IL - La question du lichen ruber
Tous les travaux que nous venons de citer ont eu pour but unique l’étude du lichen planus et de ses diverses variétés. C'est un terrain solide, bien défini, qui, en dehors de quelques divergences au point de vue de l’anatomie pathologique entre les divers auteurs qui s’en sont occupés, et de quelques théories pathogéniques, n a pour ainsi dire pas donné matière à discussion; car l’aspect clinique de ces éruptions est vraiment pathognomonique. Reste la question du lichen ruber de F. Hebra : on peut dire qu’elle a été l'un des champs clos de la dermatologie contemporaine.
(*) Neumann, Traité des maladies de la peau. Trad. franc, de Darin, p. 508.
(-) J. -A. Fordyce, Hypertrophie lichen planus. Journal of cul. and gen.-urinary diseases, lévrier 1897.
(3) Kaposi, Pathologie et traitement des maladies de la peau. Trad. franç. de E. Besnier cl A. Doyon, : 2 0 édit, franç., t. I, p. 641.
(*) IL Hallopeau, Du lichen plan et particulièrement de sa forme atrophique. Leçons cliniques sur les maladies cutanées et syphilitiques , 1887, et Soc. de donnât., janvier 1896, avril 1898, etc.
(3) Pawlow, Lichen atrophique. Soc. russe de syph. et de derm., "29 janv. 1894.
(°) J. Darier, Lichen plan scléreux. Soc. de derm., 7 juillet 1892.
(7) J. Brault, Un cas de lichen plan symétrique à forme scléreuse amplifiée. Société de dermat., 12 juillet 1891.
(8) L. Jacquet, Nature et traitement du lichen de Wilson. Semaine méd., 1891, p. 508. — Guérison du lichen de Wilson par l’hydrothérapie chaude. — Nouveaux cas de lichen plan guéri par l’hydrothérapie, etc. Bull, de la Soc. de dermat. et de syph., 1891, p. 580, 416, 448, et 1892, p. 27, et Journal des maladies cutanées etsyphil., mai et juillet 1892.
(9) Voir en outre : P. Materne, Traitement du lichen plan par l’hydrothérapie. Annales de dermat. eide syph.. 1892, p. 695.
(,0) Lichen planus : its variations, relations, and imitations par IL Radcliffe Crocker. Introductory to a discussion at a spécial meeting of the dermatological Society of London, held on 1 novemher 1900. The Brilisli Journal of dermat., décembre 1900, p. 421.
PRATIQUE DERMATOLOGIQUE. — III. 12
[L. BROGQ ]
LE LICHEN PLAN ET SES VARIÉTÉS
Le mémoire qui a en quelque sorte mis le feu aux poudres a été celui qu’Unna(') a fait paraître en 1885-188(1, sur l’histoire clinique et le traitement du lichen ruber. D’après l’éminent dermatologiste de Hambourg, le lichen ruber renferme trois variétés bien distinctes: a, le lichen ruber acuminatus; b, le lichen ruber obtusus, c, le lichen ruber planus. Ces trois variétés ont pour caractères communs permettant de les ranger dans un môme groupe morbide d’ôtre constituées par des papules de coloration livide, bleuâtre ou rouge jaunâtre, dures, d’une sécheresse particulière, prurigineuses, ayant une tendance marquée à la chronicité.
Le point capital de ce mémoire est incontestablement la critique qui y est faite du lichen ruber acuminatus de F. Hebra(â), et la conception nouvelle qui y est donnée d’un lichen ruber acuminatus spécial.
Le lichen ruber acuminatus de P. -G. Unna est une éruption le plus souvent â marche aiguë, caractérisée par de pclitcs papules de 1 millimètre à 1 millimètre et demi de diamètre, de la grosseur d’un grain de millet ou d’une graine de moutarde, coniques, recouvertes d’une squame à leur sommet qui correspond à un follicule pileux. D’abord distinctes les unes des autres, elles peuvent augmenter de volume, et par rougeur et tuméfaction de la peau intermédiaire devenir conlluentcs, constituer ainsi des plaques étendues d’un rouge bleuâtre, un peu squameuses, fort prurigineuses. Mal traitée, celte affection peut se prolonger, constituer une maladie sérieuse, des plus graves, se terminer môme fatalement, par épuisement nerveux.
Mais en 1886, Unna croyait encore que son lichen ruber acuminatus, bien que différant par quelques lignes du type créé par F. Hebra, était bien cependant la maladie décrite par le chef de l’école de Vienne (sb
Prenant le mémoire d’Unna pour point de départ, nous avons commencé dès cette époque une campagne pour démontrer que le lichen ruber de F. Hebra ne pouvait supporter une analyse sérieuse; et, rééditant ce que nous avions déjà écrit en 1882, dans notre travail sur la dermatite exfoliative généralisée, en 1881 dans notre travail sur le pityriasis rubra, nous nous sommes efforcé de prouver que les cas étiquetés par Hebra lichen ruber étaient fort probablement des cas de l’affection décrite quatre ans avant scs travaux en 1857 par Devergie, sous le nom de pityriasis pilaris, c’est-à-dire le pityriasis rubra pilaris de F. liesnieret de son élève Richaud.
D’importants travaux américains vinrent bientôt nous permettre de prouver le bien fondé de nos idées. Robinson, dansun mémoire fort remarquable, soutint, en
(*) P. G. Unna, Clinical hislory and treatment of lichen ruber. Medical Bulletin. Philadelphia, 188G.
(-) Malgré toute la déférence qu’il professe pour la mémoire de F. Ilcbra, Unna reconnaît que l’illustre dermatologiste a eu le tort de ne décrire que le lichen acuminatus, et de n’attacher d’importance qu’aux formes graves de cette affection, de telle sorte que la plupart des observateurs qui se sont occupés depuis de cette question, et qui ont étudié des cas moins rebelles de lichen acuminatus, ont pu croire qu’ils avaient alï'aire à une tout autre maladie que celle de Hebra. Hebra n’avait d’abord pas vu ou compris le lichen planus: en 1871 il voulut réparer son erreur, mais il ne le lit pas franchement; sans nommer E. Wilson, il tenta de décrire le lichen planus de cet auteur, comme une forme accessoire de son lichen acuminatus, et il ne réussit ainsi qu’à fausser sa description première du lichen acuminatus et à la rendre complètement incompréhensible.
(-") Les personnes que cette question intéresse devront lire attentivement tout notre travail de 188(1 : L. Bitocp, Sur le lichen ruber. Etude critique du mémoire de P. -G. Unna. Annales de donnât, el de syph., 25 août 188G, p. 589.
LES LICIIKNS.
1888, l’opinion qu’il avait déjà émise en 1883 (*), qu’il n’y a aucune ressemblance entre les deux dermatoses décrites sous les noms de lichen ruber et de lichen planus. Taylor (*) et G. -II. Fox(3) sont également des plus catégoriques surce point : ce sont bien pour eux, comme d’ailleurs pour presque tous les dermatologistcs américains, deux affections distinctes. Mais qu’est-ce que le lichen ruber des Américains? D’admirables planches publiées par Taylor ne peuvent pas laisser le moindre doute (4) : il est absolument certain que le lichen ruber des auteurs américains est le pityriasis rubra pila ris des auteurs français. Qu’on nous permette de redire ici que c'est nous qui avons le premier démontré que ces deux dénominations ne s'appliquaient qu’à une seule cl môme dermatose. On l’a beaucoup trop oublié depuis quelque temps.
Nos idées surce point reçurent une éclatante confirmation au Congrès de Paris de 1889 (s) : Kaposi, mis en présence' de cas de pityriasis rubra pila ris, n’hésita pas à reconnaître dans ces faits son lichen ruber acuminatus.
On aurait pu croire; que celle irritante discussion allait prendre fin. Il n’en fut rien . Unna déedara aussitôt que ce epTil avait décrit sous le nom de lichen ruber acuminatus était un tout autre type morbide; et, pour le; distinguer de celui ele F. Hebra et Kaposi, pour mettre* e*n relied' ses étroites relations avec certains troubles du système nerveux, il lui donna séance tenante le nom de; lichen ruber acuminatus neurolicus.
Ainsi que nous l’avions prévu quelques années auparavant!6), la question du liehem ruber pouvait donc être synthétisée à cette époque de; la manière; suivante :
1" Faits publiés sous le nom de lichen ruber acuminatus dans lesquels des papules acuminée-s coexistent chez le môme malade avec eles papules planes typiques. Ces faits, que les dermatologistes ont de* tout temps observés en France (7), ne nous oui jamais paru devoir être considérés comme formant un type clinique bien à part. Ils prouvent simplement que, dans l’affection dite lichen ruber planus, on peut voir coexister dans certains cas chez le môme sujet des papules de trois variétés, les unes petites, acuminées, type acuminatus; les autres de grosseur variable, un peu arrondies et hémisphériques, type obtusus; les autres enfin, de beaucoup les plus nombreuses, aplaties et brillantes, type planus : mais, ces trois modalités éruptives coexistant à une seule et môme époque chez le môme malade, nous ne pouvons les considérer que comme des manifestations d'une seule et môme dermatose, le lichen planus.
(') A. H. Komnson, Lichen ruber and lichen planus. New York med. Record, 1883. — The question of relatioriship between lichen planus (Wilson) and lichen ruber (Hebra). Journal of cutancous and genilo-urinary dixca-vcx, janvier, février, mars 1889.
(*) Tayloii, Lichen ruber as observed in America and ils distinction from lichen planus. New York med. Journal, h janvier 188!).
(3) G. H. Fox, The non idenlity of lichen planus and lichen ruber. Association dermatol. américaine, 19 sept. 1888.
(4) Ceux qu’intéresse cette question devront lire en entier notre mémoire de 1889 : L. BnocQ, La question du lichen ruber en Amérique. Annales de dermatol. et de syphil., |». 30 2, 1889.
(5) Voir Comptes rendus du ir Congrès international de dermatologie et de syphiligraplne,
p. 10 et suivantes.
(6) L. BnocQ, loc. rit. Ann. de derrnat. et de syph., 1880 et 1889, p. 317.
(7) Voir en particulier : L. Brocq, Quelques considérations sur le lichen ruber planus. Revue gén. de clinique cl de thérap., 3 avril 1897, p. 210.
[L. BROCQ
LE LICHEN PLAN ET SES VARIÉTÉS
S0 Faits dans lesquels le type acuminatus existe seul chez le malade. Ils peuvent être subdivisés en deux groupes totalement distincts.
a. Faits décrits par Kaposi, et par les auteurs américains sous le nom de lichen ruber acuminatus et qui ne sont que le pityriasis rubra pilaris de Devergie, Résilier, Richaud.
b. Faits décrits par Unna sous le nom de lichen ruber acuminatus neuroticus et qui restent à classer.
Le résumé qui précède paraît assez clair : malheureusement tous les dermatologistes n’ont pas voulu adopter nos idées. Plusieurs auteurs allemands se sont séparés de Kaposi et n’ont pas accepté l'identification du lichen ruber acuminatus de Relira et du pityriasis rubra pilaris (É- Neisser, Neumann et Lang en particulier déclarent qu’il faut admettre un lichen ruber acuminatus distinct du pityriasis rubra pilaris, en ce que la peau est plus dure au toucher, le derme plus infiltré, en ce qu’il y a de vraies papules anatomiques, en ce que l’état général est atteint plus ou moins profondément.
Quoi qu’il en soit, il reste un fait acquis, c’est que la plupart des cas qui ont été décrits sous le nom de lichen ruber acuminatus en Allemagne et dans les pays étrangers sont des pityriasis rubra pilaris. Ils ne rentrent donc pas dans le cadre du lichen planus vrai.
Nous allons décrire dans ce chapitre l’affection type, celle qui est au-dessus de toutes les discussions, le lichen planus d'E. Wilson, le lichen ruber planus des Allemands , et ses diverses variétés.
Nous dirons quelques mois des formes obtuses, acuminées, atrophiques, cornées et hypertrophiques que les divers auteurs ont groupées autour du type précédent.