‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 35 sur 55 · CONTE · texte numérisé non relu

CONTE

Comme un prince de Féerie

venant d'un magique Orient

je paraîtrai sur une barque pavoisée.

Je serai debout à l'avant,

regardant du plus loin la demeure enchantée

où tu m'attendras, alanguie.

Mes matelots fendront en cadence de leurs rames les vagues soumises ; des musiciens sous la tente joueront de lentes mélodies.

LA PRAIRIE EN FLEt/RS

A ta fenêtre à l'ogive fleurie tu te pencheras pour me voir et d'un sourire tu confirmeras mon espoir.

Au son des flûtes et des harpes j'aborderai au bas des marches; et, me précédant, mes esclaves, chargés d'un lourd coffret scellé, s'avanceront en messagers.

Tu rompras les sceaux du coffret,

et sous tes doigts ruisselleront

les colliers de mes baisers,

les parures de mes baisers

et tous les trésors de ma tendresse.

Tu me diras : « Riche de vos largesses,

mon cher seigneur,

à mon tour maintenant de vous faire un don;

prenez en échange la clé

du coffret où j'ai renfermé

les colliers de mes baisers,

les parures de mes baisers

et tous les trésors de mon cœur. »

Vivre ! se sentir vivre !

ah ! jamais nous n'en saurons dire

la toute-puissante douceur.

Vivre sans le sentir, c'est la mort avant l'heure,

et jusques à présent nous ne vivions pas.

Écouter les voix de la terre

qui parlent par l'oiseau, par les vents, par les vagues,

par la feuille ou le fruit qui s'arrachent de l'arbre;

écouter la rumeur diverse

de tous les bruits mêlés en un même concert,

écouter le silence même.

Aller, et gonfler nos poitrines

de mille effluves salutaires,

goûter l'âpre senteur de la brise marine,

l3o LA PRAIRIE EN FLEURS

défaillir au parfum lésrer des mimosas

et se griser de l'arôme sans nom

formé par les œillets, les roses, les citrons,

les jasmins s'enroulant aux balcons des villas

et les violettes semées

au pied tordu des oliviers.

Voir : porter ses yeux comme des miroirs

où la féerie du monde se déroule ;

assister aux matins, aux midis et aux soirs,

à la pompe des nuits, à la fête des jours;

regarder un rayon, un insecte, une source,

une ombre, un nua<?e; tout voir.

Fondre son être entier dans la nature,

frissonner du même frisson,

être mieux qu'un passant dans les choses qui sont,

jouer son rôle admirable et obscur

sur une scène harmonieuse,

acteur à la fois et témoin.

Ah ! vivre ce n'est rien,

mais sentir que l'on vit et vivre, ô vie heureuse !

RENAISSANCE l3l

Au gré des ailes blanches de leurs voiles laissons-les s'envoler, ces vaisseaux semés sur l'océan comme de blancs oiseaux, et ne nous risquons point au fil de leur sillage à tenter avec eux l'orage et le naufrage.

Jetons comme un bois mort nos rêves d'inconnu au vivace foyer de nos heures heureuses. Qui sait si les vaisseaux seront tous revenus quand nos heures encore s'écouleront heureuses !

Combien j'en vis d'un vol semblable s'échapper, frémissants, du port, qui roulent aujourd'hui tels que des cygnes morte sur le sable d'une lointaine plage.

Sachons qu'ils vont chercher ce qu'ici nous trouvâmes, et qu'il n'est rien de plus que ce que nous avons. Ah ! voyages ! voyages !

sans franchir notre seuil nous les accomplissons.

CHANSON

Une heure s'achève, puis une.

(Le sable coule au sablier ; on le retourne, on recommence.) Voici le croissant de la lune.

Une étoile s'éteint, puis une.

(Le sable coule au sablier ; on le retourne, on recommence.) Le disque du soleil s'allume.

Les jours sont morts et puis les nuits. (Le sable coule au sablier ; on le retourne, on recommence.) L'année est morte et l'année suit.

1 34 LA PRAIRIE EN FLEUlS

(Le sable coule au sablier ; on le retourne, on recommence.) Notre bonheur a la constance d'une immobile éternité.

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