LA VISITATION
Ce fut un soir, après le coucher du soleil.
Jetais dans mon jardin, me promenant,
content à la pensée de la journée finie
et bien remplie selon d'anciens conseils,
et content aussi en songeant
à demain qui serait nouveau bien que pareil .
Mais à l'approche de la nuit
toujours notre âme est grave et recueillie;
la joie n'est plus ce fanal éclatant
qui rayonne sur notre vie,
elle est pareille à la lampe discrète
qui brûle doucement dans une chambre close,
On est plus voisin du mystère,
on marche sans bruit parmi les choses,
SIMPMCE 1 83
3ii s'écoute mieux dans le silence.
J'étais plein de pressentiments, t c'était comme une attente de quelqu'un, sans inquiétude pourtant, r tout arrive à son heure.
J'avais entre-bâillé la porte du jardin. Ce jardin : des murs le défendent; il est trop près de la ville, hélas ! Les vagabonds et les voleurs dévasteraient les plates-bandes et laisseraient l'empreinte de leurs pas sur le gazon et sur le sable.
Mais, malgré que les murs soient masqués par des arbres et des lierres grimpants, je ne les oublie pas, et je préfère à cet étroit enclos, mon bien, e beau pays de plaine ouvert sous mes fenêtres ; je préfère les grands chemins à mes allées, et je préfère
encore aux grands chemins les forêts et les champs où l'on s'égare librement.
Les hommes ont pris de faux biens pour leur unique richesse, et, quand tout l'univers leur appartient, ils se veulent les maîtres entre des clôtures où ils étouffent;
et c'est pourquoi
j'ai des murailles, des portes, des verrous;
— il faut subir les hommes malgré soi.
Mais, cette injustice, je la répare
en ouvrant à tous ceux qui frappent
et, comme ils sont chez eux chez moi,
ils aiment ma prairie, mes fleurs, mes arbres,
ils respectent mes plantes
et même ils ornent de guirlandes
cet Apollon de marbre
qui est mon Dieu et que j'ai placé là,
bien qu'ils adorent la plupart
d'autres divinités, car ils comprennent
que chacun a le Dieu qu'il aime
et que tous les Dieux sont les mêmes.
Or, je pensais à tout cela
quand, la porte poussée, une femme est entrée
et s'avança vers moi, marchant sur le sentier
tracé par un rayon de la lune naissante
descendu à travers les branches.
Malgré le voile épais qui la couvrait
je l'ai devinée et l'ai reconnue ;
depuis long-temps je l'attendais
sans oser l'espérer ;
je ne me croyais pas dig-ne d'en être aimé.
(ous nous sommes assis auprès de la statue ui nous souriait dans la lumière ; es sons semblaient jaillir de la lyre de pierre t chanter dans la voix d'un rossignol caché.
îlle a levé son voile; je l'ai vue, elle d'être jeune et harmonieuse, t candide, et sincère, et heureuse, t chaste et sans faste, •elle d'être éternelle, t telle que longtemps je l'avais song-ée. Ile apportait le bonheur, non le trouble, non désir d'elle était vivace et doux, t mon amour
assouvissait par sa seule présence, e la sentais tout contre moi, vivante ; avais ses mains aux miennes ; ur .mon épaule elle posait la tête, blette possession était pleine et constante.
-,e baiser que j'ai reçu d'elle tait frais comme un fruit des bois, t j'en conserve à jamais sur la lèvre in parfum qui suffit à étancher mes soifs. Ile a dit : « Ce baiser de ma bouche t'apporte in peu de son âme immortelle.
Simplice est mort ; je suis sa messag-ère. Ce fut hier pendant une semblable nuit; il se tenait devant sa porte, il m'avait parlé de toi tout le soir .
II t'aimait et il me disait :
— Demain tu t'en iras vers lui
et tu lui donneras ta bouche, son espoir,
car je sais qu'il t'a méritée. —
Ensuite il s'est endormi et il est mort.
Nous l'avons enterré ce matin
à la place marquée
par le premier sourire de l'aurore ;
sur la terre bêchée on a semé des roses ;
son jardin est la tombe
où, selon son désir, on n'a pas mis de nom.
On entendait sur le chemin
des enfants danser d'enfantines rondes ;
les fleurs humides sentaient bon,
les oiseaux chantaient dans le ciel ;
c'était le plus beau des matins.
Je suis d'abord venue te visiter,
puis je m'en vais trouver ceux qui te sont pareils. »
Elle se tut; elle était sereine.
J'étais ému de ma félicité,
mais j'étais joyeux sans remords.
On ne pleure que sur les morts,
etSimplice vivait en moi, en d'autres,
ici et là, partout ;
et sa maison était la nôtre
et sa sagesse était en nous.
Puis la messagère est partie,
me laissant seul, mais avec Lui.