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C. — Troubles moteurs. — Amyotrophies

Les troubles moteurs sont constants dans la lèpre à déterminations nerveuses. La diminution de la force musculaire est, d’une façon générale, proportionnelle à la diminution du volume des muscles; pourtant, on ne saurait nier qu’il existe dans la lèpre des paralysies proprement dites.

Localisation. — La face et les extrémités sonl les régions dont la musculature est le plus souvent atteinte.

1° Au visage, les muscles superficiels, ceux qui servent à l’expression des sentiments, sont presque exclusivement intéressés. Tout se réduit souvent à un trouble léger, passager ou durable, qui cause une certaine asymétrie et donne au sujet un aspect grimaçant. Le tableau de la paralysie faciale unilatérale , portant sur les deux branches du nerf, n’est pas fréquent. La diplégie complète est encore plus rare. En général, les deux côtés sont pris, mais asymétriquement, irrégulièrement, la parésie frappant tels muscles, respectant tels autres. En un mot, elle est parcellaire . A la fin, le masque inerte ne traduit plus les émotions, le front ne se plisse plus, les joues amaigries se gonflent passivement à chaque expiration; la prononciation, celle des labiales surtout, devient défectueuse ; la préhension des aliments est gênée; la salive s’échappe de l’orifice buccal, parfois dévié ou élargi par une sorte de rictus en travers, qui n’est pas sans analogie avec celui des myopathiques.

L ' orbiculaire des paupières est peut-être le muscle le plus fréquemment atteint; en général, les deux côtés sont inégalement touchés. L’insuffisance de ce muscle est souvent précoce et acquiert de ce fait une grande valeur sémiologique; elle donne à l’œil arrondi un aspect étrange (‘). A la longue, l’inocclusion des yeux s’accompagne d’ectropion et d’épiphora, de conjonctivite, de kératite et d’opacités cornéennes ; elle peut même, bien qu’exceptionnellement, entraîner la fonte purulente du globe oculaire (2).

Les muscles oculo-moteurs ne sont pas toujours indemnes; s’ils sont pris individuellement, il en résulte de la diplopie et du strabisme; s’ils le sont simultanément, ce qui est rare, le malade est frappé d’ophtalmoplégie.

Hansen a vu la paralysie du masséter entraîner la chute de la mâchoire.

Ces troubles, joints aux altérations trophiques de la peau, modifient pro-

(*) La faiblesse de la paupière inférieure est pour Kondriavsky (Thèse de Saint-Pétersbourg, 1806) un signe précoce et caractéristique.

(2) La paupière inférieure en s’écartant du bulbe oculaire, arrondit l’angle interne de l’œil et finit par s’éverser en ectropion; les larmes coulent ainsi continuellement sur les joues; plus tard elles se tariront, et la conjonctive enflammée subira une sorte de cutisation. Le tarse disparait ainsi que les cils, les caroncules et les points lacrymaux. Peutêtre ces altérations, comme les phlycténules que porte parfois la cornée, sont-elles d'origine trophique.

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fondement la physionomie du patient. L’émaciation du visage, l’immobilité des traits, la pâleur cadavéreuse, la fixilé du regard sans éclat, donnent au masque antonin une expression bien différente de celle qui caractérise la lèpre léonine.

2° AUX EXTRÉMI¬ TÉS SUPÉRIEURES, les

atrophies débutent par les éminences thénar, hypothénar et par les interosseux, en particulier le premier interosseux dorsal (Fig. 7 et 8). L’un des premiers signes con¬

Fig. 7. — Griffe lépreuse. — Disparition du premier muscle inlerosscux dorsal. — Résorption des phalanges.

statables est assez

fréquemment V excavation en bateau de la face dorsale des mains, produite

Allj g’AWC^C"

Fig. 8. — Griffe lépreuse. — Amyolrophies, —

Résorption des phalanges. — Altérations unguéales.

par l’extension exagérée des phalanges. Mais la déformation la plus com

[E. JEANSELME et M. SÉE .]

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mune esl certainement la griffe cubitale (*). Les mouvemenls d’opposition du pouce et du petit doigt, l’adduction et l’abduction (interosseux) sont impossibles ou seulement ébauchés. Malgré des désordres aussi considérables, la main peut encore rendre des services, surtout quand la sensibilité subsiste, car les articulations ne sont ni douloureuses, ni ankylosées (2).

Souvent aussi la main reproduit les divers types du rhumatisme chronique

(Fig. 9). La griffe peut s’associera un transport en masse des quatre derniers doigts vers le bord cubital. La double déviation qui en résulte produit une imbrication et une distorsion très étranges des doigts.

Cette attitude en coup de vent peut être exagérée par des poussées aiguës de pseudo - rhumatisme lépreux , pendant lesquelles les doigts gontlés en rave sont peu dou loureux (5).

Aune époque tardive, l'amyotrophie gagne Y avant-bras \ elle s’attaque alors de préférence aux extenseurs , et le poignet ne peut plus être relevé. L’atrophie des autres muscles, plus rarement réalisée, se manifeste extérieurement par une gouttière longitudinale creusée sur les deux faces de l’avantbras. Le deltoïde peut être intéressé.

5° Aux membres inférieurs, les petits muscles de la région plantaire sont

(’) C’est d’abord l’auriculaire qui s’incurve en crochet, puis l’annulaire, enfin quelquelois les autres doigts, à un moindre degré; quand la déviation est très marquée, la première phalange est en extension exagérée, les deux autres sont fléchies; pourtant on peut observer 1 extension des articulations pbalango-phalanginiennes. Par suite de la disparition des éminences thénar et hypothénar, la paume de la main figure une palette plane et même légèrement convexe, soulevée par les cordes tendineuses des fléchisseurs et par les tètes des métacarpiens. Le pouce ne fait plus sailiie au-devant des autres doigts, il rentre dans le rang et se place sur le même plan qu’eux. En somme, c’est la main simienne, telle qu’on l’observe dans l’atrophie du type Aran-Duchcnne (Fig. 8).

(2) Aux mouvements supprimés s’en substituent d’autres restés possibles : ainsi l 'opposition est remplacée par une sorte de mouvement de pince. Ils suffisent aux sujets pour écrire et se livrer à maints travaux délicats, comme tricoter ou faire de la dentelle. Pendant tout le moyen âge, les ladres exerçaient dans beaucoup de contrées la profession de cordiers. Mais l’anesthésie oblige les malades è garder constamment les yeux fixés sur leurs doigts, dont ils ne peuvent se servir autrement.

(s) Les synovites et périsynovites, les rétractions aponévrotiques, contribuent à la déformation en griffe.

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les premiers atteints, et les mouvements des orteils sont obscurs. Mais ees atrophies, causant peu de troubles fonctionnels, passent inaperçus. Au con- I raire, la parésie atrophique du groupe anléro- externe de la jambe (jambier antérieur, extenseurs commun et propre) attire toujours l’attention. Leur impotence se traduit d’abord par la chute du gros orteil, puis par la chute du pied tout entier et le steppage. L’attitude en varus équin (pointe du pied tombante et déviée en dedans, bord externe abaissé), l’impossibilité de relever le pied, qui oscille dans tous les sens quand on imprime des secousses à la jambe, rappellent tout à fait le pseudotabes des névrites toxiques ('). Le relief normal des muscles de la région anléroexterne s'est effacé ou a été remplacé par une gouttière longitudinale. L’amyotrophie peut s’étendre aux j uineaux, au triceps crural, aux péroniers.

Plus tard, des rétractions tendineuses, qui s’établissent et progressent lentement, peuvent immobiliser le pied en position anormale et produire une véritable distorsion (Fig. 10).

4° Enfin, dans certains cas, on observe une amyotrophie généralisée frappant les muscles irrégulièrement, comme la maladie d’Aran-Duchenne.

Caractères des amyotrophies. — L’atrophie musculaire de la lèpre progresse lentement ou procède par à-coups, en coïncidence avec des poussées aiguës de polynévrite. Le degré de la paralysie est proportionnel au nombre1 de faisceaux dégénérés. C’est seulement lorsque l’atrophie a parachevé son œuvre, que l’impotence se montre complète. Jamais un muscle dont le relief est bien conservé n’est frappé d’impuissance motrice (2).

La parésie est flasque, et si l’on ne s’en laisse pas imposer par les rétractions fibreuses, on voit que, dans aucun cas, il n’y a de contracture musculaire.

Dans les masses en voie d’atrophie, il n’est pas rare d’observer des secousses Jîbrillaires (s).

(*) L’anesthésie plantaire augmente encore l’incorrection delà marche; pourtant celle-ci reste longtemps possible, surtout avec des bottines spéciales.

(2) On voit plutôt des muscles, de volume très amoindri, garder encore une vigueur relative.

(3) Un grand nombre d’auteurs signalent explicitement leur absence. Laehr ne les a jamais observées dans les membres, mais par contre les a vus fréquemment à la face.

Fig. 10. — Distorsion du pied. — Induration pachydermique et ulcère trophique. — Orteils en griffe.

[E. JEANSELME et M. SEE .]

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L’ exploration électrique des muscles el des nerfs n’a pas encore été suffisamment interrogée. Les troubles qu’elle décèle, quantitatifs ou qualitatifs, semblent en raison du degré de l’atrophie; ils consistent souvent en une réaction de dégénérescence plus ou moins typique et peuvent aller jusqu'à l’abolition complète de toute réaction (*).

Réflexes. — Les réflexes appellent également de nouvelles recherches. Ils paraissent être assez souvent exagérés au début, plus tard diminués ou même abolis (2). D’ailleurs, comme les troubles sensitifs, ils présentent des variations quotidiennes considérables.

D. — Lésions osseuses et articulaires. — Lèpre mutilante.

Aux atrophies musculaires qui viennent d’être étudiées et aux troubles trophiques cutanés qui l’ont été plus haut, s’associent très souvent des altérations variées du squelette; il en résulte des déformations et des lésions destructives qui constituent la lèpre mutilante. Celle-ci est l’aboutissant de processus très divers :

1° Une ulcération gagne en profondeur, dénude les os, pénètre dans une articulation et détermine ainsi lentement, sans réaction aucune, la chute d’un

Vigouroux a signalé dans un cas la réaction de dégénérescence incomplète. — Jeanselme et IIuet, dans des recherches entreprises sur 4 malades, ont montré : 1° que les nerfs gros et noueux et les muscles qui en dépendent, peuvent ne présenter qu’une diminution simple et peu accusée de leur excitabilité électrique; 2“ que les muscles atrophiés donnent, en général, la réaction de dégénérescence. — L’atrophie et la réaction de dégénérescence étaient cantonnées dans des territoires nerveux bien définis, répondant à toute une branche (nerf péronier) ou à un rameau (médian à la main) ; mais, dans ce territoire, les fibres nerveuses étaient atteintes à des degrés différents. Ces données cadrent mieux avec l’idée de névrites qu’avec celle de lésions centrales. Elles ne peuvent guère aider à établir le diagnostic entre la syringomyélie et la lèpre. — Laehr, qui d’ailleurs n’a eu que peu l’occasion d’examiner électriquement ses malades, arrive à une opinion analogue : il a constaté la réaction de dégénérescence dans un cas, et conclut que les faits varient entre la réaction de dégénérescence partielle et l’abolition complète. L’ excitabilité mécanique des muscles serait diminuée ou nulle; celle des nerfs pourrait être augmentée, et dans quelques cas la pression du cubital au coude provoquait des contractions violentes dans les muscles digitaux, d’ailleurs non atrophiés.

(*) Chez 24 lépreux examinés par nous, les réflexes roluliens n’étaient normaux que 4 fois; dans 6 cas ils étaient diminués ou abolis, dans 6 plus forts et plus prompts que normalement, el dans 8 manifestement exagérés. En somme il n’est pas rare d’observer des réflexes très prompts, manifestement amplifiés, accompagnés d’une sensation de malaise irradiée dans tout le corps, au point que le malade redoute la recherche de ce symptôme. Parfois même on observe une ébauche de trépidation involontaire, qu’il faut néanmoins distinguer de la vraie trépidation épileptoïde : elle peut être très accusée dans le cours des poussées éruptives et fébriles. Ces phénomènes sont peut-être en rapport avec des altérations médullaires. — Chez 16 malades de Laehr, les réflexes tendineux étaient modifiés de façon variable, ordinairement diminués, dans quelques cas augmentés, souvent normaux. — Les réflexes cutanés al muqueux sont souvent diminués ou supprimés dans les territoires nerveux correspondant aux parésies et aux hyperthésies : tel le réflexe conjonctival, le réflexe plantaire, le réflexe crémastérien; les réflexes abdominaux persistent chez tous les malades. Le réflexe pharyngien, est conservé, les réflexes pupillaires sont normaux.

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doigt ou d’un orteil, et même de la main ou du pied. Ainsi se comportent les grandes crevasses déjà décrites; ainsi, parfois, les ulcères consécutifs au pemphigus, surtout au niveau des saillies osseuses. Les maux perforants , eux aussi, s’ils creusent jusqu’à l’os, déterminent l’exfoliation des phalanges, celle même du métatarse et du tarse.

2° Il est fréquent de voir les doigts et les orteils attaqués successivement par des panaris accompagnés de fièvre et de douleur qui se terminent par

Fig. 11. — Griffe lépreuse. — Atrophie des éminences thénar et hvpothénar. — Le médius et l’index sont tronqués par des panaris. — Petits ulcères trophiques sur le dos des phalangettes, en majeure partie résorbées, de l’auriculaire et de l’annulaire.

nécrose (Fig. 11). De même que la syringomyélie, la lèpre est donc capable de réaliser le syndrome de Morvan (').

5° Il ar rive encore que la gangrène sèche produise la momification et l’élimination indolore d'une portion plus ou moins étendue d’un membre (2).

4° Enfin, la mutilation n’implique pas forcément ulcération ou gangrène; souvent elle résulte d’une résorption osseuse spontanée, qui amincit et raccourcit les phalanges, métacarpiens et métatarsiens, jusqu’à réduire certains de ces os à de minces aiguilles qu’englobe un tissu fibreux adhérent : les doigts et les orteils s’effilent à leur extrémité et leurs articulations offrent une

(’) Parfois, en un endroit de la peau anesthésiée (au pied surtout), se produit un point fluctuant, avec un peu de douleur et des signes généraux : bientôt la collection s’ouvre (les signes généraux cessent alors), laissant échapper une grande quantité de pussanicux, et l’on constate des décollements étendus ; l’ulcération gagne rapidement, et dénude les os ; elle persiste, atonique, des mois et même des années. D’autres fois, le panaris est profond d'emblée : le malade se plaint d’une douleur atroce dans les os d’un doigt ou d’un orteil qui est peu sensible d’ailleurs à la pression; les parties se tuméfient, et leur enflure bleuâtre s’accompagne de gonflement ganglionnaire et de fièvre; puis la fluctuation apparaît. A l’ouverture, la phalange est déjà complètement dénudée, elle finit par s’éliminer. Comme c’est souvent celle du milieu, la troisième peut alors se rapprocher de la première, chevaucher sur elle et amener les déformations les plus bizarres

(*) Le plus souvent c’est une phalange, un doigt, qui se nécrose ainsi; mais Danielssen, Leloir et autres ont observé la chute complète d’une main ou d’un pied.

Ces gangrènes sèches, paraissent consécutives, au moins dans certains cas, à l’artérite si fréquente dans la lèpre Ilébra les aurait observées dans des régions non anesthésiées.

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laxilé anormale (Fi". 7, 8 et 11). Dans quelques cas exceptionnels, les os se décalcifient et deviennent flexibles. On ignore la cause de cette ostéomalacie

lépreuse.

Par suite d’altérations trophiques portant à la fois sur les os et les articulations, les pieds subis¬

sent un tassement énorme d’avant en arrière (Fig. 12), la voûte plantaire s’effondre et les extrémités inférieures prennent la forme d’un pilon ou d’un pied d’éléphant (').

Aux mains comme aux pieds, les rapports des parties subsistantes sont tout à fait bouleversés; les doigts et les orteils ont disparu, ou ne sont plus que de pelils appendices globuleux, sans squelette, étranglés à leur base par un sillon aïnhumoïde, mais

pourvus d’un vestige d’ongle^). Finalement les extrémités sont réduites à des moignons bizarres (Fig. 15 et 14), que Danielssen et Boeck com-

Fig. \i. — Pied extraordinairement lassé. — Orteils tronqués. Résorption très accusée des os du pied.

Fig. 13. — Main réduite à l'état de moignon, vue de face et de profil.

Fig. li. — Avant-pied vu de face. — Vestige de deux orteils en voie de résorption.

(*) La résorption atteignait un degré incroyable chez un malade de P. Marie (Fig. 15 et li); les mains sans traces de doigts, n’étaient plus, au bout des avant-bras décharnés, que des renflements rappelant le poing fermé du boxeur; les pieds n’étaient pas plus grands que ceux d’un enfant de huit ans.

(2) La persistance de l'ongle est remarquable. On le retrouve, sous forme d’un appendice corné souvent déformé en crochet, au bout des doigts ou des orteils en voie de disparition, ou même des métacarpiens correspondants lorsque toutes les phalanges ont disparu.

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parent à la patte d’un phoque groenlandais. Ces mutilations permettent de reconnaître facilement, même de loin, les lépreux trophoneurotiques arrivés à la période ultime.

Histologie. — Comme le fait remarquer Neisser, les différences fondamentales qui séparent les deux types de lèpre ne tiennent pas seulement au nombre des microbes et à leur siège : il semble que le pouvoir nocif de l’agent pathogène dans la lèpre neurotique soit accru, si bien que les bacilles, en petit nombre dans cette forme, amènent la destruction anatomique et fonctionnelle des libres nerveuses bien plus sûrement que les masses bacillaires énormes qui farcissent les troncs nerveux dans la lèpre tégumentaire.

1° Nerfs périphériques (Fig. 15). — Les petits filets nerveux de la peau anesthésiée sont tantôt épaissis et indurés, tantôt d'apparence normale; mais toujours le microscope y décèle des modifications profondes. La sclérose intra-fasciculaire, très prononcée, est parsemée d’énormes blocs de myéline et de cellules bacillifères.

Entre les tubes, réduits à l’état de vestige, ou à leur place, existent de grands espaces fusiformes remplis de colonies bacillaires.

Les nerfs un peu plus volumineux, comme les collatéraux des doigts, sont transformés en cordons fibreux difficiles à dissocier. On voit, dans la sclérose, des manchons de myéline fragmentés et des blocs colorés par l’osmium en noir intense, qui représentent, sans doute, des produits dérivés de la myéline. Le bacille envahit la gaine de Schwann, où il forme des amas considérables (4).

Les troncs nerveux sont manifestement hypertrophiés et indurés : le cubital atteint le diamètre du petit doigt et présente des renflements fusiformes dont nous avons indiqué la valeur séméiologique. La section transversale des troncs dégénérés a perdu son aspect fasciculé normal, pour devenir homogène, grisâtre et translucide.

Le tissu extra-fasciculaire peut être infiltré de petites cellules groupées en nodi infectieux et ses vaisseaux sont parfois lésés. Les gaines lamelleuses sont normales ou dissociées par de longues files de cellules fixes hypertrophiées. Mais la sclérose prédomine surtout dans le tissu intra-fasciculaire (Fig. 16). Elle frappe très inégalement les divers faisceaux, dont les uns sont à peine modifiés alors que les autres sont presque transformés en blocs fibreux; dans un même faisceau, semblable inégalité existe entre les secteurs que déterminent les septa très épaissis (Fig. 17). Les vaisseaux de ces septa ont leurs parois hypertrophiées. Cà et là, autour d’eux, sont disséminés de petits foyers avec des cellules de Virchow. Dans les faisceaux peu altérés, les tubes sains, pourvus de leur myéline, sont

(*) Sur les coupes longitudinales on peut voir la masse bacillaire se confondre par ses extrémités avec la gaine myélinique d’un tube nerveux. Des boules mises en évidence par l’acide osmique peuvent être incorporées dans les amas de bacilles.

Fig. 15. — Névrite lépreuse — La plupart des tubes nerveux sont dépourvus de leur manchon de myéline.

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espaces par l’épaississement des fibrilles conjonctives infra-fasciculaircs, qui dessinent un réseau très régulier dont chaque maille loge une seule fibre. A un stade plus avancé, les tubes nerveux plus ou moins altérés sont enserrés, par groupes de deux à six, dans des mailles fibreuses qui divisent le faisceau en ilôts distincts. Enfin les fascicules scléreux se soudent en un bloc uniforme; mais les cylindres-axes résistent et assurent longtemps encore la conductibilité nerveuse.

Rares dans la lèpre neurotique, les bacilles sont souvent fort nombreux dans la lèpre mixte : ils sont répandus dans tout le tissu de sclérose et forment des amas plus serrés au niveau des foyers d’infiltration (').

Fig. 17. — Névrite lépreuse du nerf cubital. — Un faisceau nerveux entouré de sa gaine lamelleuse. — Un des secteurs de ce faisceau est transformé en un bloc fibreux, parsemé de quelques rares tubes nerveux.

(Épreuve photographique de M. Vitry.)

Fig. 13. — Névrite lépreuse du nerf cubital. — Vue d’ensemble. (Épreuve photographique de M. G. Vitry.)

Les racines rachidiennes sont peu altérées. Leur névrite, en règle générale, est purement parenchymateuse et probablement subordonnée aux lésions des nerfs périphériques (Fig. 18). Dans certains tubes, le cylindre-axe se fragmente; dans d’autres, il décrit des sinuosités dans sa gaine vide de myéline; quelques fibres ont des segments inter-annulaires courts, une enveloppe de myéline mince : ce sont probablement des tubes en voie de régénération (2).

En somme, dans la lèpre, contrairement à ce qui se passe dans la plupart des maladies infectieuses, l'agent pathogène agit directement sur les nerfs, y produit des nodules infectieux et détermine des lésions à la fois interstitielles et parenchymateuses. La névrite commence par les expansions périphériques des nerfs, comme l’a dit Gerlach, elle y est, sauf exception rare, plus prononcée que dans les gros troncs, et sur ceux-ci les altérations sont beaucoup plus accusées que dans les racines

(') Nous avons constaté parfois dans les nerfs de grosses cellules vacuolaires chargées de bacilles. Paul (de Dorpat) a décrit de véritables cellules géantes, que nous n’avons pu retrouver.

(2) Looft {Virc.how' s Arch., 1892), Babes, Samgin ( Deutsche med. Woch., 1898), ont constaté une sclérose très intense des racines postérieures.

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spinales. Mais l’intensité des lésions n’est pas graduellement décroissante de la périphérie vers le centre, parce que de nombreux loyers lépreux s’échelonnent sur le trajet du nerf. Le bacille est le plus souvent apporté par la voie sanguine, comme le prouvent l'épaississement des petits vaisseaux et les nodules miliaires qui les avoisinent ; c’est de là qu'il peut gagner les tubes nerveux et proliférer dans l’intérieur de la gaine de Schwann (*).

Les ganglions spinaux postérieurs n’offrent, le plus souvent, aucune modification macroscopi-

Fig. 18. — Coupe de la queue de cheval. — Plusieurs nerfs sacrés sont manifestement dégénérés.

que. Cependant quelques-uns peuvent ètr<

hypertrophiés, en particulier ceux qui

correspondent aux racines dégéné-

Fig. 19. — Corne antérieure de la moelle colorée par la méthode de Nissl. Ilots de cellules nerveuses en voie de chromalolyse.

rées ; Looft, Babes ont signalé la sclérose de leur capsule et la prolifération de leur lissu interstitiel. Soudakewitsch, Babes, ont constaté dans les ganglions spinaux et le ganglion de Gasser des bacilles, dont le siège est presque toujours intracellulaire (2). Ils en

(L Dehio, qui a repris et développé l’opinion de Gerlach, croit que les bacilles pénètrent dans les nerfs au niveau des macules et remontent peu à peu le long du conducteur nerveux : lorsqu’ils

arrivent aux points de ramification, les branches non en aval encore envahies dégénèrent. En réalité le mécanisme est plus complexe, grâce à la multiplicité des points d’attaque. (2) L’invasion microbienne serait cantonnée de préférence dans les amas pigmentaires

[£. JEANSELME et M. S££ ]

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ont vu dans les cellules nerveuses du grand sympathique, mais considèrent le fait comme peu fréquent. L’invasion bacillaire des ganglions n’est pas constante, car les recherches de Lool’t et les nôtres ont été complètement négatives.

2° Axe cérébro-spinal. — Les travaux sur la moelle lépreuse (*) sont consacrés à deux ordres de recherches bien distinctes : la bactériologie de la moelle et la dégénération des faisceaux blancs.

a. Bactériologie de la moelle. — Lésions cellulaires. — Dans un cas resté unique, Chassiolis a vu les espaces lymphatiques de la substance grise injectés par des amas bacillaires qui ne pénétraient pas dans ces cellules. C’est, au contraire, dans les grandes cellules motrices des cornes antérieures, profondément altérées de ce fait, que Babes a souvent constaté des bacilles (*). Par la méthode de Nissl, nous avons relevé dans ces cellules des lésions incontestables quoique légères (Fig. 19 et 20), mais des recherches réitérées ne nous ont pas permis d'y constater des bacilles (5).

b. Lésions des cordons blancs. — Looft a trouvé dans deux cas l’atrophie des racines sensitives, avec sclérose des ganglions spinaux et dégénération des cordons postérieurs. 11 pense que ces altérations reconnaissent le même mécanisme pathogénique que le tabes, spécialement que le tabes ergotique de Tuczek : la lésion primordiale occuperait les racines postérieures et leurs ganglions.

Des recherches récentes entreprises avec P. Marie nous ont montré qu’il existe souvent une dégénération des cordons postérieurs (Fig. 21). Mais celte dégénération a une topographie essentiellement différente de celle que l’on observe dans le tabes; dans deux cas celte topographie était même essentiellement inverse (4). Si

des cellules nerveuses, qui disparaîtraient peu à peu pour faire place à des vacuoles remplies de bacilles. Quand la cellule nerveuse est vaincue dans sa lutte contre les microbes, les petites cellules qui tapissent sa capsule propre écliancrent d’abord la périphérie de l'élément nerveux, pour l'envahir et le détruire graduellement.

(>) Danielssen et Bœck avaient déjà signalé des lésions très étendues de Taxe spinal et des racines postérieures (adhérences méningées, induration et atrophie de la moelle). Mais après les travaux de Virchow sur la névrite lépreuse, ces lésions étaient retombées dans l’oubli.

(4) Babes, sur 22 autopsies, a trouvé 9 fois le bacille de Hansen dans les cellules des cornes antérieures. La substance chromatique se morcelle, le contour du noyau perd sa netteté; puis apparaissent, au voisinage du nucléole, des granulations qui prennent la coloration nucléaire. Ces mêmes granulations peuvent s’observer dans des cellules dépourvues de bacilles. Les bacilles ont leur siège d’élection dans l'amas pigmentaire de l’élément; les grains de pigment sont remplacés par des vacuoles bacillifères, qui envahissent la cellule; le noyau disparait et les éléments chromatiques se dissolvent.

(3) Voici ce que nous avons constaté : Les grandes cellules motrices sont diminuées de nombre et de volume. Des îlots de cellules présentent un certain degré de chromatolyse. Quelques-unes ont pris la forme sphéroïdale, leurs prolongements sont peu évidents, leur noyau excentrique. Ces modifications sont peut-être secondaires à une poussée névritique, mais il est difficile de l’affirmer, en présence des nombreuses influences nocives, toxiques ou infectieuses, auxquelles est soumise la moelle des lépreux.

(4) Dans ces moelles, examinées par la méthode de Weigert-Pal, l’altération porte en majeure partie sur les cordons de Goll, mais aussi sur le cordon de Burdach, qu’elle atteint 2 fois sur G dans des territoires respectés au début du tabes : à la région lombaire, les fibres nerveuses sont diminuées en nombre dans tout le champ du cordon postérieur, sauf la zone cornu-radiculaire, seule prise dans le tubes incipiens ; à la région cervicale, le cordon de Goll est altéré, ainsi que le triangle cornu-marginal, si longtemps conservé dans le tabes. Les lésions des racines postérieures sont presque nulles. Le réseau des fibres des colonnes de Clarke, sauf dans sa partie postéro-interne où il est

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processus est pour une bonne part exogène , racines postérieures, on se trouve porté à

donc on admet que dans le tabes le c’est-à-dire lié aux altérations des penser que la dégénération propre à la lèpre, reconnaît vraisemblablement, dans certains cas, une origine endogène prédominante.

Les lésions de la moelle ne sont donc pas négligeables et conditionnent sans donte en partie les troubles nerveux si multiples que l’on observe dans la lèpre.

c. Colella et Stanziale, Baltes, chacun dans un cas, ont trouvé le bacille de la lèpre dans le cerveau. Doutrelepont et Wolters ont constaté des amas de bacilles dans les vaisseaux de la pie-mère et autour de ceux-ci.

2° Appareil locomoteur. — L’anatomie pathologique des troubles trophiques si

multiples observés dans la lèpre n’offrent rien de particulier; ils ne nous arrêteront pas longtemps. Nous avons signalé le rôle que jouent les infections secondaires dans les panaris et autres complications inflammatoires chez les lépreux.

Bien que Bikli et Doutrelepont aient trouvé des bacilles dans les noyaux du sarcolemme, les amyotropliies Fig. 21. • — Moelle cervicale d’une lépreuse, — Dégénéralion paraissent être une COnsé-

portant sur plusieurs faisceaux des cordons postérieurs. quence dos altérations du

système nerveux. La lésion consiste en une prolifération du périmysium interne, qui étouffe la fibre musculaire : celle-ci se désagrège en disques ou subit la dégénérescence hyaline ou graisseuse.

La moelle des os présente des modifications qui expliquent les lésions osseuses de la lèpre mutilante. Ses cellules adipeuses disparaissent et font place à un

Fig. 20. — Grandes cellules motrices des cornes antérieures de la moelle, en voie de dégénération : disparition des prolongements tendance à la forme sphéroïdale, chromatolyse périnucléaire, situation excentrique du noyau.

pâle, se voit nettement, alors que chez les tabétiques il disparait presque entièrement, surtout dans sa portion externe.

Sans être aussi accentuée que dans le tabes, la dégénération des fibres nerveuses est nette, la prolifération interstitielle bien marquée; mais il n'y a pas les mêmes lésions intenses des vaisseaux. (Jeanselme, Lepra-Conf. — E. Jeanselme et P. Marie. Arch. de Neurol.)

Babes a aussi décrit dans les cordons postérieurs des lésions qui porteraient plus spécialement sur les libres longues du protoneurone sensitif.

pratique dermatologique. — III. 5

[E. JEANSELME et M. SEP ]

ÉTUDE SYNTHÉTIQUE DE L’ÉVOLUTION LÉPREUSE

tissu brun rougeâtre assez ferme, où fourmillent les bacilles (Q. C'est autour des nodules lépreux que l'os est attaqué par les ostéoclastes, et l'on trouve des microbes non seulement dans les cellules de la moelle, mais encore dans les corpuscules osseux. Ce processus aboutit à Y ostéite raréfiante (-).

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