CONTE
Comme un prince de Féerie
venant d'un magique Orient
je paraîtrai sur une barque pavoisée.
Je serai debout à l'avant,
regardant du plus loin la demeure enchantée
où tu m'attendras, alanguie.
Mes matelots fendront en cadence de leurs rames les vagues soumises ; des musiciens sous la tente joueront de lentes mélodies.
LA PRAIRIE EN FLEt/RS
A ta fenêtre à l'ogive fleurie tu te pencheras pour me voir et d'un sourire tu confirmeras mon espoir.
Au son des flûtes et des harpes j'aborderai au bas des marches; et, me précédant, mes esclaves, chargés d'un lourd coffret scellé, s'avanceront en messagers.
Tu rompras les sceaux du coffret,
et sous tes doigts ruisselleront
les colliers de mes baisers,
les parures de mes baisers
et tous les trésors de ma tendresse.
Tu me diras : « Riche de vos largesses,
mon cher seigneur,
à mon tour maintenant de vous faire un don;
prenez en échange la clé
du coffret où j'ai renfermé
les colliers de mes baisers,
les parures de mes baisers
et tous les trésors de mon cœur. »
Vivre ! se sentir vivre !
ah ! jamais nous n'en saurons dire
la toute-puissante douceur.
Vivre sans le sentir, c'est la mort avant l'heure,
et jusques à présent nous ne vivions pas.
Écouter les voix de la terre
qui parlent par l'oiseau, par les vents, par les vagues,
par la feuille ou le fruit qui s'arrachent de l'arbre;
écouter la rumeur diverse
de tous les bruits mêlés en un même concert,
écouter le silence même.
Aller, et gonfler nos poitrines
de mille effluves salutaires,
goûter l'âpre senteur de la brise marine,
l3o LA PRAIRIE EN FLEURS
défaillir au parfum lésrer des mimosas
et se griser de l'arôme sans nom
formé par les œillets, les roses, les citrons,
les jasmins s'enroulant aux balcons des villas
et les violettes semées
au pied tordu des oliviers.
Voir : porter ses yeux comme des miroirs
où la féerie du monde se déroule ;
assister aux matins, aux midis et aux soirs,
à la pompe des nuits, à la fête des jours;
regarder un rayon, un insecte, une source,
une ombre, un nua<?e; tout voir.
Fondre son être entier dans la nature,
frissonner du même frisson,
être mieux qu'un passant dans les choses qui sont,
jouer son rôle admirable et obscur
sur une scène harmonieuse,
acteur à la fois et témoin.
Ah ! vivre ce n'est rien,
mais sentir que l'on vit et vivre, ô vie heureuse !
RENAISSANCE l3l
Au gré des ailes blanches de leurs voiles laissons-les s'envoler, ces vaisseaux semés sur l'océan comme de blancs oiseaux, et ne nous risquons point au fil de leur sillage à tenter avec eux l'orage et le naufrage.
Jetons comme un bois mort nos rêves d'inconnu au vivace foyer de nos heures heureuses. Qui sait si les vaisseaux seront tous revenus quand nos heures encore s'écouleront heureuses !
Combien j'en vis d'un vol semblable s'échapper, frémissants, du port, qui roulent aujourd'hui tels que des cygnes morte sur le sable d'une lointaine plage.
Sachons qu'ils vont chercher ce qu'ici nous trouvâmes, et qu'il n'est rien de plus que ce que nous avons. Ah ! voyages ! voyages !
sans franchir notre seuil nous les accomplissons.
CHANSON
Une heure s'achève, puis une.
(Le sable coule au sablier ; on le retourne, on recommence.) Voici le croissant de la lune.
Une étoile s'éteint, puis une.
(Le sable coule au sablier ; on le retourne, on recommence.) Le disque du soleil s'allume.
Les jours sont morts et puis les nuits. (Le sable coule au sablier ; on le retourne, on recommence.) L'année est morte et l'année suit.
1 34 LA PRAIRIE EN FLEUlS
(Le sable coule au sablier ; on le retourne, on recommence.) Notre bonheur a la constance d'une immobile éternité.