‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 34 sur 55 · DÉDICACE · texte numérisé non relu

DÉDICACE

annonçant le printemps que l'on rêve éternel, m rayon de soleil a caressé les vitres l'où l'eau froide des nuits lentement se retire, ft je m'éveille en souriant, comme le ciel. }e livre t'appartient; c'est Je premier sourire i l'aube du printemps, et tu es le soleil.

Lumière bienfaisante! Joie longtemps ignorée! l'avais tiré les lourds rideaux sur mes fenêtres, ît, fermé dans la chambre où je me flétrissais, 'étais enveloppé par un ennui funèbre.

Peut-être fut-il bon d'avoir aimé souffrir ît d'avoir cultivé des deuils imaginaires ;

j'ai appris à chanter quand j'étais solitaire, comment donc maintenant ne pas m'en souvenir !

Je chanterai. Ma voix, qui hoquetait de larmes et s'enrouait dans les brouillards mélancoliques, éclatera, lavée par ces larmes coupables. J'aimerai la beauté puisqu'en toi elle habite et que le monde en se reflétant dans tes yeux m'est alors apparu, doublement merveilleux, et j'aimerai la vie parce que tu respires et que tu es ma vie.

Je te donne ce livre ;

il est ton bien, et j'ai cherché à te le rendre

tel que tu Tas créé par ta chère présence.

Sans doute l'artisan de sa main malhabile

ne le façonna pas dig-ne de cette offrande ;

mais on n'accuse point le modèle ou la Muse

lorsque le marbre ou le poème les trahissent,

et, si le lac est trouble en qui les cieux se mirent,

on n'ose point nier la couleur de l'azur.

Crois-moi, nous sommes nés ailleurs qu'ici:

fuyons la froide ville

où s'éternise notre exil

et regagnons notre pays.

« Ce pays, dis-tu, où est-il? »

Tu ne te le rappelles plus ;

nous l'avons quitté depuis tant d'années,

— c'était peut-être avant cette vie —

mais dans mes rêves je l'ai vu

et je saurai t'y ramener.

Je suis un étranger ici ;

ces murs gris ne sont pas les miens,

ces tristes habitants ne sont pas mes frères ;

quel est ce ciel que perce un soleil incertain,

avare de lumière ?

quel est ce fleuve aux eaux lourdes et lasses

qui passe emprisonné entre des quais de pierre?

et ces arbres aux feuilles pâles

quels sont-ils? J'ai connu pourtant

des fleuves, des maisons, des hommes et des arbres,

raais combien différents !

et j'ai connu des cieux libres de brume

où ruisselaient l'or et l'azur.

Viens ; je sais un asile sûr

que ne profane point une foule importune.

C'est au bord de la mer, tout au fond d'une baie

que ferment de molles coliines

plantées d'oliviers et de vignes.

Un chemin creux fleuri de violettes

conduit à la demeure claire.

Des rosiers grimpants encadrent les fenêtres,

et leur odeur se mêle à celle des citrons

qui mûrissent le long- de la terrasse.

On découvre la mer et la grève blonde où les vagues

s'étalent paresseusement;

là-bas, hors de la baie, quelques voiles latines

se découpent sur l'horizon ;

l'air est plein de senteurs, le soleil doux, le ciel profond,

Parfois un pêcheur passe en chantant,

ou une femme aux haillons éclatants

RENAISSANCE I OQ

qui porte sur la tête une cruche d'argile.

N'est-ce point là ce cher pays, le mien,

le tien,

qu'avec de faibles mots je te dépeins?

N'y veux-tu pas retourner avec joie

comme on rentre chez soi après un long- voyage?

Ici l'amour est de l'amour la vague image ;

sous cet hiver nos baisers seraient froids ;

la neige couvrirait bientôt nos pensées grises ;

la fleur de nos aveux ne resplendirait pas,

elle se fanerait sans parfum, sans couleur;

privés d'un chaud soleil, bienfaisant à nos cœurs,

nous serions confondus dans la foule livide;

pareils aux gens d'ici nous parlerions tout bas;

nos jours s'écouleraient comme ce fleuve las.

Mais dans mes rêves j'ai revu la «bonne contrée, et si comme moi tu l'as reconnue, partons. Le temps d'exil est achevé.

Partons aimer.

Te souviens-tu de notre villa près de Gênes, quand on a passé le port marchand où nos brigantins et nos corsaires

sont à l'ancre, se balançant?

Te souviens-tu de notre villa près de Gênes,

quand on a passé le promontoire, claireetçaieauborddelaçrèye, avec son étage bas et son toit plat

et les balustres de l'accoudoir, au bord de la crève,

où, côte à côte, le soir,

nous restions appuyés, laissant nos rêves

s'é-arer sur la mer, jusque la-bas vers les pays barbaresques "

Notre villa: ses mosaïques florentines

et ses salles revêtues de fresques et ses colonnades et ses portiques, et tout son peuple au corps de marbre de déesses et d'héroïnes, te la rappelles-tu ?

Et, alentour, le jardin touffu

que dominaient de longs eucalyptus

et qu'abritait la paix des palmes.

La nuit des orangers se constellait d'oranges ;

parfois les citrons d'or pleuvaient comme des astres;

roses sanglantes,

camélias aux fleurs pourpres et blanches

recouvraient nos sentiers

d'un tapis de pétales effeuillés.

Te souviens-tu de notre villa près de Gênes ?

Des paons rouaient devant le péristyle

et d'autres étalaient les joyaux de leur traîne.

C'était un temps d'opulence et de fêtes ;

des beaux baladins et des masques,

des musiques sur les barques,

des danses sur la terrasse,

des brocarts, des parures et des perles,

te souviens-tu?

et te souviens-tu de nous-mêmes?

C'était un temps de faste et de fête

et d'amour.

J'en ai cultivé la mémoire

depuis ces jours jusqu'à ce jour.

Métempsychoses !

rêves auxquels nous devons croire ;

car mes regards d'enfant

se sont ouverts, déçus devant les choses ;

ils gardaient souvenir de l'éblouissement

d'un merveilleux passé baigné dans le soleil ;

car mes oreilles

bourdonnaient comme ces coquillages

qui retinrent en eux le murmure des vagues ;

elles étaient pleines de voix

jadis entendues

qui de nouveau parlaient en moi.

Et toi, je t'ai vue

et ce n'était pas la première fois,

et je t'aimais déjà d'une tendresse ancienne.

J'ai reconnu le goût de ton baiser

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dont le parfum était resté depuis cet hier sur mes lèvres.

Si les décors pompeux où nous avons vécu

sont tombés en poussière;

si des âges de fer et de suie sont venus

qui luttent âprement pour une autre beauté ;

et si nous-mêmes

nous ne sommes plus ceux que nous avons été,

qu'importe ! Eveillons-nous à une vie nouvelle ;

l'amour et la nature

triomphent par leur jeunesse éternelle.

Où furent des palais je trouve des masures,

mais je lève les yeux au ciel,

et les astres y sont, brillant du même éclat;

tout est pauvre et vulgaire où fut notre splendeur,

mais je te presse dans mes bras,

et ton sein qui palpite a la même douceur.

CHANSON

Tu es un jardin au printemps,

tu es un jardin à l'aube ;

je me repose entre tes bras fleuris,

le front sur ton sein frais comme une fontaine.

Tes yeux sont le soleil levant,

tes joues ont le parfum des roses,

le souffle de ta bouche est doux comme un zéphyr,

l'ombrt de tes cheveux est légère.

Tu es un jardin au printemps, tu es un jardin à l'aube.

RENAISSANCE Il5

C'était l'aurore ;

nous étions accoudés au balcon côte à côte,

et nous n'osions point de paroles.

Ta voix enfin s'est élevée, tremblante :

«*0 mon ami, pourquoi suis-je ainsi triste? »

Je me suis tu, car une ang-oisse étrange

me retenait au seuil de la nouvelle vie

que nous venions entreprendre.

Tu dis encore :

« Regarde : l'orient ouvre ses portes d'or,

et le soleil, paré de sa jeune lumière,

caresse la mer.

Les vag"ues éveillées, frissonnant de plaisir,

se roulent et s'étirent

sur leur fin lit de sable.

Au souffle de la brise marine

les tamaris lég-ers s'inclinent

et se balancent mollement,

et l'on voit s'ag-iter des palmes

comme au passag-e d'un conquérant.

Les hirondelles tournoyantes

montent, descendent,

effleurent le flot et repartent ;

les cèdres sont pleins de bruits d'ailes ;

des chœurs de pinsons et de merles

composent un joyeux vacarme.

Les pêchers secouent une neig-e rose,

un citron brillant et lourd se détache,

les œillets déchirant leur robe

montrent une chair écarlate,

les bourg-eons éclatent,

et les mimosas, odorants à peine,

penchent sous le poids fleuri de leurs grappes.

Derrière la haie

j'entends des enfants qui jouent et bavardent.

Tout renaît, tout sourit, tout chante ;

pourquoi suis-je triste et tremblante? »

Et moi, délivré soudain de mon trouble, je t'ai répondu : « J'en connais la cause; ta tristesse vient de la joie des choses ;

on n'est point heureux sans quelque secousse

et tu n'en as pas encore l'habitude ;

tu as peur du bonheur comme d'un songe

trop beau pour ne pas mentir.

Mais, au chaud soleil mes craintes se fondent,

je m'abandonne à l'avenir ;

toi, laisse le vent qui chasse la brume

emporter ton inquiétude. »

Mars arrive, paré de sa grâce ambiguë, adolescent encore tout frissonnant au souvenir des neiges dont ses bras blancs conservent la blancheur glacée et pure ; mais ses joues qui rougissent au vent ont déjà la chaleur des jours d'été futurs.

Son haleine a la saveur des citrons verts ;

ses yeux sont changeants comme la mer ;

il a cette beauté troublante

d'échapper à peine à l'enfance.

Ses cheveux sont couronnés de jacinthe ;

il rit de ses lèvres gonflées de sang,

et soudain le voici pleurant

et irrité, puis bientôt le visage en fête.

Il est capricieux comme une femme,

et nous l'aimons aussi comme une femme,

car il apporte le printemps fleuri dans ses mains,

car il apporte les promesses du lendemain.

Étions-nous aveugles? Sommes-nous nés hier?

Voici que nous découvrons l'univers

avec une surprise puérile.

Pareils à des enfants nous allons devant nous

et nous nous étonnons de tout.

Un rayon de soleil, un caillou qui scintille,

un oiseau qui fend l'air, une feuille qui tombe

nous rendent attentifs, comme si sur le monde

ce rayon de soleil n'avait jamais giissé,

comme si ce caillou n'avait jamais brillé,

comme si les oiseaux et les feuilles

ne s'étaient jamais envolés.

Ah ! nous étions aveugles !

Il y avait un ciel que nous ne voyions pas,

il y avait des champs, des monts et des étoiles,

rien n'existait pour nous de tout cela ;

et la mer déployait les plis bleus de son voile

sans attirer notre regard.

Qu'avons-nous donc fait pendant tant d'années

jusqu'à ces jours

où, par la grâce de l'amour,

nos'yeux enfin se sont dessillés?

CHANSON

Quelles cloches sonnent au clocher?

Je ne sais rien, hors que je t'aime.

Est-ce le glas qu'on entend tinter?

est-ce l'appel à la prière?

est-ce la chanson du baptême ?

Quelles cloches sonnent au clocher?

Je ne sais rien, hors que je t'aime.

Toujours j'écoute les cloches; ce qu'elles disent, je l'ignore, mais elles parlent en moi-même.

Quelles cloches sonnent au clocher?

Je ne sais rien, hors que je t'aime.

Cloches de l'aube, cloches du soir, cloches de toute la journée, vives, lentes, graves, gaies.

Quelles cloches sonnent au clocher?

Je ne sais rien, hors que je t'aime.

Elles changent en vain leur voix ; elles n'ont qu'un écho en moi, et c'est le carillon des noces.

Quelles cloches sonnent au clocher ?

Je ne sais rien, hors que je t'aime.

Ces mendiants qui, le matin, sortent d'un détour du chemin et se rangent sous nos fenêtres, ce sont les voix de notre joie qui viennent.

Ils savent des chansons

où nous nous écoutons ;

ces mendiants, nous les aimons

comme nous-mêmes.

Pauvres chansons qui feraient rire

les gens des villes ;

airs surannés, paroles naïves,

romances et ce qui s'ensuit.

Oui sans doute, et pourtant alors

nous oublions tous les poètes,

leurs rares pensées et leurs mots choisis,

et nous oublions les plus beaux accords.

Ces musiques et ces paroles

qui s'envolent

joyeusement sous le soleil

égalent pour nous des chefs-d'œuvre.

Elles sont naïves comme notre cœur,

comme lui claires et rieuses,

elles sont simples comme le bonheur

et surannées comme l'amour.

2g LA PRAIRIE ES FLEURS

NOCTURNE

Éteins la lampe; à quoi bon sa clarté

sinon pour ceux-là qni s'ignorent?

Je te connaîtrai mieux parmi l'obscurité.

Éteins la lampe; à quoi sert sa lumière alors qu'on la porte en soi-même?

Je sens mon âme qui rayonne, je vois ton Ame rayonnante.

Éteins la lampe.

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