C. JEANNIN
Évolution de l'abcès. — Tout d'abord, il est des cas où l'injection d'essence de térébenthine n'est suivie d'aucune réaction locale : la région est douloureuse pendant quelques heures, tuméfiée durant un jour ou deux; puis, au lieu d'aller en s'accentuant, ces signes disparaissent. Nous verrons qu'il s'agit alors d'infections extrêmement sévères. Dans d'autres cas, ce n'est qu'une troisième, une quatrième piqûre, qui se met à suppurer ; puis, par la suite, la suppuration s'établit, enfin, au niveau des injections antérieures. Généralement, surtout si la femme doit guérir, Vabcès prend. La réaction locale dans toute la zone correspondante à l'injection commence dès les premières heures, et va en s'accentuant, de jour en jour : la douleur est souvent assez vive ; le moindre contact l'exagère ; la tuméfaction est d'abord diffuse, puis elle se cantonne en un point et atteint le volume d'un oeuf, même d'une grosse orange ; la peau est œdématiée, parfois rouge, mais assez tardivement. Il n'y a que peu ou point de réaction thermique au cours de cet abcès.
S'il n'y a pas eu résorption spontanée, comme cela peut se produire quand la réaction locale a été très faible, l'abcès se termine par sphacèle de la peau, donnant issue, en plusieurs endroits, à un pus aseptique, sentant fortement la térébenthine et charriant de nombreux débris organiques et microbiens. En général, on évacue l'abcès, chirurgicalement, sans attendre son évacuation spontanée.
Traitement de l'abcès. — Durant sa période de formation, on applique, sur la région de l'abcès, des pansements humides et chauds, qui calment bien la douleur. Quand l'abcès, tout à fait collecté, est sur le point de s'ouvrir, on l'évacué, sans plus attendre, au moyen d'une courte incision au bistouri. Ceci se produira généralement entre le huitième et le dixième jour. Il est inutile d'attendre l'ouverture spontanée de l'abcès ; mais, d'autre part, il faut bien se garder d'inciser trop tôt. Le pus sortira facilement avec une légère expression ; tout drainage est inutile, et en quelques jours, avec des pansements secs, la cicatrisation est obtenue.
Valeur des abcès de fixation. — 1° Valeur pronostique. — Sur ce point, tout le monde est d'accord ; la méthode de Fochier a une très grande valeur pronostique : l'apparition ou la non-apparition de l'abcès indique que l'infection était de nature ou non à pouvoir se fixer, c'est-à-dire à évoluer vers la guérison ou vers la mort. En conséquence, on regardera :
a. Comme de très bon pronostic, le développement rapide d'un abcès. Il est bien entendu que ce n'est pas là un signe infaillible : tous les accoucheurs ont vu des cas où, alors que l'abcès avait pris rapidement et abondamment suppuré, les symptômes infectieux n'en continuèrent pas moins, et où l'infection se terminait, plusieurs jours ou plusieurs semaines après, par la mort.
b. Comme de très sombre pronostic, les cas où la réaction locale est nulle d'emblée, ou n'est que momentanée, fugitive.
2° Valeur thérapeutique. — Contrairement à ce qui concerne le pronostic, la valeur thérapeutique des abcès de fixation n'a pas été universellement admise ; il semble cependant, et ceci de plus en plus formellement, qu'elle est indiscutable. Nous devons donc nous demander comment agit cette méthode ?
LE SÉRUM TÉRÉBENTHINÉ.
Mode d'action des abcès de fixation. — L'action thérapeutique de l'essence de térébenthine a été expliquée de plusieurs manières, dont voici les principales :
1° Théorie de lafixation. — Fochier pensait qu'il y a appel et concentration au niveau de V abcès fixateur des germes pathogènes circulant dans l'organisme, et destruction locale de ces germes. Caries admet également cette théorie de la fixation. La Torre en a fourni la preuve expérimentale : après avoir inoculé le charbon à des chiens, il leur injecte 1 à 2 centimètres cubes d'essence de térébenthine de huit à vingt-quatre heures après l'inoculation ; dans le pus et l'œdème du foyer ainsi créé, les bactéridies se sont toujours montrées extrêmement nombreuses, infiniment plus nombreuses que dans le sang. L'abcès agit donc en attirant les germes épars dans l'organisme en un point où ils seront livrés à l'action directe des phagocytes. Le même fait a été constaté pour le pneumocoque, le streptocoque (Calle), le bacille d'Eberth (Pape), etc. Arnozan ■croit que non seulement les microbes sont détruits au niveau de l'abcès, mais encore toutes les cellules ayant succombé à l'action des germes ou de leurs toxines et qui, en restant dans la circulation, constitueraient de véritables milieux de culture propres au développement des suppurations secondaires.
2° Augmentation des défenses de l'organisme. — Des recherches multiples ont établi que l'abcès de fixation produisait une leucocytose variable d'ailleurs suivant chaque malade (Braun, Winternitz, Boissard et Bonvoisin). Il renforcerait encore, d'après La Torre, le pouvoir bactéricide du sérum : cet auteur a toujours trouvé une très grande différence dans le pouvoir bactéricide du sérum des animaux qui, après l'inoculation microbienne, avaient reçu ou non une injection de térébenthine. L'exaltation de cette propriété provient de la présence dans le sang de substances nouvelles fabriquées, au niveau de l'abcès, parles leucocytes, principalement parceuxqui sonttombés en dégénérescence.
3° Action antiseptique de la térébenthine. — Fabre estime que l'essence de térébenthine agit surtout grâce à une action antiseptique directe, bien établie et depuis longtemps par Chamberlan, Cadéac et Monnier, Winternitz, etc. D'ailleurs, dans le pus obtenu après incision de l'abcès, on trouve, après centrifugation, un liquide clair, contenant de l'essence de tétébenthine, capable d'arrêter les cultures microbiennes et particulièrement les streptococciques. Cette action antiseptique est considérable, et, ce qui la rend précieuse, c'est la très faible toxicité de la térébenthine.
Jugement d'ensemble sur cette méthode ; ses indications. — En résumé, nous avons dans la production d'un abcès artificiel, une méthode sûrement inoffensive, fort peu douloureuse et très certainement active. C'est donc un moyen à ajouter aux autres traitements de Vinfection généralisée. Il convient d'y avoir recours dès qu'il est évident que la thérapeutique locale s"1 est montrée impuissante à empêcher la marche en avant de l'infection : tout ce qu'on risque, c'est d'y avoir inutilement fait appel : la simplicité et la parfaite innocuité de la méthode nous y autorisent.
B. Méthode de Fabre : le sérum térébenthiné. — Historique. — Brenan,
en 1814, eut le premier l'idée de traiter les infections puerpérales par l'essence de térébenthine, qu'il employait en injections et en larges applications sur l'abdomen ; Werder, Kimnier, Douglas vantent les bons effets de cette méthode. En 1830,Fernandès reprend cette question qui retombe ensuite dans l'oubli, jusqu'aux recherches de Fochier en 1892, dont nous venons de parler. Fabre, élève et successeur de Fochier, reprend, dans ces dernières annéesr l'étude systématique du traitement par la térébenthine, et, se basant sur ce fait que cette substance agit surtout comme antiseptique interne, il a l'idée ingénieuse de modifier la méthode de Fochier : à la production d'un abcès, il substitue les injections de sérum térébenthiné. Actuellement, la méthode de Fabre peut être définie comme le traitement intégral de l'infection par la térébenthine : on l'emploie, en effet, localement en injections intra-utérines, nous l'avons déjà vu ; on l'emploie, en même temps, comme antiseptique interne, sous forme de sérum térébenthiné ; c'est ce qu'il nous faut maintenant, étudier.
Technique. — Le liquide à injecter se prépare comme il suit. On formule :
Essence de térébenthine rectifiée ) „
Alcool à 92o \ « 1 gramme.
Agiter ce mélange, puis l'ajouter à :
Sérum artificiel 200 grammes.
On agite le tout, jusqu'au moment de V injection, de manière à maintenir la térébenthine à l'état de fine émulsion. Ce liquide est injecté, exactement comme le sérum physiologique, au niveau d'une région latérale de la paroi abdominale. En général, on pratique deux injections par jour, et cela tant que l'on n'a pas obtenu de notable amélioration.
Effets de l'injection de sérum térébenthiné. — 1° Phénomènes locaux. — Au niveau de la piqûre, il se forme immédiatement une boule d' 'œdème, qui se résorbe dans les heures suivantes ; d'après Fabre, il persisterait, environ une fois sur dix, un petit noyau induré qui, très habituellement, se résorbe spontanément ; si par hasard il suppurait, il faudrait l'inciser tardivement. Quant à la douleur, elle est généralement très supportable, et facilement calmée par les applications d'eau chaude. La réaction locale (oedème et douleur) est un indice favorable au point de vue du pronostic.
2° Phénomènes généraux. — D'après Fabre, la térébenthine est ainsi absorbée et diffuse dans tout l'organisme plus rapidement que lorsqu'on l'emploie à l'état d'essence pure ; agissant directement sur les germes infectieux, elle modifie heureusement la courbe thermique qui s'abaisse, en général, dès le lendemain de la première injection. Enfin, l'essence de térébenthine s'élimine par les urines.
Valeur de la méthode. — Ce que nous avons dit en faveur de la méthode de Fochier s'applique également à la méthode de Fabre ; il s'agit là d'un