TRAITEMENT MÉDICAMENTEUX
La marche capricieuse de la lèpre, avec ses arrêts spontanés qui en imposent pour des quasi-guérisons, permet difficilement d’apprécier la valeur d’une médication quelconque. De toutes celles qui ont été conseillées, des innombrables drogues prônées tour à tour comme spécifiques, aucune jusqu’ici n’a donné de résultats évidents, capables d’entraîner la conviction (').
En première ligne, parmi les remèdes les plus vantés, vient Y huile de chaulmoogra.
C’est à un corps gras, extrait par pression des graines d'un arbre indien de la famille des Bixacées, le gynocardia odorala. Son principe actif paraît être Vacidc gynocardique. L’huile elle-même s’emploie soit comme topique externe, soit comme médicament interne; on peut la mettre en pilules ou en capsules. On commence par Y gouttes matin et soir, pour augmenter de IV à X gouttes par jour, jusqu’à CXX et même CCXX gouttes : ces fortes doses sont nécessaires; des malades ont toléré jusqu’à quatre cents gouttes, Patron Espada aurait même réussi à faire ingérer jusqu’à 45 grammes par 24 heures, à condition de soumettre le malade au régime lacté exclusif. Malheureusement, de pareilles quantités sont rarement supportées, car le médicament détermine du dégoût, des troubles gastriques et de la diarrhée. Aussi l’a-ton administré par voie sous-cutanée : les injections d’huile stérilisée par la chaleur, ou filtrée sur bougie Chamberland, sont parfaitement supportées comme l’ont montré les expériences de Jeanselme, Raynaud d’Alger, Tourtoulis : ce dernier a fait à un de ses malades, de 1894 à 1899, 656 injections de 5 grammes d’huile, — presque quotidiennes au début du traitement (2). Enfin, en raison des inconvénients des injections (5), Hallopeau a songé à introduire l’huile par voie rectale.
L’huile de chaulmoogra est le médicament dont l’emploi semble avoir le plus fréquemment coïncidé avec des améliorations sensibles. Vidal, E. Besnier, Brocq en ont obtenu de bons effets. Des malades du service de Hallopeau n’en ont pas moins fait de violentes poussées, alors qu’ils étaient soumis à une médication intensive par celte huile en injections. D’après G. Desprez ('*), toutes les graines vendues dans les bazars de Calcutta et de Bombay, dans les drogueries de Londres, de Paris et de Hambourg, sont fort différentes des
0 Parmi les substances bizarres usitées jadis contre la lèpre, nous citerons l’ivoire, la graisse de panthère, l’urine d’àne et la chair de crocodile; les 56 remèdes opposés par les Chinois aux 56 formes de la lèpre ; les sucs et poudres de toutes les plantes exotiques connues.
(-/ Tourtoulis-Bey, Soc- franc, de dermal., 1899. — Acad, de méd ., 1899 et 190L
(5) On les a vues déterminer des nodosités douloureuses, des éruptions, «les embolies graisseuses du poumon. (Hallopeau, Lepra, 1901. — Du Castel, ibid. — Rille, ibid.)
(4) G. Desprez, Thèse de l'Ecole de pharmacie , 1900.
pratique dermatologique. — III. 8
ÎE. JEANSELME et M. S£r ]
TRAITEMENT
graines du Gynocardia odorcita. Elles proviennent d’un arbre encore inconnu, auquel G. Desprez propose de donner le nom de Gynocardia Prainii. En outre l’huile de chaulmoogra du commerce, d’après le même auteur, est souvent falsifiée. Ainsi s’expliquent peut-être, en partie, les divergences d’opinion sur la valeur de ce médicament.
Il faut placer à côlé de ce dernier un produit extrait de Y Hydnocarpus ebrians (plante voisine des gynocardia ), et connu dans l’Inde sous le nom d'huile de Kanti. 11 fait la base du traitement de Bhan-Dagi.
Ce médecin hindou faisait, chaque matin, frotter avec de l’huile de kanti tout le corps de ses malades; deux heures après, ceux-ci prenaient un bain; une seconde friction leur était faite dans la soirée.
Le baume de Gurjum s’administre à l’intérieur en commençant par V gouttes, pour atteindre progressivement G ou CG. Son principal inconvénient est d’irriter le rein. Il sert aussi de topique externe, additionné à deux ou trois parties d’eau de chaux.
Kalindero préconise le pétrole brut , appliqué en pommade à 10 pour 100 et ingéré en capsules, jusqu’à 1 gramme.
L 'ichtyol, absorbé à doses croissantes (1 gramme et plus), sous forme de pilules, constitue un élément important du traitement d’Unna. Celui-ci donne aussi Y acide pyrogallique à l’intérieur, jusqu’à 2°r,50.
Goldschmidt dissout Yeurophène, au titre de 5 pour 100, dans l’huile d’amandes douces, pour frictionner la peau et faire des injections dans les infiltrats. Neisser a également recommandé l’europhène, ainsi que Yiodo forme. Un autre succédané de l’iodoforme, Yairol, fait la base du traitement de Fornara (de Taggia).
Les tubercules sont détruits au thermo cautère, les infiltrats diffus sont couverts d’une pommade à la chrysarobine ; chaque soir, après un lavage à l’eau tiède, tout le corps est massé avec une pommade à l’airol à 10 pour 100; le matin, bain chaud et injections, dans les lépromes et les zones anesthésiques, d’une émulsion d’airol à 10 pour 100 dans la glycérine ou l’huile d’olive (de 1 goutte à 1 centimètre cube par injection). La même émulsion est instillée dans la conjonctive malade, tandis que les lésions naso-pharyngiennes sont traitées par des aspirations d’airol en poudre.
Les missionnaires du Tonkin emploient la poudre du hoang-nan , écorce d’une liane indigène ( Strychnos gaultheriana), contenant de la brucine et de la strychnine; ils l’associent, dans des pilules, au réalgai^1). La strychnine a été recommandée par Pillard, Bulkley (teinture de noix vomique), Unna.
L 'arsenic, les mercuriciux à l’intérieur, Yiodure de potassium n’ont pas d’action ou même en ont une mauvaise. Pourtant B. Crocker, Ehlers et Haslund traitent les lépreux par les injections de sels mercuriels, et se louent des
(') Le remède du P. Damien contient : alun 1/5; réalgar et hoang-nan àà 2/5.
LÈPRE. 115
résultats qu’ils obtiennent ('). L'huile de foie de morue est utile, le fer discutable.
Le salicylate de soude rend des services surtout dans les poussées aiguës, si on le donne à dose suffisante (4 à 8 grammes), à l’exemple de Danielssen et de Hallopeau ; de môme le salol (Lutz). Aux douleurs, outre les moyens locaux (pointes de feu, etc.) et les narcotiques, on oppose l'antipyrine (Brocq), la phénacétine : seule parmi les antipyrétiques, celle-ci a pu abaisser quelque peu la température.
SÉROTHÉRAPIE
Action de la tuberculine. — Divers auteurs (2) ont essayé, avec des résultats peu concordants, d’injecter à des lépreux l 'ancienne tuberculine de Koch. Babes a constamment obtenu par ce moyen une réaction générale, et dans les cas de lèpre cutanée il a en outre observé une réaction locale. Cette réaction rappelle celle que présentent les tuberculeux, mais elle en diffère par un certain nombre de points. Les malades avaient été d’ailleurs examinés soigneusement pendant la vie et plus lard à l’autopsie; leurs organes étaient exempts de tubercules, ce qui répond à une objection formulée par Arning et Brieger.
Il faut une dose plus forte de lymphe chez les lépreux que chez les tuberculeux, pour obtenir une réaction ; la fièvre apparaît plus tardivement, au bout de 24 heures, et ne se montre souvent qu’après des injections répétées. Elle dure plus longtemps que celle de la tuberculose et, contrairement à cette dernière, récidive souvent plusieurs fois après une seule injection; les accès consécutifs sont du même type que le premier et se montrent à la même heure, soit le lendemain, soit le troisième jour; enfin, si les injections sont répétées, il y a ordinairement accumulation de leur action.
La réaction locale, qui dans la tuberculose apparaît le plus souvent en même temps que la fièvre, se montre dans la lèpre plus tardivement que celle-ci, et seulement après plusieurs jours de traitement. D’abord à peine perceptible, elle consiste plus tard en de la sensibilité, de la rougeur et un gonflement érysipélatoïde débordant les lépromes. Lorsqu’elle tombe, on constate souvent une modification favorable dans l’état des nodules (dessiccation, affaissement). Dans la lèpre nerveuse, la réaction générale à la tuberculine est très nette, la réaction locale est difficile à constater; cependant une amélioration consécutive se produit.
Il résulterait de ces faits : 1° que l’injection de tuberculine fournit un moyen
(*) Eulers, Lepra-Conf. — Lepra, 1900.
(2) M. Joseph, Semaine médicale , déc. 1890. — Kaposi, Soc. méd. de Vienne, déc. 1890. Arning, Deutsche medie. Woch., déc. 1890. — • Bares, Soc. de méd. de Bucarest, déc. 1890 cl loc. cit. — Dehio, Lepra-Conf.
[E JEANSELME et M. SÉE ]
TRAITEMENT
de différencier la lèpre pure, soit de la tuberculose, qu’elle soit ou non associée à la lèpre, soit des maladies nerveuses qui la simulent; 2° qu’elle a une influence curative.
Babes a donc essayé le traitement par la tuberculine.
Il commençait par de très petites doses et ne renouvelait l’injection qu’après cessation complète de la poussée fébrile. Tous les malades, après deux mois de traitement, auraient été remarquablement améliorés; mais aucune expérience ne put être poussée assez longtemps, et quelques réactions particulièrement intenses montrèrent qu'il fallait être prudent. Doutrelepont aurait obtenu des résultats analogues avec une tuberculine aviaire. — Babes a expérimenté également la nouvelle tuberculine de Koch : même à haute dose, elle ne détermine pas de fièvre, mais n’a pas non plus d’influence curative.
Babes a extrait des produits lépreux, une léprine par une méthode calquée sur celle employée par Koch pour obtenir la tuberculine. A dose un peu plus forte que celle-ci elle ferait également réagir les lépreux et les tuberculeux et donnerait des résultats encore plus favorables; mais ces expériences ne sont qu’au début (*)•
Traitement par les sérums. — Babes a songé à traiter les lépreux au moyen d’un sérum antituberculeux ou du sérum antidiphtérique (2). D’autres ont essayé d’obtenir un sérum antilépreux. Les expériences les plus connues sont celles de Carrasquilla (de Bogota) (3).
Il traite des chevaux en leur injectant du sérum sanguin de lépreux, obtenu par saignée. C’est au sérum sanguin de ces chevaux qu’il attribue un pouvoir antitoxique. Injecté aux malades, ce sérum détermine parfois une réaction fébrile, de l’urticaire, des arthralgies.
Des améliorations considérables auraient été obtenues par ce sérum, entre les mains de son auteur, et aussi de Buzzi, d’Abraham, d’Arning et d’Auché. Mais les résultats annoncés n’ont pas été confirmés par les autres expérimentateurs, et la Commission de l’Académie de médecine, composée de Roux, Besnier, Hallopeau et Fournier, ne s’est pas montrée plus favorable à celte méthode que la Conférence de Berlin.
Une des objections adressées à Carrasquilla, c’est que le sangretiré aux lépreux ne contient guère de bacilles et de toxine : peut-être, d’après la Commission, vaudrait-il mieux prélever le sang pendant une poussée.
(h Sciioltz cl Klingmüller ( Lepra , 1900) n’ont pu réussir, ni au moyen de la glycérine, ni au moyen de l’eau, à extraire des lépromes une substance capable de faire réagir les lépreux.
(2) Babes en effet, trouve de grandes analogies entre les bacilles lépreux et diphtérique. — Son sérum antituberculeux est le sérum sanguin d’animaux (chiens, ânes), ayant reçu des doses croissantes de tuberculine. — Dyer (de la Nouvelle-Orléans) a aussi essayé le sérum anlivenimeux de Calmctte, et Cornil la toxine du jequiritv, poison protéique végétal rappelant le venin des serpents.
(•’) Carrasquilla, Lepra-Conf., et Acad, de médecine. Voir Sem. méd ., 1896.
LÈPRE
Afin de parer à cet inconvénient, Carrasquilla s’est récemment servi, pour préparer ses chevaux, de cultures bacillaires : malheureusement, les microbes cultivés par lui ne semblent guère avoir de rapports avec le bacille de Hansen. Déjà, d’autres expérimentateurs avaient injecté aux animaux, pour rendre leur sérum immunisant, non pas du sérum sanguin de lépreux, mais des produits lépreux. Ainsi ont procédé de Lucca et Laverde (* *).
Ce dernier extirpe des lépromes, en triture 25 grammes avec 15 grammes de sang en nature (que donnent les plaies d’excision) et 20 grammes d’eau stérilisée.
Il obtient ainsi un faible résidu et un liquide clair, dont 40 centimètres cubes sont injectés séance tenante à un bouc, ce qui provoque chez cet animal une réaction fébrile. Huit jours après, on saigne l’animal, et c’est son sérum frais qu’on injecte aux malades. Ceux-ci présentent une réaction presque constante suivie d'une grande amélioration : dans les lépromes cutanés, on constaterait que les bacilles ont disparu.
Metschnikoff et Besredka(à) interprètent autrement les expériences précédentes : les sérums de Carrasquilla et de Laverde ne renferment pas de produits lépreux, mais contiennent sûrement une ou plusieurs cytotoxines (leucotoxine, hémotoxine) ; c’est à ces poisons cellulaires qu’il faut attribuer les améliorations, indéniables dans quelques cas. Aussi les mêmes effets peuvent-ils être obtenus sans qu’on emploie aucun sérum qui provienne de lépreux. Les auteurs ont préparé une chèvre en lui injectant du sang humain défibriné : le sérum de cetle chèvre devint plus hémolytique que le sérum de chèvre normale. Injecté à petite dose (0,5 centimètres cubes), à des lépreux des services de Hallopeau et de I)u Castel, ce sérum amena une augmentation dans le nombre de leurs hématies et dans la teneur de leur sang en hémoglobine. C’est une confirmation de cette règle générale, que les faibles doses de cytotoxines produisent une suractivité des éléments cellulaires correspondants. Il se produisit en même temps une sédation des douleurs névralgiques, et dans plusieurs cas une réaction locale au niveau des lépromes.
LEPRE VULGAIRE . — Dénomination du psoriasis tombée en désuétude. Voir l’article : Psoriasis.
LE P TU S A UTUMNALIS OU IR LUT AN S. — Plus communément appelé rouget.
Voir l’article : Dermatozoaires , t. I, p. 847.
LÉSIONS ÉLÉMENTAIRES. — Voir t. 1, p. HO.
LEUCODERMIE . — Étym. : Tveuxoî blanc, et ojp;xa, peau.
On nomme ainsi l’absence de pigment dans l’épiderme. Voir l’article : Mélanodermie .
(*) J. Olaya Laverde, Lepra-Conf. — Hallopeau, Acad, de méd., 1898. p) Metschnikoff et Besredka, Recherches sur l’action de l’hémotoxine chez l’homme, Ann. de l’Institut Pasteur, 1900, p. 402.
[E. JE ANSELME et M. SÉE ]
LEUCOKÉRATOSE. — LICHENS.
LEUCOKÉRA TOSE. — Le mot leucokératose
Étym. : Xeiixgç, blanc, et xEpaç, corne.
est, depuis E. Besnier, une des dénominations les
usuelles des inflammations chroniques des muqueuses. Voir l’article : Langue , t. II, p. 909.
LE I C OP LA SIR . Étym. : Xsuxoç, blanc, et formation.
Nom donné par E. A idal aux inflammations chroniques des muqueuses. Voir l’article : Langue , t. II, p. 969.
Voir l’article ci-après.