‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 50 sur 55 · LEANDRE · texte numérisé non relu

LEANDRE

J'étais sculpteur :

croyant que l'art n'est point dans la copie servile,

j'ai laissé à Myron sa renommée facile

et son public de sots admirateurs.

Sa génisse d'airain abusait les bergers;

du bout de l'aiguillon, ils venaient la toucher;

les taons se collaient après elle,

et les taureaux en rut l'assaillaient, mugissants.

Première oeuvre de ma jeunesse, j'avais dans le Paros éblouissant taillé la forme nue d'une Déesse.

LE CHEMIN DES OMBKFS HFIKF 22g

Mais, lorsqu'à mes amis j'eus découvert mon œuvre,

je lus l'envie de ce corps dans leurs yeux.

Je saisis un marteau et mutilai le marbre

pour expier l'erreur involontaire

d'avoir tendu l'artifice d'un piège

aux désirs que peut seule assouvir une femme.

Et dès lors mes statues n'ont jamais suscité que cette joie sereine et désintéressée ' germant au pur soleil de la beauté.

PHILENIS

Philénis mimait sur le théâtre

les comédies des amours divines.

On la vit tour à tour être Antiope, Héra,

Atalante, Europe, Aphrodite;

on la vit tressaillir sous les ailes du cygne,

recevoir la pluie d'or au creux de son giron,

et, pareille à Phœbé, d'une bouche furtive

caresser le sommeil du jeune Endymion.

Sous ces divers aspects tendant au même terme elle était l'interprète du geste universel. Son corps nu se mouvait aux yeux des spectateurs avec la sereine impudeur

de la nature dont les actes s'étalent

dans leur beauté sincère sous la clarté des astres.

Et, lorsque des gradins en demi-cercle

des désirs ardents par milliers

rayonnaient à la fois vers elle,

il lui semblait remplir un office sacré.

Car soudain, s'élevant au-dessus de son rôle,

elle représentait cette secrète force

jui dans une inlassable ronde emporte,

d'un pôle à l'autre, l'univers tout entier.

MÉGISTOCLÈS

Sous les bosquets de lauriers-roses

les poètes de mon époque

promenaient une Muse

que son visage enduit de fard et de céruse

rendait la sœur des vieilles courtisanes.

Elle avait de précieuses robes,

des brodequins brodés, des voiles et des bagues;

des colliers tombaient sur sa gorge,

des serpents d'or s'enroulaient à ses bras,

et ses cheveux au faux éclat

étaient fermés dans un réseau de pourpre.

Telle, elle était louée de tous.

e suis venu

vec ma Muse toute nue ; lie ne portait pas d'inutile ornement, on sein se refusait aux bandelettes, lie avait la peau fraîche et les cheveux au vent, -.a foule s'est moquée de ce nouveau poète, nais j'ai refusé de lui plaire, e n'ai pas teint les joues de ma Muse la couleur d'un artifice, t j'ai offert sa beauté sans parures, ans lourd joyau, sans tissu rare.

^ssant, si j'eus raison, prends à ce cippe me guirlande de feuillage.

MÉLISSIAS ET MESOMEDE

MESOMEDE

Tandis que nous vivons notre belle jeunesse,

crois-tu que chaque instant nous éloigne un peu d'elle

MÉLISSIAS

Crois-tu qu'un jour viendra où nos jeux attristés ne nous verront plus tels que nous avons été ?

MESOMEDE

Y aura-t-il une heure où la voix de la foule

nous nommera vieillards? Et que répondrons-nous?

MÉLISSIAS

Vieillards ? ce mot, pourrons-nous le comprendre, nous qui aurons vieilli ensemble?

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Ainsi parlions-nous quand notre amour timide tremblait au seuil de l'avenir, comme au bord du nid s'effarouche l'oiselet penché sur le gouffre.

Depuis, nous avons longtemps marché côte à côte; nos cheveux ont quitté l'éclat des blonds maïs pour la blancheur nacrée du plumage des cygnes, mais nous n'avons pas vu cette métamorphose et nous étions très jeunes quand nous avons péri.

HERMOPHILE

Tout avantage a son revers ;

les uns m'ont respecté, les autres méprisé;

j'étais devin avant d'être poussière.

Enveloppant du vide avec des phrases troubles,

en échange d'offrandes je rendais mes oracles,

et le peuple accourait en foule.

Etais-je donc coupable,

ou ceux qui demandaient l'inconnaissable?

C'est le besoin des œuvres qui crée les ouvriers.

Chacun, trouvant dans mes paroles l'espoir qui encourage et la foi qui console, se les interprétait au mieux de son désir.

LE CHEMIN DES OMBRES HEUREUSES ïZ*]

Quand certains m'appelaient artisan du mensonge,

indifférent je laissais dire.

Si, la sachant, j'avais crié la vérité,

on m'aurait bientôt mis un pavé sur la langue.

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