LA NYMPHE
Dans le bois, où m'avait conduit
le hasard de mes courses,
occupées à se plaire aux sites du pays,
j'ai rencontré près d'une source
une très vieille femme qui pleurait.
Assise au bord de l'onde trouble,
dont le bassin s'étalait sur la mousse
et se versait en un maigre ruisseau,
dans une de ses mains son front était posé ;
son autre main pendait qui tenait un roseau.
Quand, au bruit de mes pas écrasant les myrtilles,
elle leva la tête,
je découvris, sous le réseau des rides
tissé par l'âg-e et la tristesse,
les derniers reflets de la beauté.
Emu, je me suis approché.
« Telle que tu me vois, répondit-elle à mes demandes,
je suis la Nymphe de cette source abandonnée.
Jadis — il J a tant d'années
que j'ai dû renoncer à en compter le nombre —
j'étais jeune et heureuse et j'étais adorée.
Tous les habitants d'alentour
me connaissaient ; même les étrangers
me saluaient à leur passage ;
il ne s'écoulait pas de jour
sans que l'on me rendît hommasre.
Des paysans, des bûcherons, des pâtres
étaient mes fidèles, et les amants
— eux qui pourtant sont oublieux —
ne m'oubliaient jamais, reconnaissants
de trouver un témoin discret de leurs caresses.
L'aimée prenait la fleur piquée dans ses cheveux,
la baisait et me la jetait.
Aussi j'étais joyeuse et je chantais sans cesse;
mon baiser était frais aux lèvres,
je courais en riant à travers le gazon,
et je me croyais immortelle.
« Hélas ! pourquoi les fils de ceux qui m'ont chérie
m'ont-ils laissée à l'abandon?
Qui connaît mon nom aujourd'hui !
Les grossiers campagnards conduisent leurs troupeaux
tremper leurs mufles dans mes eaux
et défoncer mes bords avec leurs lourds sabots ;
les enfants me jettent des pierres,
et le passant vers moi n'incline plus la tête.
Jamais une guirlande, une offrande modeste ;
et jamais un amant, m'invoquant, ne me prie
de lui être propice.
On fuit la source que mes larmes
obscurcissent et rendent saumâtre .
Les hommes ne croient plus aux Dieux,
et les divinités qui habitaient ces lieux
ont succombé, l'une après l'autre.
Toutes mes compagnes sont mortes ;
les Naïades se sont noyées dans les fontaines,
et les Nymphes des bois
gisent emprisonnées dans leurs tombes d'écorce.
Je survis seule, et, condamnée,
j'attends mon sort en gémissant sur moi.
<t Mais toi, à qui je me confie
et qui semblés avoir pitié,
n'es-tu pas, comme tes frères, un impie?
Secrètement, sans doute, tu te railles
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et tu te dis : Des fables !... »
Un sanglot recouvrit sa voix.
L'écoutant, je m'interrog-eais :
— Que penserait Simplice de ceci ? —
Alors j'ai revu mon ami
avec son doux et loyal sourire.
Lui, qui est amour et sagesse,
ah! je suis bien certain
qu'il offre des guirlandes fraîches
et les prémices de ses fruits
à la Nymphe de son jardin,
qu'il entend dans la source bavarder la Naïade
et dans le bruissement des bois
se quereller les Oréades ;
ah! je suis bien certain qu'à l'aube
on voit les Syl vains et les Faunes
et tous les Dieux des champs voisins,
qui doivent de vivre à son culte,
danser autour de sa masure.
Et j'ai répondu à la vieille femme,
sûr que c'était lui qui parlait par ma bouche :
«. Ne pleure plus, tant que j'aurai le souffle, je te vouerai mon âme, ô Naïade, et t'honorerai.
>i les hommes ingrats et fous
e sont détournés des Dieux, que m'importe;
ur eux ils amassent la foudre,
t la punition est proche
[u'ils ont eux-mêmes préparée.
lais tu ne dois pas être leur victime;
u vivras encore, pure et fraîche et gaie,
u bondiras, chantante, à travers la bruyère,
u retrouveras ta jeunesse,
ar l'amour qui m'anime
ffacera les traces des mauvaises années.
Chaque jour je viendrai t'apporter mon offrande,
t je serai content si je te sais contente. »
>a joie était telle à m'entendre u'elle effaçait les rides de ses joues.
)epuis, malgré la longueur de la course,
3 n'ai jamais manqué d'effeuiller dans cette onde
es fleurs de la saison.
ia. source est abondante et claire ;
3 tends ma lèvre à son baiser frais,
t j'aperçois la Nymphe qui g"lisse avec un rire
ntre mes doigts qui la veulent saisir.
LA 1MAIH1K EN FLEUHS