CHAPITRE IV
DIAGNOSTIC
Si le diagnostic de la lèpre peut, dans certaines formes, s’affirmera première vue et sans crainte d’erreur, il présente d’autres fois les plus extrêmes difficultés. Dans la lèpre nerveuse, en particulier, les lésions les plus frappantes n’ont rien de spécifique et peuvent induire en erreur. Bien plus, il existe des formes frustes et même mono-symptomatiques , dont l’unique signe apparent est une tache achromique et insensible, un mal perforant plantaire ou une induration limitée à un segment circonscrit d’un ramuscule nerveux superficiel.
Alors même que le tableau clinique est moins incomplet, il est facile de méconnaître la lèpre dans nos pays où elle est une rareté et même dans les régions où elle est commune(3). On doit y songer, ne fût ce que pour l’éliminer, chaque fois qu’on se trouve en présence d’une éruption érythémateuse, pigmentaire ou tuberculeuse, dont les caractères rappellent ceux qui ont été décrits plus haut ; chaque fois que l’on remarque des infiltrations ou des atrophies des téguments, des amyolrophies, des ulcérations rebelles des membres, des mutilations des extrémités, des troubles sensitifs dont la cause n’est pas évidente. Lorsque l’attention est attirée par l’un de ces signes, il est rare, s’il s’agit de lèpre, qu’on n’en puisse trouver d’autres : on recherchera
(*) Eiilers, Soc. franc, de dermat., 1890. — Eichmuller, Thèse de Paris, 1890.
(-) Dans un autre ordre d'idées, on a voulu rattacher à la lèpre certaines maladies qui présentent avec elle des ressemblances symptomatologiques indéniables : syringomyélic et maladie de Morvan, aïnhum, morphée et sclérodermie, maladie de Raynaud. Cetle opinion, que Zambaco a soutenue avec un grand talent, sera discutée à propos du diagnostic.
(3) Baude a raconté l’odyssée d’un malade qui parcourut, en France, divers services, avant d’être reconnu lépreux. — Nous avons vu mettre sur le compte de la syphilis une poussée nodulaire tout à fait typique. — E. Wilson (cité par Leloir), rapporte le cas d’un médecin de l’armée anglaise de l’Inde, devenu lépreux; la nature de la maladie fut méconnue par ses confrères et par lui-même. Ce médecin n’avait jamais vu un cas de lèpre dans l’Inde où il y a 130000 lépreux!
LÈPRE
particulièrement ce <pie l’on pourrait appeler les stigmates permanent s de la lèpre, à savoir: 1° l’anesthésie disposée en îlots au niveau des taches hvpercliromi([ues ou achromiques, ou répartie symétriquement aux extrémités des membres; 2° le gonflement et l’état moniliforme des nerfs accessibles à la palpation et surtout des cubitaux^) ; 5° la chute des sourcils; 4° les tubercules sous-cutanés de l’oreille; 5° les altérations des organes génitaux; 0° les manifestations oculaires ; 7° la rhinite et les épistaxis; 8° les cicatrices que lais sent après eux les tubercules et les bulles de pemphigus au niveau des coudes et des genoux (2).
L’examen bactériologique , toujours utile pour confirmer le diagnostic clinique, s'impose dans nombre de cas ambigus.
Au niveau des lésions tégumentaires, le bacille est presque toujours facile à déceler : non pas dans les lésions trophiques, bulles, panaris, ulcères d’origine nerveuse, où sa présence est exceptionnelle (3), mais dans les taches et infiltrations spécifiques, surtout si elles sont de date récente. S’il s'agit de tubercules ulcérés, un frottis de lamelles suffira; sinon, on pratiquera une biopsie, que rendra aisée l'anesthésie lépreuse; les coupes de la pièce enlevée permettront le diagnostic anatomique. Alvares a fait connaître un procédé qui rendrait la recherche bactériologique plus rapide et plus sûre : le fragment de peau est trituré dans un mortier avec une solution saline au taux physiologique, etle liquide obtenu est coloré et examiné par les procédés usuels; si ce premier essai est négatif, on le répète après centrifugation (4). Cette méthode met toujours en relief le bacille spécifique dans les tubercules, presque toujours dans les taches érythémato-pigmentaires (3). En revanche, dans les taches achromiques, dans certaines vieilles pigmentations, il est souvent impossible de le mettre en évidence. Kalindero dit avoir constamment trouvé le bacille de Hansen dans le pus de vésicatoires appliqués sur la peau en apparence saine : mais diverses recherches, celles de Bodin entre autres (6), montrent combien cette méthode est infidèle.
Dans quelques cas, l’excision partielle d’un nerf a donné des résultats positifs (7).
(fi Nous avons signalé la cause d’erreur qui consiste à confondre une adénopathie susépitrochléenne adhérente au nerf cubital avec un état moniliforme de ce tronc, nerveux.
(2) Les cicatrices de bulles notamment sont extrêmement fréquentes chez les neurolépreux et constituent un stigmate de premier ordre : blanches, fines, superficielles, quelquefois un peu déprimées, plus rarement un peu surélevées, elles sont recouvertes d’un vernis épidermique brillant et plissé; elles présentent presque toujours un certain degré d’anesthésie.
(3) Quelquefois le bacille de Ifansen, contrairement aux prévisions, pullule en abondance dans des altérations manifestement trophiques, telles que le mal perforant, ainsi que l’a montré Bodin; on l’a exceptionnellement trouvé dans les bulles de pemphigus.
(*) Alvares, Lepra-Conf.
(3) Sur les opinions divergentes émises à ce sujet, nous nous sommes suffisamment étendus en décrivant les macules (p. 22).
(°) Petrini, Pitres et Sabrazès considèrent également cette méthode comme incertaine; Babes n’a trouvé de bacilles par ce moyen qu’au niveau des nodules; Neisser croit (pie ce procédé échoue le plus souvent dans la lèpre nerveuse.
(7) Pitres cl Sarrazès (Bull, de l'Acal. de Méd., 1892, n° 48, et Arch. clin, de Bordeaux , 1893) ont ainsi pratiqué avec succès la biopsie d’un filet nerveux et, par ce moyen, ils ont pu rattacher à la lèpre un cas qui é Lait attribué à la syringomyélie. — Cramer, AA/" Congress d. deutseh. Ges. fur Chirurgie, 1892. — Laeiir, loc. cil. — Babes, elc.
[E. JEANSELME et M. SÉE ]
DIAGNOSTIC
Un résultat négatif, de toute façon, est sans signification, car dans la forme anesthésique les bacilles sont peu nombreux, même dans les nerfs.
Un examen qu'il ne faut jamais négliger, c’est celui du mucus nasal ; souvent, dans les formes tuberculeuses et même maculo-anestliésiques, il est bacillifère dès les premières périodes de la lèpre, si bien qu’un simple frottis de lamelle donne alors la clef d’un diagnostic épineux. Toutefois, ici encore, si la présence du bacille donne une certitude absolue, son absence n’a pas la même valeur, puisque nous savons que la rhinite peut manquer, même dans la lèpre confirmée (').
On ne peut guère compter, pour arriver à la certitude, sur l’examen des autres sécrétions (salive, larmes, crachats, etc.) non plus que du sancj ; lorsqu’on a trouvé le bacille dans ces diverses humeurs, il s’agissait de lèpres non douteuses.