PHANIAS ET NICARÈTE
Ici sont réunis suivant leur volonté Phanias et son disciple Nicarète ; et leurs ombres amies conversent dans l'immobile éternité.
PHANIAS
Je fus le jardinier de ton esprit inculte ;
par mes soins tu portas une moisson d'idées.
NICARÈTE
Je me souviens de nos longues disputes sous l'ombre frissonnante des forêts d'oliviers.
PHANIAS
Je t'avais tant nourri du miel de la sagesse,
ô mon fils, que, devenu robuste,
tu secouas le joug- bienveillant de ton père.
NICARETE
Assis au milieu des ruines
tu demeurais fidèle au passé chancelant.
PHANIAS
Tes bonds impétueux devançaient l'avenir ; et tu rêvais de tout changer, de tout détruire,
NICARÈTE
La mort nous mit d'accord en un moment.
PHANIAS
L'équilibre du monde naît de forces contraires.
NICARÈTE
La vie s'arrêterait s'il devenait possible que l'élève restât le miroir de son maître .
CHAROPS
Ecoute ce qu'en un soupir, tout bas,
murmure la poudre de la route :
— 0 voyageur, tu m'écrases, tu me foules,
et je ne suis pas vile et je ne me plains pas.
Il n'y a point de honte à subir son destin ;
pour la plupart des hommes il est semblable au mien.
Le hasard suffirait d'un souffle impétueux
pour que je fusse emportée dans les cieux. —
J'étais humble dans la cité,
et j'attendis sans rougeur ni révolte
le vent qui ne s'est pas levé.
2l8 LÀ PRAIRIE EN FLEURS
BITINNA
Je ne suis pas sortie du calme gynécée; j'y ai vécu en partageant mes heures entre les soins de la demeure, mes écheveaux de laine et la maternité.
Dans le jardin sans horizon
où le jet d'eau chantait au milieu du gazon,
j'ai promené mes angoisses d'épouse
qui ressent en ses flancs les premières secousses
de l'inconnu qui sera son enfant.
Mon époux soutenait ma taille en souriant.
Dans le jardin sans horizon clos d'une blanche galerie
LE CHEMIN DES OMBRES ÏTEUR.EUSES 2IQ
où tournaient le soleil et l'ombre,
je suis restée longtemps assise
en allaitant le nourrisson
qui, jaloux de rester une part de mon sang-,
s'accrochait au sein de ses lèvres
et de ses mains, avidement.
L'époux enrichissait mon lit de sa présence. Dans le jardin sans horizon j'ai vu mes beaux enfants jouer sur le g-azon ; leurs rires et leurs cris réjouissaient mon âme. Au doux abri de mon amour ils ont grandi.
Comme je fus heureuse entre les femmes, à l'imag,e du père j'ai modelé mes fils et préparé mes filles, suivant leur destinée, à goûter après moi la paix du gynécée.