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GRANDES ENDÉMIES EN GENERAL

Un simple coup d’œil jeté sur la carte de la lèpre montre que les causes climatériques ou ethniques ne jouent pas un rôle capital dans la distribution des pays lépreux. Ne voit-on pas la lèpre, du pôle à l’équateur, sévir sous tous les climats , frapper toutes les races, s’accommoder des circonstances topographiques les plus contraires, littoral ou intérieur des terres, marais, plaines arides ou montagnes? Bien plus, les foyers lépreux ne sont pas immuables, d’aucuns se créent ou s’étendent, tandis que d’autres entrent en régression, dans des régions où les conditions générales de la vie ne sont pas modifiées. Ainsi le climat et la race ne sont tout au plus que des causes adjuvantes.

Au milieu de ces conditions multiples et souvent contradictoires en apparence, une seule loi se dégage : celle qui régit les contacts entre les populations saines et les populations contaminées. Si telle race, telle tribu semble jouir d’une immunité spéciale au milieu de ses voisines, c’est parce qu’elle en est isolée soit par ses mœurs, soit par la configuration du sol. Parmi les facteurs de diffusion, la densité de la population occupe un des premiers rangs : qu’elle augmente en progression arithmétique, l’endémie va croître en progression géométrique, c’est-à-dire comme les contacts entre habitants (2). Les

P) De tout temps, elles ont tenu la plus grande place dans l’étiologie de la lèpre : « Corruption d’air et attouchement de ladres, meschantes viandes et tache de génération », sont au xme siècle, pour Guy de Chauliac, les éléments générateurs de la lèpre; et deux siècles plus tard, Ambroise Paré dit qu’ « un ladre engendre un ladre». Les mesures édictées contre les lépreux, dans l’antiquité et au moyen âge, indiquent assez combien on redoutait la contagion. Mais, lorsque le fléau déserta l'Europe occidentale, celte notion s’obscurcit. Des observateurs tels que Danielssen et Bœck, Virchow, Zambaco, en arrivèrent à considérer l’hérédité comme l’unique voie de transmission. Pourtant, l’idée de contagion persistait dans les pays'où survivait la lèpre. La découverte du bacille par Hansen, les recherches modernes sur l’étiologie des maladies infectieuses, ont ramené à l’idée de contagion la plupart des observateurs, à la suite de Hansen, Neisser, Besnier, Brocq, Leloir, etc. La conférence de Berlin nous a fait assister au triomphe définitif de cette idée. — Voir l’excellente revue générale de Brocq (Ann. de Dermatol., 1885, p. 650), qui résume les opinions des léprologistes français à cette époque.

(2) Pour appuyer ces règles, il faudrait reprendre, pays par pays, la distribution de la lèpre. En Indo-Chine, où comme dans beaucoup d’autres pays, la lèpre affectionne les

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contrées décimées par la lèpre ne sont pas seulement populeuses, elles sont en outre privées du nécessaire. La surpopulation , jointe à la misère et à scs conséquences obligées, l'incurie, la saleté, l'alimentation insuffisante, voilà ce qui fait, en quelque sorte, le lit de la lèpre. Aussi, les fellahs de l’Égypte ci les parias de l'Inde onl-ils de tout temps payé un lourd tribut à cette affection. Aussi les calamités publiques, dans l'Orient moderne comme dans l'Europe du moyen âge, ont-elles toujours amené des recrudescences du fléau, constamment plus sévères pour les malheureux. Mais l’indigence n’est par elle-même ni nécessaire, ni suffisante pour créer la lèpre. Alors que les hommes les plus fortunés ne sont pas toujours épargnés, la lèpre reste inconnue de peuples tels que les Fuégiens, qui sont les êtres les plus déshérités de la terre (*). La misère ne fait donc que faciliter la propagation de la maladie, par la promiscuité qu’elle rend fatale.

La contre-épreuve est fournie par les bons effets de Y isolement. Sans remonter au moyen âge, où il fut pratiqué avec tant de rigueur, la Norvège contemporaine nous offre un exemple assez démonstratif de sa valeur prophylactique (2).

On arrive à des conclusions identiques si l’on étudie la lèpre dans ses migrations : on la voit suivre dans ses déplacements les grands courants militaires et commerciaux, bien différente en cela du paludisme, maladie tellurique qui ne diffuse guère au delà de ses lieux d’origine; c’est donc une maladie humaine , sans attache avec le sol. Elle se propage avec les contacts de peuple à peuple, et sans égard pour les différences de race ou de climat, trop rapidement d’ailleurs pour que l'hérédité seule puisse être en cause : Jamais elle ne se montre dans un pays sans y avoir été importée. En un mot, elle se comporte comme une maladie contagieuse Yf).

côtes et les embouchures des grands fleuves, c’est-à-dire les régions fertiles, les graphiques qui expriment la distribution de la maladie et la densité de peuplement sont exactement superposés : aux quatre centres de population correspondent quatre foyers de lèpre, réunis par des bandes longeant les côtes, tandis que d’autres petits foyers s’égrènent à l’entour, sur les voies de trafic. Les montagnards davaks, qui ne descendent jamais dans la plaine annamite infectée, ne connaissent pas la lèpre (Jeanselme, toc. cit.). — Dans les Guyanes hollandaise et française, les Indiens, qui n’entrent pas en contact avec les nègres et les blancs, sont seuls respectés. — Vergues [toc. cit.), signale, au Sénégal, l’immunité des Sérères, qui ne se mêlent pas aux autres noirs. De pareils exemples pourraient être multipliés à l’infini.

(*) Ceux-ci réunissent pourtant toutes les conditions incriminées par les anciens auteurs : horriblement sales, misérablement logés sous un climat rigoureux, ils n’ont qu’une nourriture insuffisante, composée en grande partie de poissons pourris.

(â) Le chiffre des lépreux norvégiens était de 3000 en 1856; gi’àce aux mesures prises, il' était tombé, lors du recensement de 1896, à 681 ; il ne serait plus même actuellement que de 590, d’après Hunier. — Ces chiffres contrastent singulièrement avec ceux qui ont été relevés par de Verteuil à la Trinidad, où le gouvernement n’a pris aucune disposition préservatrice : en 1805, il n’y avait que 5 lépreux reconnus, sur une population de 29 940 habitants; en 1813, 73 sur 32 000; en 1884, plus de 450 pour 180 000 âmes.

(5) A l’origine des temps modernes, les trois grands foyers étaient la côte occidentale d’Afrique, l’Inde et la Chine méridionale. Importée ou non en Amérique par les compagnons de Colomb, — ce point n’est pas résolu, — ■ la lèpre y prit une extension

[E. JEANSELME et M. SÉE ]

ÉTIOLOGIE.

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