Cf. Dialogues, I
requises en un langage pour estre estimé riche : et puis voir si le nostre en est bien fourni. Je di donc premièrement que comme on n'appelle pas un homme riche quin'ha que ce qui luy est nécessaire, mais faut qu'il ait aussi des choses dont il n'ha point besoin et desquelles il se pourroit bien passer : et quant aux nécessaires, il luy en faut avoir à rechange (ce qu'on dit proprement des accoustremens) ainsi nostre langage n'est pas seulement fourni de mots dont il faut qu'il se serve ordinairement, pour exprimer ses conceptions : mais ha aussi quelque provision curieuse plus tost que nécessaire d'aucuns qui sont plus rares que les autres. Et quant aux nécessaires, on peut bien dire qu'il en ha à rechange : veu qu'il ha moyen d'exprimer une mesme chose en plusieurs sortes.
Je viendray incontinent aux exemples : insistant toutesfois principalement, sur ce que j'ay dict des mots nécessaires qu'il en ha à rechange. Et pource que j'estimerois avoir trop bon marché de la comparaison qu'il me faut faire, si je la faisois avec le langage Italien, je ne craindray point de la faire avec le Grec, lequel est à bon droit estimé riche pardessus tous les riches. Et craignant qu'on ne die que je luy veux rien oster, à fin que le nostre puisse plus aisément égaler sa richesse en cest endroit, ou pour le moins en approcher,
lOô DE LA PRECELLENCE
je m'en rapporteray à ce que PoUux * dit touchant les diverses paroles et diverses façons dont il use pour signifier un homme avare '. Car estant sur le propos de richesse, je me suis avisé de parler de Tavaricieux, qui est celuy par lequel plus elle est désirée.
PoUux donc commance par ces mots composez, Philargyros, Pliilochrysos, Philochrr^matos, Philoxerdr^s, etc. lesquels signifient Amateur d'argent. Qui aime Vor, Qui aime lapecune, Amateur du gain. Nous, en usant de mots simples (car je reserveray les composez pour Tarriere-garde) disons -4 vare ou Avaricieux, Eschars, Taquin, Tenant, Trojo tenant. Chiche, Vilain ou Chiche-vilain. Quant à ce mot Avare, il vient du Latin Avarus, lequel proprement respond à ce Grec cpiXoypuo-oç, (c'est à dire Amateur de Vor) si on le veut déduire de Avère et Aurum^. Quant à Tenant, il vient aussi des Latins, car ils disent Tenax, en ceste signification. Eschars est un peu esloingné de Parais, mais si en vient-il : et
l.JuliusPoIIux, grammairien Outre son Onnmasticon, il a
et sophiste contemporain de écrit' des Déclamations, des
Marc-Aurèle,naquitàNaucratis, Dissertations sur divers points
en Egypte, vers 130. Il vint de de mythologie et d'histoire, un
bonne heure à Rome où son Eloge de Rome ; un Epithalame
éloquence eut une grande à Commode, etc. Son Onomas-
réputation. Il fut l'un des trcon a beaucoup d'intérêt et
maîtres de Commode, qui, d'utilité.
devenu empereur, lui donna 2. Edition Bekker, Berlin,
la chaire d'éloquence d'Athè- 1846, p. 133 (r, 112).
nés. Il mourut peu de temps 3. Avarus est un dérivé de
après Commode, à Athènes, avère, mais non un composé
âgé de cinquante- huit ans. de atere et de aurum.
en approcheroit phis quand, en n'adjoustant point d'aspiration au C, on diroit Escars \ Le mot Vilain ha la mesme origine qu'on lui donne en sa première signification, ou à Villa ou à Vilis*. Quant aux deux autres, leur origine est en controverse'. Nos composez sont beaucoup plus signifians et ont plus d'emphase que ceux des Grecs, car nous disons, Pinsemaille^ Racledenare^ Serredenier, Serremiette, Pleurepain.
Maintenant, comme PoUux, après avoir proposé en combien de manières les Grecs exprimoyent cela, en usant d'un seul mot, vient à certaines façons de parler dont ils usoyent pour donner à entendre la mesme chose, je mettray ici des Françoises, mais en beaucoup plus grand nombre, advertissant de celles qui correspondent aux Grecques. Mais je commanceray par celles qui taxent plus doucement le vice, ce que les Grecs appeloyent parler par hypocorisme *. Nous disons donc. Il est un peu trop songneux de son proufU. ou, // est un peu trop attentif à son prouflt (comme les Latins, Nimium est attentus ad rem) nous disons aussi, // est un peu trop espargnant
1. Il n'y a aucun rapport haut allemand zanA:e/i, disputer tuivQ eschars ei parcus *^ eschars (néerl. tagghen); d'après d'auest très probablement un mot très , du haut-allemand zàhe, germanique. tenace, avare (en supposant
2. VilaiJi ne peut se rattacher un mot bas-allemand iaag , qu'à villa, tach). — Chiche^ d'après Sche-
3. D'après Littré , taquin 1er, vient du latin ciccum, vient de tac, clou, ce qui bagatelle.
attache; d'après Scheler, du 4. Voir Dialogues, I, 103.
108 DE LA PRECELLENCE
OU respargnant : // se restreind un peu trop, et quelquesfois, // est un peu trop bon mesnager. De tels hypocorismes Grecs PoUux n'amené aucun exemple.
Quant aux autres façons de parler, les unes sont bien plus violentes que les autres.
Avarice luy commande.
ou, Avarice le maîtrise, ou, Avarice le surmonte.
ou. Avarice luy domine.
ou. Avarice le gangne.
ou, // est le serf de l'argent.
ou. Avarice V emporte.
ou, // se laisse emporter à son avarice.
ou. Avarice le transporte.
(Lequel mot transporte est ce que les Latins disent Transversum rapit) Or pouvons-nou5 choisir entre ces neuf façons de parler celle que nous voudrions mettre en la place d'une seule Grecque qui est en PoUux, Elattion chrrimat(ùn. Nous disons aussi :
Avarice le mené.
ou, Le gain le mené.
ou, Avarice l'aveugle.
Lesquelles phrases sont semblables aux précédentes.
Et quelquesfois , parlans . plus doucement , disons»
DU LANGAGE FRANÇOIS. i09
// est addonné à Vavarice, ou, // est addonné au gain, ou, // est addonné à l'argent.
Mais quand on veut user de paroles fort aigres, on dit,
// brûle d^ avarice.
Il sèche d* avarice.
Il meurt d* avarice.
Encore plus aigrement se dit :
// est enragé après l'argent.
Il fait son Dieu de l'argent, ou, // nha autre Dieu que l'argent, ou, Il aime mieux un escu que Dieu,
Il engageroit son amc pour gangner,
(Ce qui convient avec ces mots de PoUux, TriU psychtin an antallaxas tou chrysiou, lesquels mots se rapportent du tout à ce que les Latins disoyent, Vendere animam lucro.)
Il engageroit son ame au diable pour en avoir. Il quitteroit sa part de paradis pour de l'argent.
Geste façon de parler n'est pas si aigre,
Il n'estime rien en ce monde que V argent :
laquelle revient à ce que dit Pollux, chrt\masi tr^ji eudœmoniam melrtùn.
no DE LA PRECELLENCE
Quant à ce qu'il dit, Ec pantos chrr^matizomenos ^ nous l'exprimons en toutes les sortes suivantes.
// fait son proufit de tout.
Rien ne luy est trop chaud ne trop froid.
Il prend à toutes mains.
Il en prend ab hoc et ab hac.
Tout luy est bon : il ne demande. qu'où il-y-en-a. Il en prendrait sur le grand autel.
Quant à ce Kyminopristr\s * qui est en PoUux, c'est une hyperbole semblable à ceste-ci, Il partivoit un œuf en deux. Au lieu dequoy nous disons aussi, // partiroit une maille en deux. Il est vray que ce Kyminopristr^s est dict encore plus hyperboliquement. Et à ce propos d'hyperbole, ceste façon de parler aussi en tient, // trouveroit à tondre sur un œuf. Et ceste-ci, // ne donnerait pas un gros œuf pour un menu. On voit bien qu'aucunes des précédentes aussi sont hyperboliques.
Au lieu de ce que PoUux dit JEschroxerdris, et Ouden an aischyntheis A(o Irjnma prosesti^ nous avons Vilain, car j'ay opinion que ce mot emporte plus qu'on ne pense : et qu'on n'adjouste-pas sans cause ce mot de Vilain à Chiche, quand on dit Un chiche-vilain : mais pour demonstrer un extrême degré de chicheté. On dit aussi, Cest un vilain tout outre, et, c'est un double -vilain ,
1. Littéralement : qui scie un grain de cumin. Le mot est employé par Âristote, Morale à Nicomaque, IV, 1.
DU LA3SCAGE FRAXÇCMS. III
Je laisse plusieurs manières de parler, les unes pour sentir trop leur populace : les autres pourre que plusieurs semblent faillir en irelles, comme quand on dit. Ce quil lient eh une nutin, lui e$chappe de Vauire. Car il faut dire, // cmind que cequil iietU en une main^ lui eschapj'e dr Vautre, Et d'autre part, puisque desja j'ay de ces façons de parler plus qu'il ne vol en fatut [«our surmonter Pollux, je me doy bien contenter. On me demandera sien surmontant Pollux, je f*en$e avoir surmonté la langue Greque quant à ce dont il est question : je respondray que sans m'arrester à Pollux ■ [« mrce que je sçay bien en ma conscience que Pt.illux a omis quelques phrases Greques; j'estime que si nous ne la surmontons en cest endroit, pour le moins nous l'égalons.
Or d^autant que cest article troisième et dernier, ha moins besoin de discours que les deux precedens, et plus, d'exemples, j'en proposeray encore un, m'effbrceant, comme an précèdent, de surmonter sinon le langage Grec, au moins PoIIux.
n commance donc ainsi : Emffe'troi Epi^tyjnon^ Ethas^ Tribon^ Tetrimmeno$ péri teinta, Entrihr^s*.
Nostre langage, an lieu de C4f?s mots-la, use de ceux-ci :
n esl expermemté en cela, on, U esi expert em. cela*
112 DE LA PRECELLENCE
// est versé en cela.
Il est stilé.
ou, // entend ce stile.
Il est grand docteur en cela.
Il est passé maistre en cela, ou, // s'en fait appeler maistre.
Il en ferait leçon, ou, // en tiendroit eschole.
C'est son mestier, ou, Cest son premier mestier.
Il n est pas apprenti en cela, ou, // n'y est pas nouveau.
ou, // est faict à cela.
Il s'entend bien en cela, ou, // est bien entendu en cela.
Il en sçait tout ce qu'il en faut sravoir.
Il en parle comme maistre.
ou, // n en parle pas comme clerc d'armes *.
Il en parle comme sçavant.
Il est fort suffisant en cela.
Il est rusé en cela.
Il y est leurré.
Il est vieil routier en cela.
Nous avons encore quelques autres paroles et façons de parler, par lesquelles pouvons exprimer ces mots grecs de Pollux : mais les unes sentent trop leur menu peuple, les autres ne plaisent pas à tous les mieux parlans : comme, pour exemple, ce mot Routine : aussi ce mot Prattique : quand on dit, // est prattique en cela, ce qu'on