‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 42 sur 55 · A RENE BOYLESVE · texte numérisé non relu

A RENE BOYLESVE

ERASIPPE

0 mort, malgré tes airs de souveraine,

tu ne m'imposes pas, je te regarde en face.

Quand tu braves la vie, tu n'es que son esclave ;

c'est son triomphe que tu prépares

sous le semblant de tes conquêtes.

Tu penses commander et subis une loi ;

ton geste impérieux se tourne contre toi.

Un jour tu me tiendras sous ton talon de glace;

tu m'escortes partout, et tu ricanes

parce que tu pourrais au moment où je parle

me faire trébucher, vaincu.

Mais je ris, moi qui peux, sans attendre ton heure,

arrêter d'un poignard le rythme de mon cœur

ou bien vider la coupe de ciguë.

Tends, à ta volonté, un piège sous mes pas ; je sais qu'au jour la nuit s'enchaîne ; tu serais redoutable, en étant incertaine ; tu guettes, je ne l'oublie pas.

J'abandonne au lâche l'effroi du mystère que tu nous révèles ; quand on a modelé ses actes sur sa foi on t'accueille d'une âme sereine.

C'est ainsi que parlait Erasippe ;

l'agonie sur son front ne creusa pas de rides.

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EVELPIDE

Passants, vous qui savez ce que j'ignore,

est-il vrai que vos jours l'emportent sur les miens?

Quand je disais, en ma vieillesse, que l'âge d'or

a précédé l'âge d'airain,

les jeunes gens riaient, répondant : — C'est la fable!

mais toujours aujourd'hui est moindre que demain,

et l'humanité monte à un sort préférable. —

Avaient-ils raison? rêvaient-ils?

Ai-je marché trop tôt sur les routes du temps ?

Et la lumière éclaire-t-elle moins d'injustice,

moins d'ignorance, moins de souffrance?

Sans doute, c'est un autre soleil qui luit,

ce sont d'autres moissons qui blondissent les champs,

et ce sont d'autres astres qui fleurissent vos nuits ? Sans doute ils sont plus beaux que ceux que j'ai connus? Praxitèle doit être oublié aujourd'hui?

Vous vous taisez. J'ai donc assez vécu.

LE CHEMIN DES OMBRES HEIREUSES I f)5

MERION

Mérion s'est peu soucié

des sacrifices, des fêtes, des offrandes ;

il n'a jamais gravi l'escalier d'un temple

et sup les grands secrets n'a jamais disputé.

Pourtant il n'était pas impie.

Il portait sur son front haut levé

l'amour sincère de la vie ;

il aimait tout ce qui respire

parce que tout servait à former son plaisir.

Il n'était pas non plus stupide ou débauché

parce qu'il festoyait avec des courtisanes

et s'animait aux jeux du stade.

— Comment louerait-on mieux les Dieux,

répétait-il, qu'en se montrant fort et joyeux?

Je les honore dans leurs œuvres ;

le plus beau temple est une femme,

la meilleure offrande un baiser.

Je place mon culte en mes actes

et je ne lève pas un doigt sans adorer.

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