‹ La pratique des maladies vénériennesChapitre 48 sur 90 · MIEUX PRÉVENIR L'ÉTAT TERTIAIRE · texte numérisé non relu

MIEUX PRÉVENIR L'ÉTAT TERTIAIRE

Sur un nombre donne de syphilis, quelques-unes, on 1<' sait, passent à cet état bien distinct, que, faute de meilleur nom, on appelle tertiaire.

Pourquoi quelques-unes seulement?... Est-ce parce que le mercure n'avait pas été donné avec assez do continuité?

Muant à moi, ayant établi ci-dessus que le mercure n'agit sur 1'' bacille qu'à certaines phases de son évolution, je ne puis admettre 'pie le contre-sens physiologique qui -'appelle traitement mercuriel continu, s.. il ici un élément de sécurité contre le danger tertiaire.

Mai- il y a plus. Une maladie étant donnée, on ne peut

certes pas affirmer a priori, que le remède qui la guérit en préservera. Mais assurément, ce n'est qu'à celui qui a pouvoir de la guérir que théoriquement peut être attribué le pouvoir d'en préserver. Or, le mercure n'agissant qu'à titre de parasiticide, il est le spécifique des lésions à microbes, c'està-dire, en syphilis, des lésions secondaires, et de celles-là seulement. Telle est la tradition, inaugurée de concert par deux maîtres dont la parole s'impose.

« Il n'est pas rare, disent-ils, de voir des accidents tertiaires se produire dans le cours même d'un traitement mercuriel. Comment donc espérer une action curative du mercure sur des lésions qu'il est impuissant à prévenir? » (Ricord et Fournier, Leçons sur le chancre, p. 219).

Après la tradition, l'expérience. En fait, à l'heure actuelle, est-ce sur le mercure que les praticiens comptent pour guérir les vrais accidents tertiaires?... Non, certes.

Si donc, c'est en vue de le préserver du tertiarisme que vous continuez le mercure à un sujet qui a passé la période secondaire, je vous rappelle que ce médicament dans lequel, sur votre parole, il voit la sauvegarde de son avenir, il va le prendre comme garantie contre un danger tout autre que l'état morbide bien déterminé, duquel ce médicament est partout réputé être le spécifique.

Après les autorités qui vous donnent tort, ferai-je intervenir celles qui me donnent raison ? Ni les noms ne me manqueraient, ni le nombre. Parmi les premiers, un seul suffit ici; mon collègue Gailleton, lui aussi, professeur officiel, qui, sur les principaux points en question, pense, enseigne, prescrit dans le même sens que moi. — Et quant au nombre, je le découvre dans une légion de conformistes qui s'ignorent ; témoins muets et par là d'autant plus probants : je veux dire tous les médecins d'hôpitaux où sont traitées les prostituées. En effet, les médecins de la visite ne leur envoient les malades, — et par conséquent, ils ne les voient, eux, — que lors des

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poussées; ne les traitent donc que pendant la poussée, ou tout au plus fort peu de temps après. En Fait, les prostituées échappent complètement au traitement entre les poussées. Et néanmoins, durant les deux ou trois ans que ces Biles — à hygiène d'ailleurs si défectueuse — passent sous la surveillance assidue de confrères aussi compétents qu'attentifs, les voit-on en proie à des accidents beaucoup plus graves que le commun îles malades ?

Mais on invoque les Faits : et l'on a raison. < >n en appelle aux statistiques : et l'on ;i deux Fois raison. J'ai gagné quelque droit de le dire par un essai en ce genre; essai, il Faul le reconnaître, dont l'intention seule Fut louée. — M'y < l.»is-jo donc si mal pris?... Qu'on en juge.

En cinq mois 1872), j'avais été consulté par T'i malades dont le chancre datait de huit à quinze ou vingt jours. Sur co nombre, vJ.'i avaient pris, prenaient encore du mercure, bous la direction de leur médecin; 19 n'en avaient point pris.

Aux premiers, je continuai le médicament, à bonnes doses, jusqu'à la période secondaire, puis à chaque poussée durant le cours de cette période. — Par contre, j'en dispensai les deuxièmes jusqu'à et môme durant la période secondaire (hors le cas de survenance d'accidents de nature à indiquer formellement la médication spécifique). — . 1 ' . . I . - - ■ i • \ » i ce qui se passait: puis je publiai les résultats : d'abord au bout de sept mois; ensuite au bout de dix ans [Annal, de dermat. et de syphil., novembre 1882). El ce résultat fut : que, quant à l'intensité de la maladie observée durant ce laps de temps, il y a eu égalité presque complète entre les récidives apparues après une hydrargyrisation plus ou moins prolongée et les récidives apparues soil en l'absence, soit après l'emploi exceptionnel ou très discret, parcimonieux même, de cette méditation.

Ayant eu soin de spécifier dès lors, moi-même, dans quelles limites cette comparaison me semblait significative, je Fus un

peu surpris lorsqu'on me signifia qu'elle ne signifiait absolument rien. Soutenu toutefois par cette parole de Clerc (que je garde en mémoire) : « Les chiffres de M. Diday m'ont donné à réfléchir », j'attends qu'on me dise, et surtout qu'on me montre par un exemple comment il faut s'y prendre pour faire mieux?

Cette statistique, en tant que valeur numérique, prête à un reproche que le plus cher de mes critiques a formulé d'une façon qui va le surprendre autant qu'elle m'a charmé. Cédant à l'une de ces distractions que l'amitié seule peut engendrer, ne croit-on pas tour à tour entendre parler son esprit et parler son cœur lorsque, dans le même paragraphe, il lui échappe, après avoir dit : « M. Diday a publié une statistique sur un grand nombre de cas », déterminer par : « Si l'on doit conclure d'après ce petit nombre de cas ! »

Mais en quelque prix ou mépris, qu'on tienne cette statistique, sous un rapport je la donne, moi, pour modèle, parce qu'elle est comparative. C'est dire que, d'avance, je dénie toute valeur aux autres, à celles qu'on peut appeler statistiques unilatérales. Qu'ils soient effrayants, qu'ils soient rassurants, qu'importent, en effet, dix, vingt, cinquante exemples cliniques, si toute la première de même que toute la deuxième série de ces cas a été empruntée au dossier d'une seule des deux méthodes ' ?

Or, il en est toujours ainsi, car, par la force des choses, comme par la nature des esprits, qu'aura cité l'auteur d'une méthode, sinon ses succès? Et que peut-il, que préfère-t-il connaître de la méthode opposée, sinon ses revers?

1. Des deux côtés, si personne, comme c'est l'usage, n'apporte que des faits triés, tout le monde aura raison... c'est-à-dire pourra se donner raison.

Soixante-quatorze cas observés, suivis par le même homme, c'est-àdire dans dos conditions identiques d'attention, de compétence, ont, ce me semble, une autre valeur que les gros comptes rouds — 50, 60,90 sur 100! — les seuls dont on ait argué jusqu'à présent, simples approximations déguisées en chiffres,

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Donc, puisque, d'après l'axiome mathématique, ne 3onl comparablee que des unités de mémo nature, h quoi bon ce parallèle incessamment étalé de vos guéris avec nos récidives .' El que prétendez- vous en inférer? Que vous préseï vez mieux que nous du lertiarisme?... Non, el vous le savez bien, la démonstration n'esl pas là '.

Mais quoi ! en pi ice de la preuve, ardue à faire, peut-être

\.>us suffit-il de la croyance? A la 1 s heure! la foi ne se

discute point. Mais, qu'un trait de l'histoire de France vous apprenne du moins comment se recrute cette classe d'adhérents ilunt on s'honore le plus ! Lorsque Henri IV abjura, on sait quels motifs déterminèrent sa conversion. • Les 'I" fleurs catholiques, dit ce roi pratique, déclarent qu'il est impossible d'être sauvé en restant protestant ; tandis que, au contraire, les ministres protestants reconnaissent qu'on peut faire son salut en demeurant catholique. Je dois doue prendre le parti le plus sûr. » — Le parti le plus sûr! Que faut-il de plus aux croyants d'élite qui peuplent m>< cabinets? Quel meilleur appât leur offrir? Et comment s'étonner que la gent syphilieable suive l'exemple du roi Vert-Galant!

Mais contre les gommes, pas plus que contre l'enfer, ni spécialiste, ni religieuse, nulle doctrine ne pouvant garantir le salut, «dans le doute, nous dit-on, que risquez-vous à agir de façon à doubler les chances de sécurité?» — « Ce que nou6

i. Ceci excuse autant qu'accuse l'éminenl collègue que je vise i'-i. Plus il possède de Litres à la confiance publique — clinicien éprouvé, professeur hors ligne, dogmatistc entraînanl — pins. <'ii un mot, il a de prestige, et plus il y a de chances que la vérité ne lui parvienne que faussée. L'affluence à sa consultation de '-as graves, de tertiaires qui, d'abord traités ailleurs, viennenl là comme en appel, me peut-elle pas l'illusionner sur la signification à lui donner, c'est-à-dire sur la proportion numérique réelle des cas de syphilis qui tournent mal? - Puis, nuire illusion non moins naturelle : lé premier mol de ces désolés, ri\ entrant dans notre cabinet, esl toujours : Docteur, Bij'en suis là, c'esl qu'on m'a mal traité ; c'est qu'on ne m'a pas donné assez de dépuratifs. Eh bien ! quoi qu'il -«'il absolument hors d'état de vérifier le fail allégué, le doctrinaire qui recueille c tte plainte sera-t-il inexcusable de conclure : i Ma foi ' je ne le lui ai pas fait dire. Enregistrons, enregistrons! •■

risquons? Je ne le sais que trop, répondront quelques-uns, si doubler les chances consiste à doubler les pilules! »

Eh bien! c'est pour ceux-là, pour ceux que lente médiocrement la mercurialisation continue, à temps ou à perpétuité, qu'est faite ma méthode. A chaque vérole selon son intensité constatée, voilà sa devise. Donner tout autant du remède en donnant moitié moins du médicament, c'est-à-dire en le distribuant méthodiquement, au mieux des besoins réels, voilà son moyen. — Et pour cela qu'a-t-il fallu? D'une part, dans ses faits et gestes, avoir découvert les mœurs du microbe parasite, ses mœurs et surtout ses molles aditus ; se rappeler, d'autre part, que même en face d'une maladie spéciale, même quand il manie un spécifique, la meilleure règle qui convienne au praticien est celle qu'il sait et veut prendre la peine d'improviser selon chaque cas, son meilleur guide ce mot de Besnier : « Ne soyons pas syphili graphes ; soyons médecins syphiligraph.es. »

Il m'a été adressé à ce sujet une objection qui vaut la peine qu'on s'y arrête. « Vous niez, me dit-on, le pouvoir préventif du mercure. Et pourtant vous-même, vous adversaire de ce dogme, n'y faites-vous pas acte de foi lorsque, à un homme qui a eu autrefois la syphilis mais depuis des années n'en offre plus de traces, vous prescrivez du mercure avant son mariage? Si dans ce cas vous lui en faites prendre, évidemment ce ne peut être qu'en vue de vous opposer à une explosion future, en vue de neutraliser sa diathèse, puisque, à ce moment, il n'en avait aucun symptôme? »

Aucun symptôme apparent, répondrai-je. Certes l'objection serait valable s'il fallait refuser le nom de symptôme à tout ce qui n'est pas appréciable au sens de la vue. Mais la faculté de transmettre la syphilis par génération est bien un des effets, mérite bien à elle seule de compter parmi les symptômes les plus réels de la syphilis.

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I».' même que les autres, ce Bymptôme-lô esl susceptible de céder au mercure. Or réfléchissez-y : en obtenant, par le traitement unir geslationem, un enfanl sain, est-ce la diathèse que vous croyez avoir vaincue ? Non, là comme ailleurs, voua n'avez remporté Bur l'ennemi qu'un avantage temporaire, vous n'avez l'ait qu'éteindre momentanément un symptôme. Je le (li-, «•! je le prouve par un seul fait :

« Deux époux qui avaient eu la syphilis, et en avaient été traités par le mercure, n'en offrirent depuis lors ni l'un ni l'autre le moindre symptôme. Un premier enfant naquit sain . mais fut couvert, au bout de quatorze jours, d'une éruption de vésicules miliaires, qui s'agrandirent, crevèrent et laissèrent à leur place ici tics taches brunes, là des ulcères; traité Bans succès par l'éthiops minéral, il succomba. La mère eut six autres enfants qui présentèrent les mêmes lésions et moururent. Enceinte une huitième fois, on lui fit suivre un traitement par le mercure doux. L'enfant qui naquit alors est un garçon qui se porte encore très bien aujourd'hui. A sa neuvième grossesse, on répéta le traitement mercuriel, et le ré sultat en fut aussi heureux. Pendant la dixième grossesse, on négligeade recourir au même moyen. L'enfant, d'abord bien portante, fut aussi couverte d'éruptions syphilitiques, et buccomba dans le marasme au bout de six mois. La mère, enceinte pour la onzième et dernière loi.-, prit de nouveau des pilules mercurielles, et mit au monde une fille qui se porte bien encore aujourd'hui1. »

El je conclus : c'est justement dans ces casdà. au seuil de ces grossesses dans lesquelles, par lesquelles l'ennemi esl réveillé, que nous nous trouvons bien d'avoir respecté son sommeil, d'avoir réservé toutes nos forces pour l'assommer alors d'un seul coup de massue métallique1.

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