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L. JACQUET

MÉLANODERMIES.

MÊLA NODERMIES.

Par J. DARIER.

MÉLANODERMIES

Étym. : ;j.sAaç, noir, et 8sp[ia, peau.

Les mélanodermies sont des colorations pathologiques noires ou foncées de la peau ; sauf exception (argyrie), elles sont dues à un excès de pigment dans le derme et dans l’épiderme.

On devrait réserver le nom de mélanodermies aux colorations étendues et diffuses, et appeler taches pigmentaires les hyperchromies circonscrites et limitées.

Mais le plan du présent ouvrage nous impose de parler ici, non seulement des unes et des autres, mais encore des anomalies par défaut de pigment, ou achromies.

C’est donc le litre de dyschromies qui conviendrait plus exactement à cet article.

Dans les dyschromies par excès de pigment, le changement de couleur de la peau est la seule et unique modification qu’elle présente; la gamme des colorations possibles comprend depuis le jaune brun, le gris sale, le fauve ou le bistre, jusqu’au brun rouge, au gris ardoisé et au noir le plus sombre. Quelle que soit l'intensité de la teinte, elle résiste à tous les lavages, ce qui distingue les pigmentations des dépôts de matières colorantes sur l’épiderme; elle ne s’efface pas par la pression du doigt ou la vitropression, contrairement à la nuance sombre qui peut résulter d’une stase veineuse ou des angiectasies d’un nævus vasculaire.

11 n’est pas d’usage de ranger dans les mélanodermies Y ictère noir , ni les colorations foncées dues exclusivement à la teinte de l'épiderme corné, comme c’est le cas dans les ichtyoses noires, la psorospermose folliculaire, le pityriasis versicolor, les caratés et certaines séborrhées nigricantes.

Les achromies sont plus souvent relatives qu’absolues; le pigment peut toutefois faire complètement défaut dans les téguments (albinisme). Le viti- Hgo, maladie dyschromique dans laquelle il y a à la fois décoloration et surpigmentation, fera l’objet d’un article spécial.

DU PIGMENT EN GÉNÉRAL

Toutes les dyschromies cutanées, à l’unique exception de l’argyrie, étant dues à une modification quantitative du pigment, c’est ici le lieu de rapporter ce que l’on sait sur la nature, la morphologie et la physiologie du pigment, en nous limitant, bien entendu, à ce qui a trait à la peau humaine.

MÉLANODERMIES.

Historique. — Les premiers dermatologistes ont dû nécessairement être frappés d’un symptôme aussi apparent que l’est un changement de couleur de la peau, cl l'on trouve en effet, mentionnés dans leurs ouvrages, sous le nom de pityriasis nigra ou versicolor, de taches hépatiques , éphélides, teinte bronzée, etc., de nombreux laits très disparates.

Mais l'histoire du pigment lui-même ne commence qu’avec le mémoire « sur les pigments pathologiques » de Virchow (1847), qui a découvert l’hématoïdinc, pigment jaune cristallisé. Péris (1867) décrivit le pigment granulaire, qui donne la réaction du fer. Les recherches successives de Ncncki, Riehl, Neumann, Kelsch et Kiener, Ehrmann, Schmidt, Jarisch, Audry el bien d’autres, ont fait progresser nos connaissances sur le pigment et la pigmentation. Il faut surtout citer, parmi les travaux récents, ceux de Lapicque (') et de P. Carnot (2), dont les expériences onl fait entrer la question dans une voie nouvelle.

Les trois pigments. — On sait actuellement, d’une façon positive, que l'on peut rencontrer dans la peau, pour ne parler que de cet organe, trois espèces distinctes de pigment, le pigment ocre, la mélanine et le pigment paludique. Mais sur leur origine réelle, leur évolution, leurs relations réciproques et avec l'hémoglobine du sang, ainsi que sur leur rôle, nos connaissances sont très vagues, lacunaires ou hypothétiques. Voyons d'abord les caractères de ces trois pigments :

i° Le pigment ocre de Kelsch et Kiener, hémosidérine de Neumann ou rubigine de Lapicque, se présente sous forme de granulations inégales, souvent assez grosses ou groupées en blocs, d'une couleur variant du jaune d’or au rouge brun. Chimiquement il se comporte de la façon suivante : insoluble dans l’eau, l’alcool et les essences, il résiste aux alcalis étendus même à chaud et aux acides organiques ; il présente les réactions du fer , en ce qu'il est soluble, quoique difficilement, dans les acides minéraux étendus, qu’il noircit par le sulfhydrate d’ammoniaque, qu’il bleuit par le ferrocyanure de potassium en présence de HCl. Ce pigment est donc d'après Kunkel, de l’hydrate ferrique à l’état de combinaison avec des albuminoïdes, selon Neumann, Schmidt, Nasse, etc., pur, mais dans un état moléculaire particulier, pour Auscher et Lapicque. Ces auteurs ont indiqué avec soin les caractères qui distinguent la rubigine de l’hydrate de fer ordinaire, el notamment le fait qu’elle ne noircit qu’en plusieurs minutes par le sulfhydrate d’ammoniaque et ne bleuit que lentement par le ferrocyanure.

Le pigment ocre se rencontre avec une grande fréquence dans l’organisme. C’est lui qui se forme dans les extravasats sanguins et toutes les fois que des

(*) Auscher et Lapicque, Arch. de physiol., 1890, p. 590. — L. Lapicque, Sur les mutations du fer. Thèse de la Faculté des sciences. Paris, 1897.

(2) Carnot et Deflandre, Greffes pigmentaires. Sueiété de biul., 1890. — P. Carnot, Recherches sur le mécanisme de la pigmentation. Thèse de la Faculté des sciences, décembre 1890, avec index bibliographique.

[J. DAHIER ]

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globules rouges soûl détruits en entier ('). On peut le produire expérimentalement en injectant, à l'exemple de Ouincke cl de Lapicque, du sang de chien dans le péritoine ou dans le tissu cellulaire d’un autre chien; il se dépose de la rubigine dans les ganglions, dans la rate et dans la moelle osseuse, dans le t'oie également si l’injection a été massive. C’est ce pigment qui est celui du diabète bronzé, des cirrhoses pigmentaires et des taches pigmentaires posthémorragiques. Quand on le trouve dans la peau, ce n’est jamais dans l’épiderme, mais toujours dans le derme; ses granulations sont intra-cellulaires; mais Neumann et d’autres pensent qu’on peut en trouver à l’état dissous et diffus. En fait, le pigment dermique n’est pas toujours et exclusivement du pigment ocre ; mais, dans beaucoup de dermatoses pigmentées et dans la plupart des circonstances, il est habituel de voir, quelques-unes au moins, des granulations pigmentaires dermiques donner les réactions du fer.

2° Le pigment noir ou mélanine forme des granulations petites et rondesd’un brun plus ou moins foncé. 11 ne donne pas les réactions du fer; mais d’après Xencki il contient du soufre en proportion variable, quelquefois élevée. Sur des coupes microscopiques on parvient, quoique avec difficulté, à le décolorer par l’eau oxygénée, par l’eau chlorée, par le chlorhydrate d’aniline et l’alcool, par la potasse ou l’ammoniaque. Chimiquement, il est tout à fait insoluble dans l’eau, l’alcool, les acides même concentrés; il est soluble dans les alcalis concentrés et quelquefois, suivant sa provenance, dans le sulfhydrate d’ammoniaque, qui d’autres fois le laisse intact. La lenteur, l’irrégularité de ses propriétés chimiques tiennent à ce que, dans ce pigment, la matière colorante est liée à un élément organique qui entre indubitablement dans la constitution des granules. Une réaction, peu connue mais importante pour les histologistes, est celle qui ressort d’un travail de R. Barlow (*). Reprenant l’observation de Ledermann, qui avait noté la présence de grains noirs dans la couche basale de l’épiderme après l’action de l’acide osmique, Barlow démontre que ce sont les grains pigmentaires de l’épiderme qui exercent celle action réductrice, et, de ce fait, deviennent uniformément noirs et plus nets; la précipitation de l’osmium fait défaut en présence, ou à la suite de l’action de l’acide chromique ou des chromâtes (liquide de Flemming, liquide de Muller, etc.), lesquels n’empêchent cependant pas la coloration noire de la graisse.

La mélanine est le pigment normal de l’épiderme et des poils, celui de la choroïde de l’œil, celui aussi de la maladie d’Addison, des tumeurs mélaniques et de bon nombre de taches pigmentaires. Selon Nencki, les mélanines de ces diverses provenances diffèrent entre elles et notamment par leur contenance en soufre.

ô° Le pigment palustre est spécial à la malaria, puisqu’il résulte d’une élaboration de 1 hémoglobine dans le corps même des parasites de Laveran ; il se forme dans le sang, où on le trouve (mélanémie) dans toutes les variétés

(fi Dans le cas d'hémolyse intra-vasculaire, au contraire, le pigment produit est de lhématoïdine de Virchow, laquelle est identique avec la bilirubine.

(â) R. Barlow, Bibliotheca Medica, Ablh. Dermat. und Syphil., D. II, Ileft 0. Cassel, 1895.

(“I à toutes les périodes de la maladie. 11 est déposé par les capillaires, principalement dans la rate, dans le l'oie et le cerveau, assez souvent dans la pean, mais non dans les épithéliums sécréteurs. Il se présente sous l'aspect de grains arrondis ou irréguliers, à contours mousses, conglomérés quand il est abondant. Sa couleur varie de la leinle sépia au noir foncé. 11 ne donne pas la réaction du fer par le ferrocyanure ou le sulfhydrate d’ammoniaque ; ce fait a son importance, car il prouve qu’un pigment indubitablement hématogène peut ne pas contenir de fer, ou tout au moins du fer sous une forme décelable par les réactifs; il résiste aux acides forts, même à chaud; la potasse le fait pâlir sans le dissoudre; le sulfure ammoniquc le dissout rapidement.

Malgré de grandes analogies, le pigment palustre diffère chimiquement do la mélanine, notamment par sa teneur en sels minéraux.

Leur nature. — On a toujours eu une tendance à admettre que ces l rois pigments sont de même nature, de même origine tout au moins, et à ne voir dans l’hémosidérine et la mélanine, par exemple, que des stades successifs de transformation de l'hémoglobine. Schmidt (’) affirme même qu’il y aurait toute une série de formes de passages entre l’hémosidérine à gros grains et les pigments non ferrugineux, dits autochtones. Il s’agit probablement d’une illusion, car des faits bien constatés d’embryologie comparée et de chimie, démontrent que, si le pigment ocre est hématogène, la mélanine résulte certainement, d’une activité cellulaire propre et qu'il y a entre eux de profondes différences de constitution chimique (2).

Distribution et siège. — La peau humaine est normalement pigmentée partout, et, à cet égard, il n’y a qu'une différence de degré entre la race blanche et les races de couleur. L’abondance du pigment est très variable, suivant les régions; l’aréole et le mamelon, les organes génitaux, les aisselles, sont hyperchromiques. Il y a aussi, dans une même race, de notables dissemblances individuelles suivant le sexe, 1 âge, le genre de vie, etc.

Le pigment cutané siège dans l’épiderme et dans le derme. Dans l’épiderme les granulations de mélanine occupent les cellules de la couche basale et s’accumulent autour du noyau; volontiers elles se groupent en coupole dans la partie supérieure de ces cellules. Quand le pigment est abondant, on peut rencontrer des granulations isolées dans tout le corps muqueux. Lorsque

(*) Martin B. Schmidt, Arch. de Virchow, 1889, vol. CXV, p. 597.

(2) G. Boiin (L’évolution au pigment. Scientia, fasc. 11, février 1901) a développé avec talent une hypothèse émise par P. Carnot, selon laquelle le granule pigmentaire, quel qu’il soit, aurait une individualité biologique et serait formé d’une matière fondamentale vivante et d’un chromogène qui y serait dissous ou combiné. Pour lui, les granules pigmentaires sont les analogues des plastidules nucléaires ; composés de chromatine ils s’échapperaient des noyaux pour devenir chromogènes dans le protoplasma, et cela sous des influences variées, physiques, chimiques ou toxiques, lesquelles seraient en même temps capables de les faire émigrer dans l’organisme, et d’exalter ou d’atténuer leur fonction chromogène. La production du pigment pourrait être ramenée à un mécanisme de défense, c’est-à-dire de conservation de la constance chimique de la matière vivante.

[J DAMER

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l’épiderme corné a une teinte foncée, comme il arrive pathologiquement, cela tient, pour Unna, plus ordinairement à une coloration diffuse tic la kératine qu’à la présence du pigment dans cette couche. Les poils et cheveux renferment, surtout dans leur couche corticale, des granulations mélaniques intracellulaires ; c’est de leur proportion seulement que dépend la nuance blonde, châtaine, rousse ou noire du système pileux.

Dans le derme, pour peu que la pigmentation soit un peu marquée, on trouve toujours, au niveau des papilles et du plexus sous-papillaire, des éléments allongés, fusiformes ou rameux chargés de granules pigmentaires. Unna avait nié que ce fussent des cellules cl les interprétait comme de simples interstices; tous les auteurs admettent aujourd’hui qu’il s’agit do cellules mélaniques, et l’on ne discute plus que sur leur nature réelle, conjonctive, migratrice ou spéciale. Ces cellules semblent souvent entrer en contact, par leurs prolongements, avec les cellules épidermiques; on les voit même pénétrer entièrement dans le corps muqueux. Simon (1841) et Riehl (1884) avaient remarqué le fait dans la matrice des poils; Remak, Ehrmann, Kôlliker et Karg l’ont observé dans l’épiderme de revêtement. La présence de pigment libre est contestable. II s’agit donc certainement de cellules migratrices ou leucocytes chargés de pigment. Audry et Lacroix les comparent aux clasmatocytes, cellules migratrices devenues fixes et à prolongements fragmentés. C’est sans raison valable, et par une assimilation non justifiée, qu’on les a rapprochées des chromatoblastes des céphalopodes, batraciens, reptiles et poissons. Raymond avait même tenté d’expliquer par leur paralysie la pigmentation addisonienne.

Le rôle des cellules pigmentaires ramifiées a été diversement interprété. Toujours préoccupés de faire dériver du sang le pigment épidermique, Aeby, Kôlliker, Karg, ont pensé que les cellules migratrices apportaient et déversaient dans les cellules basales le pigment élaboré par elles au voisinage des vaisseaux sanguins. — Pour Ehrmann, que de longues et patientes recherches sur la pigmentation dans la série animale ont conduit à une théorie originale, ces éléments, qu’il appelle mélanoblastes, sont des cellules mésodermiques spéciales, très tôt différenciées, qui élaborent le pigment aux dépens de l’hémoglobine diffusée; elles n’auraient pas de mobilité propre, mais les granulations se meuvent dans leurs prolongements. C’est dans le cours du développement qu’elles se trouveraient englobées dans l’épiderme ou dans les poils. — On tend aujourd’hui à admettre que les cellules pigmentaires ramifiées ne sont pas chargées de l’apport du pigment mélanique, lequel parait sécrété par les cellules épithéliales elles-mêmes; en revanche, elles pourraient contribuer à l’emporter dans les voies lymphatiques, quand il est en excès ou qu’il y a dépigmentation.

Dans les nævi pigmentaires, les cellules dermiques mélanophores sont des cellules næviques épithélioïdes, et réellement épithéliales d’origine selon Unna. Dans la mélanose progressive et autour des nævo-carcinomes, les cellules conjonctives elles-mêmes sont chargées de pigment.

MÉLANODERMIES.

On peut rencontrer une hyperpigmentation surtout épidermique, ou surtout dermique; mais, dans la majorité des cas, je les ai vues coexister en proportion variable, d’accord en cela avec la plupart des observateurs.

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