeure,
et ton âme et ta chair
se sont révélées tout à l'heure.
Lorsque tes yeux se posèrent sur moi
tu devinas soudain l'empire de la femme ;
le désir et l'effroi
ont conquis ton corps et ton âme.
Et tu n'es plus cet étranger
poursuivi par les vents contraires
de flots en flots sans se fixer
dans une rade salutaire.
C1RCÉ I
Tu me crois criminelle et je suis innocente;
j'accomplis simplement ma destinée
qui est de t'accueillir. Donc, entre.
Déjà te voici un autre homme,
et dès que tu boiras le vin de mon festin
tu pourras à ton gré ou tomber dans l'opprobre
ou toucher aux sommets divins.
Si ton être possède une double nature,
c'est à toi de savoir quelle il faut écouter.
Les pourceaux en pourceaux ne furent point changés,
et Circé contempla leur honteuse aventure
où rien ne s'était fait de par sa volonté.
L'avenir dépend de ta force.
Il est un Dieu que tu ignores,
ton âme en est le tabernacle,
mais négligé ce Dieu s'endort
dans le silence de ton âme.
Si tu succombes à l'ivresse
pour toujours le Dieu dormira ;
si tu résistes à l'ivresse
il s'éveillera et vivra.
A mon souffle jaillit une étincelle
du foyer inconnu sous la cendre caché ;
tantôt cette étincelle allume un incendie
dont on n'abat point la folie,
tantôt un pur flambeau par elle est allumé,
qui sut la splendeur d'une belle vie
répand ses rayons immuablement.
Je ne t'ai pas menti :
suis-moi pour que soient accomplis
et ta métamorphose et mes enchantements.
(Ils entrent dans le palais.)
A LOUISE DUCOTÉ.