‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 49 sur 55 · EUDÈME · texte numérisé non relu

EUDÈME

Passant au front penché, aux yeux gonflés de larmes, lève la tête, sèche ta paupière et regarde la campagne sourire au ciel qui lui sourit. Eudème autant que toi subit deuils et soucis, mais il n'a pas permis que l'eau trouble des pleurs en lui cachant le monde aggravât son malheur.

Tu ne trouveras point de consolation

si, comme au fond d'une prison,

tu restes enfermé dans tes noires pensées.

Les Dieux ont créé la beauté

pour adoucir et distraire tes jours.

Que sont nos maux auprès de ce qui nous entoure!

Regarde en ses métamorphoses l'innombrable tribu des êtres et des choses. Reg-arde ces merveilles : l'éther fleuri d'étoiles tour à tour et vibrant de lumière azurée, les vallons, les jardins épanouis, les bois, les collines penchées vers la mer onduleuse et les plaines coupées par la course des fleuves ; reg-arde le visag-e harmonieux des femmes. Et la sérénité rentrera dans ton âme.

POLEMON

L'oiseau porte des chants, le lys porte des fleurs,

et moi, j'ai porté des poèmes.

Lorsque le rossignol module sa douleur

le voyageur, ému, l'écoute,

et lorsqu'un lys se penche sur le bord du chemin

le passant goûte son odeur.

Mais nul ne me prêta l'oreille

et nul n'a respiré le parfum de mon cœur.

Je ne déclamais pas sous les portiques, 3e ne recherchais pas les applaudissements, j'étais inconnu, fier et libre.

t cependant

'aurais la gloire la meilleure et la plus douce ;i, loin dans les âges, un jour, na voix a pour écho une larme, un soupir.

MENESTRATE

Combien ai-je compté de gens

qui, jusqu'au bout de la vieillesse,

s'obstinant à poursuivre le vent,

sont exténués et se plaignent

de ne pouvoir le retenir entre leurs doigts.

Pourquoi ne point s'arrêter en soi d'abord, au lieu de courir au hasard?

Le bonheur n'est pas ici, il n'est pas là ; il se trouve où chacun le place.

Il suffit de s'interroger et de choisir ; chacun, selon son sang, a d'intimes désirs. Tant pis pour qui demande l'impossible si son rêve est impuissant à lui suffire !

Satisfais-toi du peu que tu tiendras d'abord ; l'arbuste devient arbre et donne une récolte quand ton amour l'a cultivé ; mais attends- toi sans cesse aux vents et aux gelées.

Chacun son goilt ; aux uns la ville,

aux autres le voyage et aux autres les camps ;

moi, j'ai vécu paisiblement

dans ma maison rustique au milieu de mes vig-nes.

KALE

Toi qui viens chaque nuit, ô anxieux amant, interroger la pierre qui me couvre, tu ne trouveras pas de réponse à ton doute ; je te suis, morte, aussi cachée qu'en mon vivant. N'accuse que toi seul de ces larmes versées ; pourquoi t'obstines-tu dans ta vaine pensée? Si tu tendais l'oreille tu percevrais les voix que confond en un chœur la troupe des étoiles. Elles te disent (entends-les) :

Nous répandons sur toi notre lumière, et tu n'exig-es rien de nous que de parer les nuits sereines de nos feux scintillants et doux.

Quel insensé voudrait connaître

le vrai mot de notre mystère?

Serait-il satisfait si nous lui répondions

que nos mondes dores sont de mornes déserts.

Nous avons appris des poètes dont les chants atteignent les cieux que nos sphères versent des rayons, mais nous l'ignorerions sans eux.

A nous-mêmes impénétrables, nous ne voyons pas notre éclat .

Kalé est une sœur des astres.

A-t-elle des secrets ? Elle ne le sait pas.

Page 1