PREFACE. XIII
Henri III, curieux, comme tous les Valois ses prédécesseurs, de tout ce qui touchait aux lettres, pressait vivement Henri Estienne de donner au public le livre qu'il avait promis sur la prééminence de la langue française. L'auteur s'excusait en disant qu'il avait laissé tous ses papiers à Genève. « Y avezvous laissé votre tête? lui dit le Roi. » Il fallut se rendre; et, pour répondre à l'impatience du monarque, autant qu'aux goûts d'Henri Estienne, qui aimait aller vite en besogne, l'ouvrage fut achevé au bout de trois mois* ; ou du moins le Projet du livre qu'il voulait faire plus tard, à loisir; mais le livre ne fut jamais fait. Il est vrai que le Projet est tout autre chose qu'une préface, et forme à lui seul un volume de trois cents pages.
Dans la dédicace au Roy (datée du 23 avril 1579), l'auteur s'exprime ainsi : « Sire, pour m'aquitter de la promesse faicte dernièrement à vostre Majesté, je luy présente un project et comme un modelle d'un «uvre que je délibère intituler De la precellence du langage françois. Lequel project je la supplie treshumblement vouloir favoriser non moins de sa censure que de sa lecture. A quoy j'espère qu'elle sera incitée, quand il luy plaira considérer de quelle importance est ceste entreprise pour l'honneur de son royaume : comme aussi je la puis asseurer qu'elle est procedee d'un cueur qui s'est tousjours monstre zélateur et comme jaloux de Thonneur de sa nation...
1. Trois mois d'après Musa monitrix : six semaines d'après la préface de la Precellence.
D'ailleurs je m'estois ja obligé à une telle entreprise, par mes œuvres precedens, qui appartiennent à l'illustration des langues Greque et Latine ; ne pouvant raisonnablement denier à celle qui m'est naturelle, autant de bien que j'en avois faict à ces estrangeres. »
La forme n'est pas très modeste ; mais la modestie
est le moindre souci des hommes du xv!** siècle.
/ Quant au patriotisme, Henri Estienne est sincère ; et
quoiqu'il ait passé la plus grande partie de sa vie à
l'étranger, il n'a jamais aimé que la France.
L'édition princeps * de la Precellence parut en 1579, à Paris, chez Mamert Pâtisson, qui avait suc- , cédé à Robert Estienne II (frère d'Henri). Le livre est intitulé : Project du livre intitulé De la precellence du langage François par Henri Estiene. Ce mot de Precellence a été blâmé, à tort, par La Monnoye, qui prétend qu'il n'est point français. Le mot est très bien fait, très clair; il n'est pas un synonyme superflu à^ excellence ; Henri Estienne ne prétend pas que la langue française soit absolument sans défaut; il la croit seulement supérieure à toutes les autres langues vivantes. D'ailleurs le mot n'était pas inouï à cette époque : on le trouve au livre P' des Essais de Montaigne, publié quelques mois seulement après le livre d'Henri Estienne.
Pour prouver la precellence du français, l'auteur ne s'avise pas de le comparer avec toutes les langues
i. L'ouvrage n'avait été, jusqu'ici, réimprimé qu'une seule fois, après deux cent soixante et onze ans, par les soins de Léon Feugère, en 1850, chez Delalain.
de l'Europe; il le met en parallèle avec la seule langue italienne. Le choix de Tadversaire lui était imposé par Topinion régnante. Après trois siècles d'une littérature polie, raffinée, déjà classique, la gloire des écrivains italiens avait rejailli sur leur langue, et la plaçait, dans Tadmiration publique, audessus de tout autre idiome. Henri Estienne, avant de protester contre cette sorte d'idolâtrie, a soin de dire que s'il parvient à prouver la supériorité du français sur l'italien, il aura prouvé, par cela même, la supériorité du français sur toutes les langues vivantes; il répète à ce propos l'adage latin : « Si je puis vaincre celui qui vous a vaincu, je vous aurai ainsi vaincu vous-même. »
Quelle que soit, au fond, la valeur de cette comparaison établie entre les deux langues (et je crois qu'elle prouve peu de chose, car les langues n'ont pas de mesure commune), Henri Estienne était mieux qualifié que personne pour essayer un tel parallèle. Non seulement il savait le français à merveille, mais il ne savait guère moins bien l'italien, ayant voyagé très longtemps dans le pays, durant sa jeunesse. Il raconte lui-même que le « sçavoir parler (italien) aussi nayfvement que s'il eust esté du pays, fut ce qui lui sauva la vie à Naples, pendant que l'Empereur Charles le quint tenoit Sienne assiégée contre le Roy Henri second ». H se rendait de Rome à Naples pour épier les événements, et en faire part à M. de Selve, ambassadeur du roi près du pape; reconnu par quelqu'un qui l'avait vu à Rome dans la maison de l'ambassadeur, et sur le point d'être accusé et con-
XYI[I PREFACE.
brèves; ouvertes ou fermées. Il embrouille toutes ces qualités. Nous prononçons différemment Va dans grâce et dans trace; dans mâle et dans malle; dans pâte et dans patte ; Henri Estienne explique ces différences par l'accent. Or dans ces mots, a est long et fermé; ou bien bref et ouvert; mais il est partout tonique.
L'auteur s'efforce ensuite de prouver la gravité du français par une série de traductions du latin en italien et en français, en prose et en vers, où il s'abuse quelquefois sur la supériorité qu'il croit reconnaître dans les traductions françaises; il s'abuse surtout quand il traduit lui-même en vers, car il est médiocre poète.
Il compare ainsi un discours de Tacite traduit en italien par Giorgio Dati, avec le même discours traduit en français par Biaise de Vigenère. La traduction* italienne est absolument diffuse, et moins une traduction qu'une paraphrase. La traduction française n'est pas bonne, mais elle est au moins un peu plus serrée. Henri Estienne en triomphe, comme si ce n'était pas lui qui avait choisi les deux morceaux à l'appui de sa thèse, et comme s'il était démontré que toute traduction italienne fût nécessairement une paraphrase : « Combien est viril le son de ces paroles Françoises, et combien est mol celuy des Italiennes à comparaison : comment les Françoises semblent autant aller de roideur, que les autres aller laschement! »
A défaut de force, au moins l'italien gardera-t-il le mérite de la douceur, qu'on lui accorde généralement?
Henri Estienne n*en convient pas. Cette prétendue doaceur n'est que monotonie. Il raille, avant Voltaire, qui cherchera la même querelle aux Italiens, Tuniformité de leurs consonances finales : il s'amuse à composer une phrase de soixante-douze mots, dont quarante finissent en o; et une phrase de trente-huit mois, dont vingt-trois finissent en a. Mais ni Voltaire, ni Henri Estienne n'ont remarqué que celle monotonie est plus apparente que réelle, et qu'elle choque l'œil hien plus que l'oreille. En efTet l'accent italien (au rehours de l'accent français) n'est presque jamais sur la dernière syllahe; celle-ci est donc atone, la plupart du temps , et ne sonne que faiblement, comme fait notre e féminin final en français; caria moitié de nos mots finissent en e féminin; et les étrangers pourraient croire aussi 4]ue4e là résulte une grande uniformité dans l'harmonie de notre langue; il n'en est rien parce que cet e final est toujours atone. La même observation s'applique à l'a, à l'o, à l'i final des Italiens. Voltaire, qui savait l'italien, mais qui ne le parlait pas, peut bien ne s'être pas rendu compte de cela; mais Henri Estienne qui le parlait si familièrement qu'il réussissait même à se faire passer pour Italien, pouvait-il ignorer que cette langue fait surtout sonner la syllabe tonique, et laisse à peine entendre la finale atone?
Il ne reconnaît pas davantage à l'italien le privilège de la grâce, ou comme il dit de la gentillesse] et toutefois il semble faire consister surtout la grâce d'un idiome dans l'abondance des diminutifs, dont il raffole avec tout son temps. Il prétend que nous n'en
avons pas moins que Titalien; que nous en avons même davantage. Mais il ne dit pas que c'est à l'imitation de ritalien que les poètes du xvi® siècle en avaient fait si grand usage ou plutôt si grand abus. Il ne prévoit pas que cette floraison devait passer vite; et qu'elle était si peu dans le vrai génie de la langue que le français, après avoir perdu la plupart des diminutifs qui plaisaient tant aux poètes contemporains d'Ëstienne, n'a jamais senti, je crois, le regret de cette perte. Nous avons conservé les diminutifs qui signifient quelque chose; nous continuons à appeler maisonnette une petite maison ; et moucheron une petite mouche; mais nous avons rejeté tous ceux qui n'étaient que mignardise de langage, affectation pure. Je m'étonne qu'un esprit sérieux comme Henri Eslienne ait si fort goûté les tresses blondelettes qui ne dit pas plus que les tresses blondes; ou le gentil rossignolet, qui n'est qu'un rossignol; et les herbes nouvelettes qui sont les herbes nouvelles^ et rien de plus. Partout où le sufflxe diminutif ne modifle pas réellement la signification du mot simple, le diminutif n'est qu'une mièvrerie, et non une beauté.
Henri Estienne montre assez aisément que le français peut avoir plus de brièveté que l'italien; les mots correspondants sont en général plus courts chez nous; et notre syntaxe elle-même est un peu plus serrée; je crois seulement qu'il exagère la différence; et surtout qu'il a tort d'attribuer à l'idiome seul ce qui est encore plutôt l'effet du caractère national : les Italiens aiment à paraphraser; je crois qu'un Italien qui voudrait lutter de brièveté avec le français y
pourrait très bien parvenir; mais leur goût est plutôt à s'épandre un peu largement.
La partie la plus intéressante du livre d'Henri Ëstienne est celle où il traite de la richesse du français. Sur la richesse d'un vocabulaire, Henri Ëstienne partage les idées de son temps : une langue n'est jamais trop riche, et l'encombrement n'est pas à craindre. « Comme on n'appelle pas un homme riche qui n'ha que ce qui luy est nécessaire, mais faut qu'il ait aussi des choses dont il n'ha point besoin et desquelles il se pourroit bien passer : et quant aux nécessaires il luy en faut avoir à rechange. » Voilà de la façon que le français est riche : il a tous les mots nécessaires, à double et triple rechange, et il a voulu « quelque provision curieuse plustost que nécessaire d'aucuns (mots) qui sont plus rares que les autres ».
Henri Ëstienne exagère ici le nombre des synonymes; il n'y en a pas tant dans une langue bien faite; à vrai dire il n'y en a pas du tout, car tout l'effort des bons écrivains tend justement à effacer la synonymie en distinguant les nuances; et nous n'avons pas tant de mots de rechange à notre disposition; les mots de rechange abondent seulement quand les idées précises font défaut; car il n'y a qu'un seul terme propre à rendre exactement une idée précise.
Cette réserve faite, on trouve dans cette partie de son livre des choses fort curieuses. Sa thèse est que le français, pour l'abondance des mots, ne craint la comparaison avec aucune langue. Voyons le grec. Le