‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 48 sur 55 · PHANIAS ET NICARÈTE · texte numérisé non relu

PHANIAS ET NICARÈTE

Ici sont réunis suivant leur volonté Phanias et son disciple Nicarète ; et leurs ombres amies conversent dans l'immobile éternité.

PHANIAS

Je fus le jardinier de ton esprit inculte ;

par mes soins tu portas une moisson d'idées.

NICARÈTE

Je me souviens de nos longues disputes sous l'ombre frissonnante des forêts d'oliviers.

PHANIAS

Je t'avais tant nourri du miel de la sagesse,

ô mon fils, que, devenu robuste,

tu secouas le joug- bienveillant de ton père.

NICARETE

Assis au milieu des ruines

tu demeurais fidèle au passé chancelant.

PHANIAS

Tes bonds impétueux devançaient l'avenir ; et tu rêvais de tout changer, de tout détruire,

NICARÈTE

La mort nous mit d'accord en un moment.

PHANIAS

L'équilibre du monde naît de forces contraires.

NICARÈTE

La vie s'arrêterait s'il devenait possible que l'élève restât le miroir de son maître .

CHAROPS

Ecoute ce qu'en un soupir, tout bas,

murmure la poudre de la route :

— 0 voyageur, tu m'écrases, tu me foules,

et je ne suis pas vile et je ne me plains pas.

Il n'y a point de honte à subir son destin ;

pour la plupart des hommes il est semblable au mien.

Le hasard suffirait d'un souffle impétueux

pour que je fusse emportée dans les cieux. —

J'étais humble dans la cité,

et j'attendis sans rougeur ni révolte

le vent qui ne s'est pas levé.

2l8 LÀ PRAIRIE EN FLEURS

BITINNA

Je ne suis pas sortie du calme gynécée; j'y ai vécu en partageant mes heures entre les soins de la demeure, mes écheveaux de laine et la maternité.

Dans le jardin sans horizon

où le jet d'eau chantait au milieu du gazon,

j'ai promené mes angoisses d'épouse

qui ressent en ses flancs les premières secousses

de l'inconnu qui sera son enfant.

Mon époux soutenait ma taille en souriant.

Dans le jardin sans horizon clos d'une blanche galerie

LE CHEMIN DES OMBRES ÏTEUR.EUSES 2IQ

où tournaient le soleil et l'ombre,

je suis restée longtemps assise

en allaitant le nourrisson

qui, jaloux de rester une part de mon sang-,

s'accrochait au sein de ses lèvres

et de ses mains, avidement.

L'époux enrichissait mon lit de sa présence. Dans le jardin sans horizon j'ai vu mes beaux enfants jouer sur le g-azon ; leurs rires et leurs cris réjouissaient mon âme. Au doux abri de mon amour ils ont grandi.

Comme je fus heureuse entre les femmes, à l'imag,e du père j'ai modelé mes fils et préparé mes filles, suivant leur destinée, à goûter après moi la paix du gynécée.

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