‹ La précellence du langue françois;Chapitre 2 sur 212 · VIII PRÉFACE · texte numérisé non relu

VIII PRÉFACE

Tout autre est la méthode grammaticale d'Henri Estienne; ou plutôt il n'a pas de méthode. Il n'a qu'une érudition immense, une curiosité universelle, et une ingéniosité féconde. Armé de ces trois instruments, il s'avance hardiment, à travers les fourrés d'une science encore toute nouvelle, et presque à naître; il va devant lui, tout droit, bien qu'au hasard ; mêlant aux aperçus les plus fins et les plus justes, des erreurs énormes; amassant tout ce qu'il rencontre; cataloguant tout ce qu'il voit, ou croit voir, et hasardant sur toutes choses tout ce qu'il pense ou imagine. Entre les mains d'un autre homme, un tel procédé, joint à une telle abondance, n'aurait pu donner qu'un fatras. Les livres d'Henri Estienne sont désordonnés; mais au-dessus de ce désordre, il plane un certain bon sens supérieur; et son œuvre philologique, par le nombre et la variété, quelquefois aussi la justesse des vues, demeure intéressante, agréable et même utile à consulter.

Elle eut, à l'origine, une influence excellente. Henri Estienne a contribué plus que personne à préserver la bonne santé de la langue française dans une phase assez périlleuse de son existence. Son patriotisme littéraire, parfois un peu aveugle, eut du moins d'heureuses conséquences, et sauva le français d'un Bérieux danger, à cette époque où les uns o'admiraienl que les langues anciennes, el avaient le cœur, la mémoire et l'esprit tout farcis de latin, de grec et d'hébreu, qu'ils alléguaient sans cesse au mépris du pauvre langage vulgaire; où les autres affectaient de reconnaître a L'italien tout seul, parmi

les idiomes modernes, les qualités d'un langage civilisé, poétique, harmonieux. L'imitation italienne envahissait la France; déjà toute la cour, sous une reine florentine, s'attachait à travestir son langage et ses mœurs à la mode de delà les Alpes. L'intégrité du vocabulaire français et celle du caractère national (plus précieuse encore) étaient sérieusement menacées. On ne saurait trop louer Henri Estienne de s'être dégagé hardiment de tous les préjugés du pédantisme et de la mode. Il ne fut ni des latinisants ni des italianisants; il sut défendre obstinément contre l'hébreu, le latin, le grec, l'italien, la cause de la langue française; et il sut en montrer dans ses livres, parle précepte et par l'exemple, comme grammairien, comme écrivain, l'originalité, la vigueur, la souplesse et l'abondance.

Aujourd'hui même, il peut encore être utile. On avoue qu'il est plein d'erreurs; mais ses livres font penser; ils sont, comme on dit maintenant, « éminemment suggestifs », mots qu'il n'eût pas compris, mais dont il aurait bien su se passer, lui, l'infatigable chercheur de synonymes et d'équivalents; il eût dit, par exemple, que ses livres nous fournissent beaucoup d'idées ingénieuses; et qu'ils en font naître encore plus qu'ils n'en expriment. Je conviens qu'il serait dangereux de commencer une éducation philologique par les livres d'Henri Estienne. Il apporte à l'affirmation du faux une tranquille assurance qui pourrait égarer un esprit tout à fait novice. Mais quand on est pleinement assuré dans la possession et dans l'intelligence des quatre ou cinq principes

X PREFxVCE.

fondamentaux qui sont la base solide de la philologie française; quand on est, tout d'abord, inébranlablement persuadé que le français vient du bas-latin, non du bas-breton, ou du grec, ou de l'hébreu; que tous les mots du fonds populaire ont gardé l'accent tonique à la place où il était en bas-latin; que les transformations phonétiques se sont faites selon des lois fatales, inconscientes, non au hasard ou par convention; que les langues sont des produits naturels, non le résultat d'un artifice ou d'un contrat; quand, dis-je, on est solidement attaché à ces colonnes de la doctrine, on peut sans danger, même avec plaisir, et avec fruit, lire Henri Estienne. D'abord il est un des plus sûrs témoins de la langue de son temps; et ce qu'il nous apporte de faits, de tours, de mots pour la connaissance de l'idiome parlé au xvie siècle, est inappréciable. Puis la vie et l'ardeur qu'il met dans ses études sont aussi d'un bon exemple; il nous apprend ainsi que la philologie, cette science dont l'objet est vivant, veut être traitée d'une autre méthode et sur un autre ton que la science des choses mortes ou abstraites. Enfin, j'oserai dire qu'en voyant un homme d'esprit, el prodigieusement savant, se tromper parfois si complètement, nous nous instruisons nous-mêmes a être circonspects dans nos conclusions, et modestes dans Paffi rmatioh ; cette leçon a aussi son prix. Moralement, elle est excellente; scientifiquement, elle peut préserver du faux, sinon aidera trouver le vrai.

'REFACE. XI

Entre tant d'immenses travaux, Henri Estienne a consacré cinq ouvrages à la langue française. En 1558, il publiait la traduction en latin de la grammaire française composée par son père, Robert Estienne. Il donnait en 15G5 le Traictc de la conformité du langage françois avec le grec, en 1578, Deux dialogues du nouveau langage françois iialianizé et autrement desguizé. L'année suivante : le Project du livre intitulé : de la precellence du langage françois (1579). Enfin les Hypomneses de gallica lingua, qui sont un commentaire continu de la grammaire française de Robert Estienne furent publiés en 1582. Tous ces ouvrages, partis de la même main, offrent à peu près les mêmes qualités et les mêmes défauts. La Precellence est celui qui a le moins vieilli au regard de la science philologique actuelle.

A la fin du second Dialogue du langage françois italianizé, Philausone (Vami de l'italien), convaincu par Geltophile (Vami du français) et par Philalèthe (Vami de la vérité, c'est-à-dire Henri Estienne lui-même), se déclare prêt à faire amende honorable à notre langue, et à n'approuver plus « ceux qui à tous propos mettent des mots italiens en la place des (mots) francès » ; mais toutefois, pour se « convertir » tout à fait, il exprime le vœu qu'on lui fasse connaître « par vives raisons » que « nostre langage francès est aussi bon et aussi beau, tant pour tant, que le langage ita-

lien ». Sinon, au fond du cœur, il continuera de penser que « les mots italiens, meslés parmi les nostres, ont quelque garbe (galbe) plus grand que n'auroyent les nostres ». Celtophile intervient pour appuyer la demande : « Je vous prie, Monsieur Philalèthe, de prendre Monsieur Philausone au mot; car il me semble que desja d'ailleurs vous aviez quelque délibération d'en venir la. » Et Philalèthe se déclare prêt à fournir la démonstration requise. « Il n'est pas besoin de m'en prier, car je ne fi jamais chose plus volontiers. Seulement faut choisir le jour et le lieu; et j'ay espérance de faire encore plus qu'il ne requiert; sçavoir de monstrer l'excellence de nostre langage estre si grande que non seulement il ne doit estre postposé à l'italien; mais luy doit estre préféré; n'en desplaise à toute l'Italie. »

Ainsi se trouvait annoncé et promis au public un nouvel ouvrage sur la langue française, consacré expressément à démontrer la supériorité de notre idiome sur toutes les langues vivantes. Il l'écrivit en France, dans des circonstances singulières.

Dans Y Apologie pour Hérodote, Henri Estienne avait attaqué violemment l'Église catholique; et dans les deux Dialogues du nouveau langage françois italianizé, la cour de France. Après quoi, il arriva que, pour l'un et Fautre ouvrage, il fut inquiété par le Conseil à Genève, et dut se réfugier à Paris, où le roi Henri III lui lit le meilleur accueil; la cour elle-même ne le traita pas trop durement, puisqu'il avoue avoir mené, pendant plusieurs mois, en pleine sécurité, la vie d'un demi-courtisan (semi aulicus).

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