RENAIS
Avec les pierres de la maison du passé nous avons construit la maison nouvelle où nous nous sommes réfugiés.
Elle est belle et gaie, la maison nouvelle; rien en elle ne rappelle l'autre ; elle est toute fleurie de roses, de vig-ne vierg-e et de g-lvcines ; 1 sous les plantes qui la tapissent on ne reconnaît plus les pierres de nos chagrins et de nos colères.
Mais, quand tu n'es pas là, parfois je vais écarter les feuilles touffues
pour
regarder un coin du mur.
Je n'oublie pas que notre joie
est née dans le berceau de la douleur.
Les vieilles pierres de la maison du passé
n'ont point changé ;
leur noir visage est toujours menaçant.
Je n'oublie pas que la douleur
nous environne à tout instant.
Combien alors elle m'est plus chère, notre chère maison nouvelle !
NOCTURNE
La nuit vient d'attacher avec des clous d'argent son dais de velours sur le monde.
Asseyons-nous près du seuil, et dans l'ombre laissons glisser sur nous le souffle prompt du temps.
Forme des vœux, les étoiles tombent.
Je suis si près de toi que je touche ton âme ; elle est douce et palpite ainsi qu'une colombe, elle est limpide et fraîche comme une onde, elle^est belle comme ton visage.
Forme des vœux, les étoiles" tombent.
Le silence est si grand que j'écoute ton âme ; elle chante timidement, et ses mots sont ceux des enfants, ingénus, caressants et graves.
Forme des vœux, les étoiles tombent.
RENAISSANCE i3g
Cessons de parler d'hier, ne parlons pas de demain.
Demain est si proche, hier si lointain ; parlons d'aujourd'hui et ce sera bien.
Aujourd'hui, c'est tout l'univers,
c'est toute la vie.
Hier, ce n'était pas nous,
ce n'était pas le même monde.
Demain, c'est un autre univers;
et nous?
Vivons chaque instant et chaque seconde,
— on ne sait pas combien une seconde est longue,
on ne sait pas combien peut durer un instant — ;
l40 LA PRAIRIE EN FLEURS
si nous arrivons au soir en riant de notre rire du matin, — ah ! qu'importe hier, qu'importe tout le bonheur aura tenu dans tes
demain ! — petites mains.
KEN aisance I4I
CHANSON
Nous sommes partis sur notre navire:
le ciel était beau, la mer était belle; joyeux comme lui et calmes comme elle, nous sommes partis pour la vie.
Il y eut bientôt des brumes au loin;
nous étions troublés et mélancoliques.
La nuit tomba, nous fumes tristes,
mais nous avons chanté quand le soleil revint.
Plus tard, charriés par un vent brûlant,
s'amoncelèrent des nuages :
nous avons perdu tout notre courage
et nos pleurs disaient nos pressentiments.
l42 LA PRAIRIE EN FLEURS
Ce fut la tempête et le désespoir ; ensuite ce fut l'accalmie et la joie ; l'azur resplendit, la vague brilla.
Nos âmes étaient comme des miroirs.
Et quand nous longeons les rives des îles, les femmes accourent et disent entre elles : « Voici passer le vaisseau des poètes. »
Nos poèmes ! Les cieux et les flots les écrivent.
RENAISSANCE l/|3
Le bonheur :
ce n'est pas cet enfant rieur
et turbulent qui court sur la route
et dont les joues sont un fruit rouge
mûri par la santé et la gaîté.
C'est l'enfant sage et un peu frêle
qui s'amuse, assis aux pieds de sa mère,
à regarder les belles images
et qui souvent lève la tête
vers sa mère, dont le front penche,
et lui sourit pour que s'effacent
des craintes toujours renaissantes.
LA PRAIlUi: LN FLtlUS
Là-bas, sous le mur bleu des monts
dont les escarpements ferment notre horizon,
il est un temple antique, seul vestig-e
d'une ville détruite.
La mer, qui déroulait devant le sanctuaire
les plis changeants
de sa traîne aux franges d'argent
et lui présentait un miroir,
s'est éloignée de lui pour l'empêcher de voir
une image de sa misère.
Et, parmi les joncs et les herbes,
monte l'alignement des colonnes jaunies,
bras levés dans le vide
qui portaient les frontons et les frises
où des exploits étaient sculptés.
Alentour s'étend le silence :
le pays est abandonné.
Ensemble nous vînmes, un jour, admirer la beauté tragique de ce temple ; nous avons remué la poussière du temps qu'ici ne ressuscite aucun souffle d'amour. Le Dieu a succombé de la mort des fidèles, et sa demeure est un tombeau désert.
Nous avons emporté l'horreur de ce mystère quand nous sommes partis au déclin du soleil.
Le lendemain, tu t'en souviens, dès l'aube, le clocher du prochain village nous éveilla de ses carillons.
Clocher, tu ris à ton image tremblante au bord du flot ;
— un temple blanc là-bas riait à son reflet. Clocher, tu as des chants de joie et de triomphe;
— un temple blanc là-bas était sonore d'hymnes. Clocher, ta flèche aiguë traverse l'air limpide ;
— un templeaux toits dorés brillait là-bas dans la lumière. Clocher, restera-t-il de toi des pierres pour dire que tu fus la maison de prière?
— des colonnes là-bas parlent au souvenir.
1 46 LA PFVAFKIE EN FLEUKS
Clocher, où est le Dieu du temple blanc, là-bas? le tien mourra-t-il point pour la seconde fois ?
Nous avons tous les deux eu les mêmes pensées ; puis dans notre jardin scintillant de rosée nous avons promené nos adorations .
L'immensité du ciel, lair que nous respirions, tout ce qui s'agitait, vibrait, chantait, les massifs, le verger, la terre, la fontaine, étaient peuplés de Dieux, féconds et éternels, dont nous savions le nom.
De la poussière des instants
créons nos jours et nos années,
et sur le terreau fertile des années passées
que l'avenir germe et fleurisse,
éternel recommencement.
Amour,
tu n'es pas né en nous, tu ne peux pas finir;
tous les amants que tu caressas de ton souffle,
nous les perpétuons, tu nous rends immortels ;
tu es la vie et tu l'emportes
sur ce simulacre : la mort.
LA PflVIUlE KN FLKURJ
Si nous rions, si nous portons parmi les choses un visage content, n'y mettons point d'orgueil. Je te connais, magie des veux par qui tout se métamorphose.
Je me souviens de ciels éclatants de lumière, — les mêmes qu'aujourd'hui — et comme leur clarté m'était amère !
Aujourd'hui, je vois resplendir
jusqu'aux cieux les plus pâles.
Le monde a-t-il changé, ou mon regard ?
RENAISSANCE \f\i)
Nous nous melons au monde éperdument, mais nous ne savons pas oublier qui nous sommes et, ne contenant point notre âme qui déborde, nous peignons l'univers aux couleurs du moment.
La joie et la douleur sont les enfants jumelles que la nature étreint dans ses bras maternels ; si nous sommes touches par l'une de ces sœurs, rien ne varie que notre cœur :
il trouble les reflets au miroir des prunelles, mais la nature est toujours belle.
Du fond de l'horizon que la crainte pâlit l'orage, armé des lances de la pluie et des mitrailles de la foudre, accourt au galop de ses chevaux sombres qui de leurs sabots et de leur souffle soulèvent des tourbillons d'ombre.
Sous le passade de l'orage
la mer écume et hurle et se révolte;
la mâture des pins s'incline, geint et craque,
les feuilles arrachées vivantes tourbillonnent
et le frémissement des palmes rebroussées
domine le concert des arbustes blessés-
le velours des gazons en lambeaux se déchire
les massifs sont foulés, et la terre creusée
comme par un laboureur ivre
porte dans ses sillons un flot fuyant de boue.
Inutile colère! il suffira d'un jour
pour réparer l'horreur de ce désastre;
un rayon nous rendra nos roses.
Mais nous, rentrons en hâte ;
enfermons-nous dans la chambre bien close
et attendons la fin, riant de la tempête.
Demain, elle nous surprendra peut-être
loin de la maison, — et qui sait?
Notre bonheur est plus fragile que les fleurs.
En pousses nouvelles, à chaque printemps,
la nature est riche,
et les arbres blessés vite se cicatrisent.
Nous reverdissons mal après un ouragan;
nos plaies ne sont jamais complètement fermées.
, Maintenant que nous sommes à l'abri des murs blancs parmi nos meubles familiers, regardons ces fureurs à travers les carreaux et réjouissons-nous, car le spectacle est beau et nous semble donné pour varier nos fêtes.
Nous avons en nous assez de soleil pour attendre que la clarté renaisse ;
LA PRViniE EN FLEURS
nos caresses sont des fleurs fraîches ;
tes yeux sont une mer sereine,
et tout ton être
est un verger paisible où mûrissent des fruits
qu'un à un je cueille à leur heure.
Gronde la foudre, souffle le vent, tombe la pluie,
cela s'arrête au seuil de la demeure.
Inutile colère : tu souris.
NOCTURNE
Silence, silence...
je ne te dirais rien qui vaille le silence.
Ce matin, j'avais des chansons aux lèvres, des chansons fraîches et parfumées comme les violettes dans la rosée.
Ce midi, je t'ai dit des chants ardents, luxuriants et forts comme des roses pourpres, et je défaillais à les sentir sur ma bouche.
Et je t'ai murmuré au coucher du soleil de languissantes paroles
1 54 LA PnA1RIE EN FLEURS
qui se fermaient sur elles-mêmes comme les corolles des anémones.
Mais quels mots à présent te dire égalant en douceur tout ce que tu respires? L'haleine de la nuit défie mon ignorance; je ne te dirais rien qui vaille le silence ; silence...
RENAISSANCE l55
Autrefois, quand nous façonnions
des rêves de cire,
le soleil les fondait bien vite,
et nous pleurions
en nous retrouvant les mains vides;
car nous avions voulu des œuvres éternelles
pour oublier notre vie auprès d'elles,
et nous demeurions seuls, perdus dans notre oubli.
Après ces amères leçons,
lorsque nous rêvons aujourd'hui,
c'est à l'ombre
qu'il nous plaît de former nos songes ;
ils nous charmeront plus longtemps.
Mais, quand l'heure est venue qu'ils coulent dans nos mains,
nous sourions de les voir suivre leur destin.
Mon âme est une étincelle échappée
du foyer de l'âme du monde,
et, sous chaque décor tour à tour contemplé,
mon âme a reconnu sa mère,
éternelle et féconde,
unique à la fois et diverse.
En tous lieux où je suis allé
elle s'est révélée,
et jusqu'au fond de moi je l'ai sentie vibrer ;
Je n'ai point applaudi à un spectacle mort :
les cieux et les flots et la terre
sont le corps merveilleux où habite ma mère.
Elle est divine ; aussi tout se résume en elle :
pureté, paix, orgueil, volupté et douceur,
colère, indifférence, majesté et tendresse.
Paysages !
vous me l'avez montrée avec tous ses visages ;
j'ai partout admiré sa splendeur,
mais combien je l'aimai
quand je me suis trouvé en elle.
Villages blancs près de la mer,
nuits tièdes, jardins parfumés,
asiles qui me fûtes chers,
vous êtes son sourire et mon bonheur.
Et toi, qui as en toi une étincelle sœur,
je n'ai point séparé ta beauté de son souffle,
je t'aime tout entière ;
et c'est pourquoi je joins les gerbes de l'amour
avec les liens des caresses.