C. JEANN1N
La voie canaliculaire est également souvent prise par les microbes qui viennent de la bouche du nourrisson et pénètrent au niveau de Varea cribrosa dans les canaux galactophores, pour donner lieu à la galactophorite.
La voie sanguine n'est en cause que très exceptionnellement : la lésion mammaire n'est alors qu'une métastase au cours d'une septicémie généralisée, et l'on a observé des abcès multiples de cette région dans certaines formes pyohémiques d'infection puerpérale. On sait d'ailleurs que les microbes peuvent, en cas de bactériémie, s'éliminer par la sécrétion lactée : le fait a été démontré pour le staphylocoque par Longard et Michel, Karlinski, Rossi-Doria, pour la bactéridie charbonneuse par Chambrelent et Moussous, etc.
Quelle que soit la voie suivie par les germes, leur développement in situ est favorisé par l'engorgement laiteux.
Description clinique. — Les accidents les plus fréquents sont les ulcérations du mamelon, la lymphangite et la galactophorite. Les abcès, beaucoup plus rares, apparaissent plus tardivement.
a. Ulcérations du mamelon. — Le mamelon peut s'ulcérer du fait de la macération de l'épiderme résultant des succions répétées et de l'humidité créée par l'écoulement du lait et la salive du nourrisson. L'épiderme desquamant, la couche de Malpighi est mise à nu. Cette érosion est sans cesse irritée par l'acide lactique provenant de l'action des microorganismes sur le lait, et traumatisée par les mouvements de succion de l'enfant ; elle finit par s'ulcérer.
L'ulcération siège sur le mamelon, soit à son extrémité, soit le plus souvent à son union avec l'aréole, soit sur l'aréole même ; dans le premier cas, elle revêt l'aspect d'une excoriation étendue en surface, ou se creusant en cratère ; dans le second, elle est en fissure. L'une de ces fissures, ou gerçures, s'observe fréquemment à la base du mamelon, qu'elle entoure en croissant plus ou moins complètement ; la lésion peut gagner en profondeur, et même devenir cause de la perte du mamelon, qui tombe comme si on l'avait amputé à sa base.
Au début, la crevasse ou gerçure n'est qu'une ecchymose que recouvre une croûte noirâtre ; la chute de cette croûte dévoile une plaie grisâtre, saignante, à bords douleureux, ayant tendance à s'indurer ; la pression peut en faire sourdre une gouttelette de pus. Cette ulcération se déterge au bout de six à huit jours, et la cicatrisation s'opère, de la périphérie vers le centre.
Cette lésion est extrêmement douloureuse, et la tétée peut arracher des cris à la femme, tant est pénible le mâchonnement du mamelon par le nourrisson. D'ailleurs, la tétée ouvre les crevasses et les fait saigner : l'enfant avale ainsi du sang mêlé au lait, sang qu'il rejettera ensuite, soit par hématémèse, soit par melœna : c'est là le melsena spuria.
L'allaitement, en étant cause de constante réinfection de ces plaies, en rend, la guérison très lente ; elles sont, d'ailleurs, souvent multiples et bilatérales. Elles peuvent devenir le point de départ de lymphangite ou de galactophorite ; on les a vues se recouvrir de muguet, importé par la bouche du nouveau-né.
b. Lymphangite. — C'est là une affection très fréquente qui succède généralement à quelque ulcération du mamelon ; on peut cependant l'observer en
GALACT0PH0R1TE.
l'absence de toute crevasse. Elle débute du troisième au dixième jour, principalement le sixième, d'une façon très brusque : l'accouchée, jusque-là parfaitement bien portante, est prise tout à coup d'un violent frisson, à la suite duquel la température passe subitement, de la normale, à 39°, 40° ou 41°, tandis que le pouls bat à 130 et plus. En même temps, la femme se plaint d'une céphalée intense et d'une sensation de cuisson au niveau d'un sein. Cette brusquerie des accidents est tout à fait caractéristique. En examinant le sein malade, on voit une plaque lymphangitique, rouge, luisante, qui part du mamelon et s'étale en éventail, d'habitude du côté externe de la glande. La peau, à ce niveau, est chaude et douloureuse au toucher. Dans l'aisselle correspondante existent quelques ganglions gros et sensibles à la pression. Tout le sein est engorgé, énorme et tendu. Les signes généraux sont essentiellement fugaces : au bout de douze à trente-six heures, la température est redescendue à la normale, par une chute aussi brusque que l'ascension (voy. la fig. 315). En quarante-huit heures, toute trace de lymphangite a disparu. Cet accident procède très fréquemment par poussées successives, du côté de l'un et l'autre sein.
La lymphangite peut se compliquer de galactophorite, et même d'abcès du sein.
Au lieu d'être superficielle, la lymphangite est parfois profonde ; plus difficile à dépister, elle se reconnaît au palper si l'on arrive à sentir quelque petite tramée douloureuse se rendant vers l'aisselle.
c. Galactophorite. — Chassaignac, Velpeau, Nélaton, puis Budin constatèrent l'écoulement du pus par le mamelon au cours de certaines affections du sein ; c'est là le symptôme essentiel de la galactophorite. Cette affection est actuellement bien connue, grâce aux travaux de Budin et de ses élèves Cataliotti, Arbel, Damourette, de Boissard, Maygrier et Neufeld, etc.
La galactophorite débute du septième au onzième jour, rarement plus tôt, exceptionnellement plus tard; cependant Maygrier en a vu un cas au quarantecinquième jour, Demelin et Gadaud, au trente-et-unième et au soixantième. Le début est insidieux ; en dehors des cas où il y a coïncidence de lymphangite mammaire, on ne voit guère la température s'élever au delà de 38° ou 38°, 5 ; en même temps, la femme accuse, au niveau d'un sein, une douleur habituellement modérée, mais qui s'exagère avec les succions du nouveau-né et peut parfois devenir très vive. Le sein est volumineux, tendu, mais sans déformation ni rougeur apparente.
La palpation, pratiquée au niveau des lobules enflammés et douloureux, fait sourdre du pus par le mamelon et établit ainsi le diagnostic ; il n'y a souvent qu'un seul endroit où la pression détermine l'issue du pus, alors qu'en tout autre point elle ne fait jaillir que du lait. Le pus s'écoule mélangé à la graisse du lait dont il faut le différencier : il est d'un jaune éteint, verdâtre, grisâtre même ; sa consistance est plus grande et plus homogène ; au lieu de couler ou de jaillir à l'instant même de sa sortie, comme fait le lait, le pus s'accumule d'abord au niveau de Varea cribrosa, qu'il ne quitte qu'entraîné par sa propre masse ; recueilli sur du coton hydrophile, le pus reste à la surface, en relief contrairement au lait qui imbibe l'ouate largement et profondément. Enfin, l'examen microscopique trancherait tous les doutes.