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Garneri Thésaurus, 132 : lautissima fercula vultus

272 DE LA PRECELLENCE

peu de changement. Mais ils vous nieront (me dira quelcun) qu'ils prennent tous ces mots des \ostres. Je respon que quand ils ne confesseroyent la debte que touchant une moitié, le nombre seroit fort grand : et toutesfois il-y-a plus d'apparence en tous ceux que je mettray en avant, qu'en quelques-uns de ceux qu'a confessez leur Bembo. j'enten, plus d'apparence d'avoir esté tirez de nostre langage.

Par où donc commanceray-je , parmi un si grand nombre? Par un mot qui est en un vers de Pétrarque, lequel j'ay allégué tout le premier. C'est ce vers,

Quattro destrier çia piu che neve blanchi.

Car qui me pourroit nier que Biancho soit faict de nostre Blanc f comme aussi en est faict l'Espagnol Blanco. Et ne faut douter de l'ancienneté de ce Blanc, veu mesmement qu'estant monosyllabe, il-y-a apparence qu'il soit de ceux qui nous sont demourez du langage Gaulois *.

Nous avons au vers prochainement suivant.

Un garzon crudo *. où je croy qu'ils confesseront pareillement que ce Garzon est nostre, voire quant à la terminaison aussi : il est vray que nous pro-

1. Le mot blanc est crorigine bares ont pu porter directegermanique. C'est toujours ce ment le mot comme beaucoup qu'il faut comprendre quand d'autres en Italie aussi bien Estienne parle du langage gau- que chez nous. lois. Mais les invasions bar- 2. Un enfant cruel.

nonceons plustost Garson que Garzon. Et toutesfois s'ils le vouloyent nier, ils peuvent estre convaincus tant par le primitif Gars (qui ha apparence, comme le précèdent, d'estre des reliques de nos Gaulois) que par le féminin Garse : lesquels deux nostre langue a voulu se reserver ^

Au vers troisienfle nous avons fianchi^ tiré pareillement de nostre langage, car de nostre flanc ils ont faict fianco. Duquel flanc nous avons faict Flanquer. Et à propos de ce mot, qui est le nom d'un de nos membres, je parleray de quelques autres que les Italiens ont pris de nous : commanceant (comme la raison veut) par la Teste. Je di donc que ces messieurs de nostre Teste ont faict leur Testa : laquelle chose est si manifeste que je ne la dirois si ce n'estoit pour en faire souvenir. Aussi de nostre Jambe ont-ils faict leur Gamba. Et qui doute que quand ils ont dict Pie, pour Pes, c'ait esté aussi à l'imitation des François? Et ce Pie est tant pour le singulier Piede que le pluriel Piedi. car Boccace dit, Messer Lambertuccio messo il pie nella staffa, et montato su *, etc. Lequel en use encore plus souvent au pluriel : comme, Pam-

pinea levatasi in pie ^. ailleurs. Et fatta la scusa^

l.L'étymologie de gars, (far- le sens, bien peu de vraisem-

çon^ est tout à fait incertaine, blance.

11 n'est pas impossible que ces 2. Messer Lambertuccio ayant

mots aient une origine celtique, mis le pied dans Pétrier et étant

L'explication donnée par Diez, monté. Joum. VII, nouv. vi. qui rattache garçon à un dé- 3. Pampinée se leva. Litté-

rivé italien dé cflrdMi/^, a, pour ralement : se leva en pied.

injfie si levo\ Il dit aussi A pie, en la sorte que nous en usons quand nous disons Aller à pié : Doveapie partito s'era, a cavallo tornô *. Et mesmes en Piede et Piedi une telle interposition de la lettre

I tient de nostre langage, laquelle toutesfois est plus Françoise au monosyllabe Pié : pource que c'est comme en Miel, et en Fiel. Il est vray que nous en usons en autres que monosyllabes, car nous faisons Mien de Meus '\ où aussi les Italiens nous ensuivans ont dict Mio. Mais pour retourner aux appellations des membres du corps humain que leur langage a pris du nostre, quand ils disent Fiancho, cest I n'est pas de ce comte, car nous disons Flanc, sans ceste voyelle, et ne prenons ce mot-la du Latin, comme ces quatre autres*. Quant aux parties intérieures, ils ne peuvent aussi nier que leur Cuor ne soit nostre Cueur. car ne s'arrestans point au changement que nous avions faict en ce mot Latin Cor, cordis, ils eussent dict Corde,

II ne faut pas omettre Fegato, qui vient toutesfois non pas de Foye, mais de Fege^ ou Feie, comme on le prononce en quelque dialecte François ^ : estant ce I consonant *, si on l'aime mieux ainsi escrire,

comme dans l'exemple suivant. 4. L'élymologie du mot flanc

L'ancien français disait aussi est inconnue. Littré croit à

se leva ou se dressa en pied. une origine germanique. Le

1. Et Texcuse faite, il se leva, mot allemand Flanke^ employé

2. A l'endroit d'où il était comme terme militaire, est venu à pied il retourna à che- probablement emprunté au val. Journ, I, nouv. vu. français.

3. Mien ne vient pas de meus, 5. En provençal, mais de meum. 6. C'est-à-dire y.

qu'avec le G. Or, pour dire la vérité, il eust mieux valu que la langue Italienne eust ainsi suivi la nostre es appellations des autres membres aussi, que, en voulant suivre les Latins, et les suivant mal, faire le poète Homère de ce qu'eux nomment Humérus, car ils disent Homero, au lieu de dire Humero quand ils veulent signifier ce que nous appelons Espaule^ et qu'eux aussi quelquesfois disent Spala, ou plustost Spalla.

Ce mot Garzoïiy duquel j'ay faict mention naguère, me fait souvenir d'un autre de mesme terminaison, qui est aussi pris de nostre langage. C'est Stagion, pour ce que nous disons Saison. Sannazar en son Arcadie, Quando talhora à la stagion novella Mungo le câpre mie *.

L'Espagnol a aussi appliqué nostre vocable à son usage, mais le retenant de plus près. Car il dit Sazon. comme on voit en ceste traduction'.

En la sazon, quel ciele raudo inclina A l'occldente, y que el dia nuestro buela A gente, que quiça lo esta esperando.

Car ces vers sont au lieu de ceux ci de Pétrarque,

1. Quand parfois, à la saison grand poeta Petrarca, traduzinouvelle, je trais mes chèvres, dos de toscano por Salusque Arcadie^ églogue IX v. 61-62. Lusitano. Feugère renvoie pour

2. D'après Léon Feugère, cette citation et pour celles qui cette traduction espagnole est suivent aux pages 69, 16, 103, de 1567 : De Los Sonelos... del 121, 144.

276 DE LA. PRECELLENCË

Ne la stagion che'l ciel rapido inchina Verso accidente, e che*l di nostro vola A gente, che di la forse Vaspetta *.

Ils usent aussi en la prose de ce mot Stagioîi^ ou Stagione, qu'ils ont pris de nous : et leur est bien force, veu qu'ils n'en ont point d'autre pour bien exprimer une chose de laquelle si souvent il faut faire mention.

Aussi nostre mot Manière a esté pris par toutes ces deux nations : l'Italienne en ayant faict Maniera^ l'Espagnole, Manera. Elles se sont aussi accordées quant à nous prendre nostre Guerre : et en faire Guerra, Mais au lieu de ce que nous disons Guerrier^ les Espagnols ont mieux aimé dire Guerreador, les Italiens, Guerriero, en adjoustant seulement un à nostre mot. Et encore bien souvent disent-ils du tout comme nous, Guerriei^: principalement en poésie, comme nous voyons en un passage d'Arioste allégué parcidevant.

Contra un gentil guerrier * . Où si seulement de Contra on faisoit Contre^ on penseroit plustost lire du François que de l'Italien. Et ce passage me remet en mémoire plusieurs mots où Pétrarque use souvent de la terminaison Françoise, comme aussi ils sont pris de nostre langue. Nous en avons un exemple ici, Di pensier inpensier. Ainsi dit-il

1. « Dans le temps où le ciel une nation qui là peut-être rapide s'incline vers TOcci- Tattend. » Ed. citée, Canz. IX. dent, où notre jour vole vers 2. Voir page 56.

Leggier : et Consiglier, en ce passage, Di cio me stato consigner sol esso * : Et Sentier, ici, Dolce sentier che si amaro riesci '. Mais il fait de nos mots (et le mesme font les autres), ce que nous n'oserions pas faire, car il les fait servir au pluriel nombre aussi en ceste mesme terminaison, comme, / di miei piu leggier che nessun cervo ^. Et au Sonnet suivant, caduche sj)eranze, o j)ensier folli *. Ils ont pareillement faict leur proufît de nostre Mestier, qui est de mesme terminaison, comme aussi est Destrier, que j'ay ci-dessus amené de Pétrarque. Quant à Piacer, on ne peut pas dire le mesme, à sçavoir qu'il ait aussi esté pris de nous, car nous disons Plaisir, il est bien vray qu'aujourdhuy quelques uns en font Piasir, Et ce mot, à cause de L changée en I,me fait souvenir de Biada *, qui est aussi du nombre des mots dont ritalie doit rendre comte à la France. Comme ils laissent volontiers la voyelle au bout des mots susdicts, aussi le font-ils au bout de plusieurs qui sont d'autre terminaison : comme quand ils disent Giardiny pour Giardino, usans de la mesme terminaison que nous. Et ostent pareillement la voyelle ou la syllabe au mot précèdent, comme ils diront. In un giardiny et Un bel giardin : non pas In uno

1. Il m'a seul conseillé cela, (ju'un cerf. (Ed. citée, sonnet

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