LA VOIE DES TOMBEAUX
Nous étions sur la Voie, consacrée à la mort et dont la mort s'est emparée.
Le vieux pavé, sculpté par les fers des chevaux,
défoncé par le poids des armées,
des convois de butin et des chars triomphaux,
étalait sous nos pas ses dalles en désordre.
A droite, à gauche, les tombeaux
dressaient, l'un après l'autre,
l'orgueil monumental de décombres informes.
C'étaient, à l'infini, des pans de murs,
roussis par le soleil, minés par les averses,
des blocs de briques et de terre,
renaissance i5g
des chambres éventrées et vidées de leurs urnes.
Parfois, se profilaient sur les frontons
des visages, des bustes,
dont le marbre était rongé comme un cadavre;
et des lettres indéchiffrables,
éparses, demeuraient de ce qui fut un nom.
Depuis les monts, là-bas, jusqu'aux lointains extrêmes,
la plaine immense était déserte;
çà et là, s'élevaient des tours;
les aqueducs sur le ciel pâle
interminablement allongeaient leurs arcades,
et ce long défilé se rompait tout à coup.
Nous étions seuls au milieu du silence ;
nous marchions dans la cendre,
accompagnés par l'ombre des ruines ;
la brise était glacée comme un dernier soupir.
Nos épaules pliaient sous la mélancolie ;
un linceul de tristesse enveloppait nos âmes;
nous nous sentions troublés et lâches,
et tu t'abandonnais à oublier la vie.
J'ai secoué cette torpeur pesante et je t'ai dit : « Paix et respect aux morts; mais affirmons contre eux notre belle existence et soyons forts.
l6o LA PRAIRIE EN FLEURS
Ils nous tirent à eux de leurs mains invisibles,
leur voix muette nous appelle ;
ils voudraient se saisir de nous
et nous rendre comme eux stériles.
Fermons l'oreille à leurs conseils.
On a trop cultivé la mémoire funèbre ;
on fit une voie triomphale
de ces tombeaux construits pour étonner les siècles,
et la mort triomphante a conquis ces campagnes.
Le sol est en jachère,
et l'homme, chassé par la fièvre,
s'enfuit en grelottant loin de ce cimetière
et n'ose plus venir, armé de la charrue,
reprendre à la mort son empire.
Mais nous, passants, ne soyons pas vaincus ;
repoussons la tristesse impie ;
que mon baiser et ton sourire
proclament ici la revanche de vivre. »
Paris-l'Italie, 1896-1807.
S1MPLICE
à Louis Fabulet.
LA REx\CONTRE
Te souviens-tu du jour où je t'ai rencontré,
Simplice? Non, sans doute, et tu as oublié
cet homme que tu accueillis une heure
dans ta demeure.
— Tu l'accueillis comme tant d'autres,
doux apôtre,
qui prends pitié des égarés
et qui les réconfortes et les remets en route,
munis de la vertu de ton exemple. —
Tu m'oublias sans doute ;
mais moi, penché le soir devant la lampe
sur cette table où j'enchaîne mes vers,
je me souviens avec reconnaissance
et j'acquitte ma dette en te donnant ces vers.
J'avais jadis franchi le seuil de la maison
où mon enfance et ma jeunesse
avaient déroulé leurs saisons,
emportant avec moi, comme seule richesse,
un livre, bagage léger.
Je lisais et tournais rapidement les pages,
en foulant la grand'route où mes pas me portaient,
et mes regards ne se levaient jamais
pour suivre un bref instant la fuite des nuages,
le vol d'une hirondelle ou le frisson des blés.
Bornant mon horizon à ces mots assemblés
sur les feuillets qui captivaient mes jeux,
je n'étais curieux
ni des aspects changeants du paysage,
ni du ciel aux métamorphoses rapides.
Cependant la blancheur éclatante des pages
pâlit, le soir tomba, mais je ne songeai pas
à refermer le livre
où se brouillaient des hiéroglyphes,
obscurs comme la nuit, mystérieux comme elle,
d'autant plus tentateurs qu'ils ne se livraient pas.
« Le feu de mon désir allumera
un astre au fond de mes prunelles
et son éclat percera les ténèbres. »
Ainsi pensais-je, et j'avançais toujours.
Je sortis de la route et bientôt me perdis 311 d'inextricables taillis, *t, faute de savoir par où j'avais passé, il fallut renoncer à l'espoir du retour.
L'obscurité fut longue, et peut-être des jours t des jours avaient fui, flots du fleuve rapide qui baignait les contrées d'où j'étais exilé, depuis que j'attendais l'impossible clarté, révélatrice de l'énigme.
Le désespoir, oiseau de mort, sentant une prochaine proie, tourbillonnait autour de moi.
Quels furent mes regrets alors pour la maison que j'avais quittée avec le bagage léger d'un livre, ma seule richesse !
Je me suis rappelé cette belle jeunesse qui n'avait d'autre fin que de vivre et d'aimer sous le toit familier.
Un bruissement de branches écartées et de feuilles sèches foulées m'annonça la venue d'un homme.
Une main toucha mon épaule ; j'entendis une voix qui disait :
I 06 LA PiVAlHlE EN FLEURS
« Je te cherchais.
je viens te délivrer; lève-toi et suis-moi,
mais d abord jette loin ce livre. »
J'obéis, car la voix, ferme et douce à la fois,
commandait sans réplique.
Nous partîmes.
Criblant le sol de taches d'or
bientôt le jour perça les feuilles espacées,
et nous quittâmes la forêt.
Surprises par la lumière,
mes paupières battaient comme les ailes
d'un oiselet effarouché ;
et mon corps frissonnait au souffle de l'automne.
Je m'étonnais, comme un enfant s'étonne,
devant ce nouvel univers,
bien qu'il fût le même qu'hier.
Tout en voyageant j'avais lu ;
aussi n'ai-je pas reconnu
les pays déjà parcourus.
Je contemplais.
Nous étions au sommet d'une colline,
plantée de pêchers et de vignes,
qui descendait en pente douce vers la plaine.
En bas, une rivière
serpentait en roulant sur les galets
avec de menues cascades écumantes; on la découvrait entre les branches des bouleaux et des saules qui la bordaient et se penchaient sur elle pour s'y voir comme au miroir.
Au loin s'étendait toute la plaine,
noyée vers l'horizon sous une pâle brume ;
elle était partagée en diverses cultures ;
ici étaient des pâturages clairs,
ici des étendues désertes
depuis la dernière moisson ;
ailleurs des bouquets d'arbres aux feuilles jaunissantes.
Des fermes çà et là formaient des taches blanches ;
et les replis onduleux de la terre
cachaient encore de l'ombre à l'un de leurs versants.
Le ciel était très pur et très profond.
Or, suspendu au spectacle des choses,
j'avais presque oublié mon compagnon,
quand il me dit : « Allons ;
il faut que tu te reposes
de cette longue nuit de veille
où se consuma ton passé,
avant de repartir pour la demeure
que tu n'aurais pas dû quitter.
,68 I-A PRAIRIE KN FLEURS
Tu seras de retour au coucher du soleil. Viens donc chez moi quelques instants ; là tu comprendras le bonheur
que tu soupçonnes maintenant.
Vois ce toit de chaume là-bas,
d'où s'échappe une fumée bleue ;
c'est là. »
Il s'engagea dans un chemin pierreux,
moi près de lui. Je n'osais point répondre;
je lui étais plus soumis qu'à un père,
et j'avais honte
d'avoir été celui que j'étais naguères,
sans être encore certain
de celui que je serais demain.
C'était un vieillard,
vêtu comme les gens de la campagne ;
mais, sans les cheveux blancs qui trahissaient son âge,
lumineuse auréole autour de son visage,
on l'aurait pris pour un jeune homme,
tant ses traits étaient calmes,
tant sa taille était droite et forte.
La limpidité de ses yeux
ne recelait point de secrets ;
il n'avait pas de rides, comme ceux
qui ont grimacé dans les larmes.
Il était beau de joie sereine.
Nous marchions au milieu des plants en longues files,
et le bruit de nos pas faisait lever les grives ;
puis nous passâmes la rivière.
Bordés de haies des sentiers nous menèrent
à sa maison, c'était une masure
qu'entourait un jardin, petit, mais plein de fleurs,
et sans clôture;
il semblait, ainsi, que la vaste plaine
appartenait à son domaine.
Les fleurs et la riante vue
sur l'étendue
composaient sa fortune et le faisaient riche
plus que les riches
clos dans la prison dorée de leurs murs.
Il m'offrit un sièg-e rustique,
et près du feu nous nous assîmes.
Il dit alors : « Je me nomme Simplice. »
Plus n'était besoin de longues paroles;
à son nom seul j'avais compris.
Mais il reprit :
« J'ai possédé bien des livres et lu ;
cependant, vois, les murs sont nus,
car un hiver j'ai tout brûlé.
En ce temps