CHAPITRE
LE LICHEN PLAN ET SES VARIÉTÉS
Après la réforme radicale accomplie par l'Ecole de Vienne dans la conception du lichen (l), après les recherches récentes qui tendent à faire du lichen scrofulosorum une tuberculide, il n’y a plus qu’une seule dermatose qui soit couramment désignée sous le nom de lichen : c’esl le lichen plan et ses diverses variétés.
Historique. - — C’est très probablement notre grand dermatologisle français, Bazin, qui a donné la première description de l’affeclion que l’on désigne à l’heure actuelle sous les noms de lichen plan, ou lichen planas , ou lichen ruber planas. Son lichen pitaris par altération fonctionnelle répond, en effet, à une dermatose caractérisée par des papules pet i Les, déprimées à leur partie centrale, d’une couleur jaunâtre ou bleuâtre, ordinairement disposées en plaques plus ou moins étendues : ces plaques ressemblent à une croûte de pain légèrement brûlée et râpée superficiellement. Ce tableau clinique répond assez bien à l’aspect du lichen plan(2).
vembre 1901, Leredde a préconisé la cure d’exfoliation avec des préparations fortes de résorcine dans le traitement du prurit avec lichénification. (Bulletin de thérapeutique , 8 décembre 1901.)
(fi Voir, pour toute cette question, le chapitre premier de cet article.
(2) Bazin, Leçons théoriques et cliniques sur les affections génériques de la peau, 1802, p. 524, et art. Lichen du Dict. encycl. des sciences méd., p. 525-520.
[L. BfiOCQ.]
LE LICHEN PLAN ET SES VARIÉTÉS
F. Hebra créa le mol de lichen ruber pour désigner une dermatose caractérisée par « la formation de papules qui restent dans le même état pendant tout le cours de leur existence cl ne subissent aucune modification, si ce n’est que l'apparition ultérieure de nouvelles papules peut déterminer leur réunion en plaques circonscrites; les papules elles-mêmes et les plaques qui en résultent (à moins d’être recouvertes par des masses épidermiques) présentent invariablement une coloration d'un ronge foncé intense (l). » Hebra en avait observé, disait-il, quatorze cas de fort longue durée terminés par la mort. Cette description est toujours restée des plus obscures : malgré les efforts des disciples du maître pour la réhabiliter, jamais on n’a pu la superposer à des faits récemment et scientifiquement observés. 11 est probable qu’elle repose sur de regrettables erreurs d’interprétation. Par malheur, on a voulu la prendre comme point de départ de conceptions de ce groupe morbide, d’où des discussions sans fin et des querelles inextricables qui persistent depuis des années et menacent de s’éterniser.
Si Bazin et peut-être Hebra ont été des précurseurs, il n’en est pas moins vrai que c’est Erasmus Wilson qui a donné la première description clinique vraiment précise et détaillée de la forme de beaucoup la plus fréquente de la maladie qui nous occupe (2). Il l’appela lichen planus. Malheureusement, il crut reconnaître le lichen ruber de Hebra dans la dermatose qu’il observait; il le déclara en disant que, s’il remplaçait l’épithète de ruber par celle de planus, c’était pour mettre en relief un des caractères les plus frappants de l’éruption, c’est-à-dire la forme aplatie et brillante des papules dont le sommet est lisse comme du verre. Ce rapprochement, d’après nous nullement justifié, autorisa l’École de Vienne à regarder le lichen planus d'E. Wilson comme une simple variété du lichen ruber primitivement décrit par Hebra. La confusion était créée, et la dermatologie souffre encore de cette fatale théorie du lichen ruber.
Depuis lors l'École de Vienne, représentée surtout par Kaposi, enseigne que le lichen ruber comprend deux principales variétés : le lichen ruber acuminé (lichen ruber de Hebra) et le lichen ruber planus (lichen planus d’E. Wilson) : 1° le lichen ruber acuminatus est caractérisé au point de vue objectif par des papules disséminées, très dures, de la grosseur d’un grain de millet ou d’une tête d’épingle; elles sont rouges, coniques; elles portent à leur sommet une petite squame épidermique épaisse; elles finissent par devenir confluentes et par former des surfaces diffuses rouges et squameuses; 12° le lichen ruber planus est caractérisé, du moins au début, par de petites papules à contours nettement arrêtés, presque toujours polygonales, aplaties, lisses, luisantes, brillant comme une vitre sous les incidences de lumière : elles présentent assez souvent une toute petite ombilication centrale. C’est bien la dermatose décrite par Erasmus Wilson, et sur ce point il n’y a jamais eu la moindre ambiguïté : le type clinique existe; il est fréquemment observé : rien de plus net.
(*) Hebra, Traité des maladies de la peau. Trad. Fr. de Uoyon, t. I, p. 462.
(-) Erasmus Wilson, Diseases of llie skin. London, 1867, p. 190.
LES LICHENS
Mais c’est la question du lichen ruber acuminatus qui a été, qui est encore obscure, et qui a soulevé d’interminables discussions.
A. Historique du lichen plan.
Depuis les travaux d’E. Wilson, il a paru d’innombrables mémoires sur le lichen plan. Nous ne citerons que les principaux :
En 1876, Colcoll Fox(') publia une intéressante observation de lichen plan en faisant remarquer qu’elle simulait à s’y méprendre une syphilide papuleuse. En 1 87 9 (2) , il émettait pour la première fois l’hypothèse de la nature névropathique de cette dermatose.
En 1880, Ivobner (3) fit connaître plusieurs cas de guérison rapide de lichen ruber planus par les injections sous-cutanées d’arsenic.
En 1881, Duncan Bulkley(*) décrivit le lichen plan du pénis.
Erasmus Wilson avait déjà signalé la possibilité pour le lichen plan d’envahir la muqueuse buccale. Ces manifestations ont été étudiées par Hutchinson (3), Pospelow (°), Neumann (7), Radcliffe Crocker (8), Ivobner (s), Thibierge (l0), Mackenzie (u), Mayor et Pautry (l2), Toulon (13), etc.
Dans ces dernières années on a décrit le lichen plan limité à la muqueuse buccale sans aucune manifestation cutanée. Nous en avons parlé dans nos cliniques en en montrant des exemples incontestables à nos élèves, et les travaux d’Audry, d’Hallopeau et Schrœder, de Dubreuilh, de Frèche, de Gautier (u), etc., ont définitivement fixé ce point particulier si curieux de l'histoire de cette affection.
L’étude générale du lichen plan a été surtout faite en France par E. Vidal (l ;),
(!) Colcott Fox, The Lancet , 1870. Lichen planus simulant une syphilide papuleuse.
(2) Colcott Fox, British med. Journal, août 1879.
(3) Ivobner, Klinik Berlin, 1880.
(4) L. Duncan Bulkley, Case of lichen planus, iirst appearing on the glans pénis, followed by general éruption of the sanie. Arch. of dermalology, 1881, p. 155.
(5) Hutchinson, Lectures on clinical surgery. London, 1879.
((i) Pospelow, Ein Fall einer seltenen Hautkrankheit. Saint-Petersburger med. Woch., 1881, et Viertelj. für Dermat., 1885, p. 555.
(7) Neumann, Ein Fall von Lichen ruber. Allg. Wiener med. Zeitschrift, 1881.
(8) R. Crocker, Abstract of three clinical lectures on true lichen and its various forms. Lancet , 1881, p. 284-280. — On affections of the mucous membranes in lichen planus. Monatshefte für prakt. Dermat., 1882, p. 101.
(9) Kübner, Berlincr klin. Woch., 1884, n° 55.
(10) Thibierge, Des lésions de la muqueuse buccale dans le lichen plan. Ann. de dermat. et de syphil., t. VI, 2e série, p. 05-70.
(u) Mackenzie, Journal of eut. and venereal diseuses, 1885, p. 122.
(ls!) Mayor et Pautry, Revue méd. de la Suisse rom., 15 juin 1880.
(13) Touton, Casuistisches zum Lichen Ruber Planus der Haut und Schlcimliaut. Berl. klin. Woch., 1880, n° 25, p. 574.
(14) Voir plus loin, pour la bibliographie de ce point particulier, le paragraphe où nous décrivons le lichen plan des muqueuses.
C3) E. Vidal, Leçons. Gaz. des hop., 29 août 1878, et Tribune méd., 25 juillet 1880.
[L. BROCQ
LE LICHEN PLAN ET SES VARIÉTÉS
Jléguy (*), Lavergne (2), dont les travaux établirent définitivement le type morbide vulgaire de celle maladie dans ses formes aiguës et chroniques.
Au point de vue de l’anatomie pathologique, encore assez controversée, nous citerons surtout les recherches de Vidal et Leloir (3), de Torok (4), d’Unna (3), de M. Joseph ('5). Mais on consultera aussi avec fruit les travaux de Weyl, de Lemoine, de Chambard, de Kobner, de Bender, de Caspary, de R. Grocker, de Robinson, de Thibierge et Leredde.
Colcott Fox (7) a étudié le lichen plan des enfants ; G. Thibierge et Leredde (8) l’ont décrit chez les nègres.
Les observations de Djelaleddin-Mouktar (9), de Colcott Fox(10), de Stephen Mackenzie, d’Hallopeau et Gardner (“), d’Hallopeau et Constensoux (12), d’Hallopeau et Villaret (13), de Danlos (u), de Hugo Meyer (ls), de Balzer et Mercier (l6), etles nôtres (17), mettent horsde doule la possibilité pour le lichen plan de se disposer en bandes linéaires.
En 1886, Kaposi décrit une variété de lichen ruber à laquelle il donne le
nom de moniliformis (18).
E. Vidal et Leloir (19), sous le nom de lichen ruber corné , Neumann, d’abord sous le nom à' herpès chronique , puis sous celui de dermatitis circurnscripta
(‘) J.-L. Héguy, Élude sur le lichen planus. Thèse de Paris, 1880.
(2) Lavergne, Contribution à l’étude du lichen planus Thèse de Paris, 1883.
(3) Vidal et Leloir, Recherches anatomiques sur le lichen plan. Comptes rendus de la Soc. de biol., 2 mai 1883, p. 331.
(4) Torok, Anatomie du lichen planus. Journal des maladies cutanées et syphilitiques, aoûtseptembre 1889.
(5) Unna, Histo-pathologie für Hautkrankheiten.
(6) M. Joseph, Beitrage zur Anatomie des Lichen ruber (planus, acuminatus, verrucosus). Arch. für Dermat.und Syph., 1897, t. XXXVIII, p. 5.
(7) T. Colcott Fox, Notes on lieben planus in infants. The British Journal of der mat., n° 33, vol. III, p. 201, 1891.
(s) G. Thibierge et E. Leredde, Note sur un cas de lichen de Wilson chez une négresse. Annales de dermat. et de syphilig., 1891, p. 843.
(9) Djelaleddin-Mouktar, Un cas de lichen plan ne dépassant pas la ligne médiane et suivant le trajet des nerfs. Soc. de dermat., 12 février 1891.
(10) Colcott Fox, Lancet, 1880.
(H) Hallopeau et Gardner, Sur un cas de lichen de Wilson en bandes. Société franc, de dermat. et de syph., 8 juin 1899.
(12) Hallopeau et Constensoux, Sur deux cas de dermatoses en ruban d’une extrémité inférieure. Annales de dermat., décembre 1898.
(13) Hallopeau et Villaret, Deux nouveaux cas d’éruptions lichénoïdes en bandes. Soc. franc, de dermat., 2 mai 1901.
(u) Danlos, Lichen plan sur une bande nerveuse. Société franc, de dcrmatol ., 10 février
(15) Hugo Meyer, Cas de lichen ruber sur la ligne interne de Voigt du membre inférieur. Arch. für Dermat. und Syphilig., 1898, t. XLII, p. 59.
(16) F. Balzer et R. Mercier, Trophonévrose lichénoïde en bande linéaire sur le trajet du nerf petit sciatique. Société franc, de dermat., 10 mars 1898, et cas de L. Brocq, même séance.
(1T) L. Brocq, Annales de dermat. et de syph., 1898, p. 261.
(1S) Kaposi, Lichen ruber moniliformis. Korallen schnurartiger Lichen ruber .Vierteljahrs. für Dermat. und Syph.. 1886, p. 571.
(19) E. Vidal et Leloir, Soc. de biol., 12 mai 1883.
LES LICHENS
hcrpetiformis (‘), J. A. Fordyce, sous le nom de lichen plan hypertrophique (2), font connaître une forme éruptive assez spéciale, caractérisée par des sortes de petites tumeurs cutanées recouvertes de squames épidermiques stratifiées fort adhérentes.
Kaposi ( ) mentionne, dans ses leçons sur les maladies de la peau, l'existence d’une forme morbide à laquelle il donne le nom de lichen atrophique : celle variété est ensuite décrite sous le nom de lichen plan atrophique par Hallopeau (4), par Pawlow(3), par J. Darier (6), par J. Braull (7), etc.
L’étiologie et la pathogénie du lichen plan ont élé étudiées par G. Fox, Ilutchinson, Mackenzie, par nous-même dans nos conférences cliniques, mais surtout par L. Jacquet (8), qui a basé sur sa conviction de l’origine nerveuse de cette affection toute une méthode de traitement par la douche tiède (9).
Nous devons mentionner en terminant cet historique l’importante discussion qui vient d’avoir lieu sur ce sujet à la Société dermatologique de Londres. Bien que plusieurs des idées soutenues par nos collègues anglais nous paraissent des plus discutables, il convient de reconnaître que nombre de points intéressants y ont été étudiés (l0).