LES PASSANTS
La maison que j'habite est au bord d'une route
qui conduit à la cité proche,
et, de la fenêtre où je m'accoude,
je vois couler le flot des hommes
qui vont ou s'en retournent,
les uns pour leurs plaisirs, les autres pour leurs négoces.
Ils parlent en cheminant; je les écoute :
ainsi j'apprends à connaître les hommes.
Au moment des fêtes, chaque année,
il en arrive de très loin,
de tous les points de la contrée;
ce sont de pieux pèlerins
qui se rendent aux temples,
de pratiques marchands escortés de convois et de jeunes seigneurs, par bandes, qui ont la bourse lourde et sonnante pour les tavernes et les maisons de joie.
Il passe aussi des musiciens,
troupes errantes,
qui, suivant les fêtes, vont de ville en ville
jouer leurs airs et tendre la main.
Certains, — ceux-ci bienvenus chez les riches —
se vantent de musiques savantes;
ils ont des cithares
incrustées d'ivoire et de nacre
et dont les cordes sont d'arg-ent,
ils ont des flûtes d'ébène,
des tympanons et des clochettes.
Certains — qui font danser le peuple aux carrefours
ont des sistres et des tambours
et des chalumeaux au son criard.
Les uns comme les autres
s'arrêtent devant ma porte ;
je les éloigne avec quelque monnaie.
C'est un pauvre art
que celui dont on fait métier,
et je n'écoute que les pâtres
dont les pipeaux sont sincères.
Mais, avant qu'ils ne partent,
je demande aux musiciens
qui ont battu toute la plaine,
s'ils se sont arrêtés devant la maison claire
où demeure Simplice, et je la leur dépeins
« Simplice? disent-ils; on ne sait pas le nom
de tous ceux qu'on rencontre, et connaît-on le tien- >
Je leur réponds :
« Simplice est mon ami ;
j'aurais aimé qu'on me parlât de lui ■
mais si vous l'aviez vu, fût-ce une seule fois
vous auriez su son nom, et on ne l'oublie pas ,
tt, ma demande et leur réponse faites,
aussitôt je ris en moi-même
et hausse les épaules.
Ma question est inutile et sotte ;
s'ils l'avaient rencontré ils ne seraient pas là ces hommes, à jouer leurs menteuses musiques et, certes, '
ils ne trouveraient pas Simplice dans leurs coutumières auberges.
Je ne saurais pourtant me retenir
de demander de ses nouvelles ;
rien que de prononcer son nom me fait plaisir
et j'ai plaisir aussi que nul ne le connaisse.
Telle est notre nature humaine ;
à me savoir ainsi tout seul
j'éprouve un égoïste orgueil,
mais, si quelqu'un venait qui le nommât,
je le presserais dans mes bras.
Or, beaucoup de ces gens
qui, tous les ans ou plus souvent,
passent sous mes fenêtres
et qui m'entendent chaque fois
leur adresser la parole, et la même,
m'apostrophent avant que j'aie paru
et me saluent
par un « Bonjour, Simplice! » à haute voix.
Et cela les amuse.
Ils me pensent un peu fou, je crois,
car je suis généreux alors et je refuse
ie concert qu'ils m'apprêtent.
Ils ne comprennent pas, eux pour qui tout s'achète.
même l'aumône,
que je veuille leur épargner
une honte inutile et les veuille des hommes
et non ces baladins prostitués,
amuseurs de la foule
au prix d'un art déshonoré.
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« Bonjour, Simplice! » Ils s'en retournent.
et je leur crie : « Merci !
Puissiez-vous avoir bien parlé
en me donnant le nom de mon ami.
Ce m'est comme une récompense,
et, à vous entendre, il me semble
que, peu à peu, il est le mien, vraiment. »
Et je suis fier, parce qu'ils partent en riant.