‹ La prairie en fleurs, 1895-1902Chapitre 52 sur 55 · HALITHERSE · texte numérisé non relu

HALITHERSE

Je n'ai pas su jouer un personnage

comme ceux qui toujours ont le même visage

ou souriant ou morne ou tragique ou joyeux,

et qui, leur but choisi, se déchirent les yeux

pour n'être pas tentés d'en découvrir un autre.

J'étais inconséquent et changeant comme un homme;

on me voyait pleurer, rire un instant après,

croire et douter, suivre une route et la quitter.

Certes, je ne fus pas habile, étant sincère,

et je n'ai converti personne à mon idée,

mais du moins, comme tant, ne suis-je pas tombé

dans la glu de mon propre piège.

CHARITO ET PERIMEDE

Passant, toi qui seras ce que nous sommes,

g-arde-toi de hausser les épaules

en nous voyant ensemble ensevelis.

Charito descendit sous terre la première,

et plus tard Périmède a pris place auprès d'elle

comme il le lui avait promis.

Nous ne pouvons te dire si nos ombres amies

se sont restées fidèles,

si tendrement elles sont réunies

dans un songe sans fin comme nous le rêvions ;

mais pense à toi, nous t'en prions.

Si un lieu te fut cher, choisis-le pour ton ombre,

si jamais tu aimas, demande que la tombe

te rapproche de ton amour.

Nous t'entendons répondre sur un mode moqueur

que peu t'importe ta dépouille

et qu'on peut l'enfouir ici ou bien ailleurs,

garder dans une urne ta cendre

ou bien la disperser au vent.

Es-tu donc si imprévoyant?

Après tant d'égoïsme, pourquoi, sous le prétexte

que le sang cessera de gonfler tes artères,

te désintéresser tout soudain de ton sort?

Et crois-tu donc savoir ce que c'est que la mort?

Ecoute encore avant de nous quitter.

Peut-être nous sommes-nous trompés, mais notre joie, dont tu doutes, est possible. Pense quel deuil serait le nôtre si nous devions par notre faute subir l'éternité d'un mutuel exil.

PHRYX

>es flatteurs et des fous ont crié aux esclaves ue l'homme à l'homme était égal.

s'est trouvé des dupes et des fous pour les croire.

quoi m'eût-il servi de secouer ma chaîne? i visible, partout elle se rive à moi. é sous le ciel d'Afrique j'ai la laideur des nègres, t mon maître est si beau qu'à le voir 2s vierges pâlissent et défaillent d'émoi, ai la pensée pesante et lente; mon maître . l'esprit prompt et souple comme une aile. Jais allez demander aux esclaves mes frères equel est mon égal lorsque dans une lutte e serre sur l'un d'eux l'étau de mes bras nus.

AGACLIDE

D'un pan de ton manteau, moraliste hypocondre,

voile ta face devant ma tombe,

et va plus loin cracher ton acre bile.

Ici git l'heureux Agaclide.

J'ai cultivé la volupté avec amour ;

son odeur embauma chaque heure de mes jours.

Mon existence fut une fête incessante,

fête de ma pensée et fête de mes sens ;

le corps joyeux tient l'âme en allégresse.

Tirant de toute chose tout le plaisir possible,

je me prêtais aux subtiles caresses

des sons, des parfums, des saveurs,

de la lumière et de la brise.

Mes yeux étaient pareils à des miroirs sensibles,

mes mains touchaient avec ivresse,

ma bouche aimait les mots et les baisers.

Mais je gardais de la mesure avec sagesse,

et je m'arrêtais sur le bord

où de l'excès va naître le dégoût

et où la volupté verse dans la débauche.

Mon esprit jouissait tour à tour

de toutes les idées ;

les fruits mûrissent et mûrs

ne tardent pas à se corrompre :

de même il n'y a pas de certitude,

et c'est folie de s'attacher aux vérités

qui demain seront des mensonges.

Léthé! je me refuse à goûter de ton onde!

Je veux me souvenir des belles nuits terrestres

où mes amis, rhéteurs, philosophes, poètes,

formaient cercle à ma table, des roses sur le front ;

tantôt nous nous bercions de sublimes cadences,

tantôt nous disputions sur l'immortalité,

sur les Dieux et sur notre essence.

Les coupes étaient pleines et les trépieds fumaient ;

ît tout autour de nous dansaient

ies esclaves nues

sur la mélodie limpide des flûtes.

PRODICE

0 vous dont le menton est rude, hommes, épargnez-moi le bruit de votre voix si, fuyant un moment l'ardente canicule, vous vous abritez sous ce mur à l'ombre froide comme celle des noyers verts.

Faites silence. Je ne puis sans colère entendre ces discours où votre orgueil s'étale. Je ne vous reconnais que la vigueur du mâle et ris de la raison dont vous êtes si vains. Crovez-en Prodicé la courtisane qui, par métier, vous connut bien.

Votre raison le plus souvent vous leurre ;

our un atome de vérité le édifie un colosse d'erreur, otre raison ! peut-elle m'imposer, Loi qui pour la conduire à divaguer avais qu'à désigner d'un geste i fleur secrète de mon sexe.

PHERES

Contemplez, ô vous tous, le monument de pierre dont le faîte insolent promène autour de lui jusque dans la campagne une mouvante nuit, et sachez qu'il contient les restes de Phérès.

Je fus ambitieux et j'ai conquis la gloire,

et par delà moi-même elle reste durable.

Mon renom est gravé dans toutes les mémoires,

mes gestes se prolongent dans le lointain des âges.

Ce fastueux tombeau frappe d'étonnement,

et ses inscriptions aux dires véridiques

couvrant de leur clameur la voix des humbles cippes

forcent les mains à battre un applaudissement.

LE CHEMIN DES OMBRES HEUREUSES 2f\fJ

Certes il croulera et mon nom périra, mais à l'oubli final je me suis préparé. Se vous réjouissez donc pas, vous qui déjà yous écriiez : 0 vanité des vanités !

\h ! que ne vous a-t-on versé dès le berceau lu poison dans le lait dont on vous nourrissait ous la raison qu'un jour le trépas sonnerait, ous, à qui mon orgueil fait lever les épaules.

lia. gloire passera comme c'est son destin. )u'importe si du moins, toute vaine qu'elle est, s l'ai tenue ainsi que je la convoitais, otre détachement, à vous, est aussi vain.

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