XVI II PREFACE
brèves; ouvertes ou fermées. Il embrouille toutes ces qualités. Nous prononçons différemment l'a dans grâce et dans /.race; dans mâle et dans malle; dans pâle et dans patte ; Henri Estienne explique ces différences par l'accent. Or dans ces mots, a est long et fermé; ou bien bref et ouvert; mais il est partout tonique.
L'auteur s'efforce ensuite de prouver la gravité du français par une série de traductions du latin en italien et en français, en prose et en vers, où il s'abuse quelquefois sur la supériorité qu'il croit reconnaître dans les traductions françaises; il s'abuse surtout quand il traduit lui-même envers, car il est médiocre poète.
Il compare ainsi un discours de Tacite traduit en italien par Giorgio Dati, avec le même discours traduit en français par Biaise de Yigenère. La traduction italienne est absolument diffuse, et moins une traduction qu'une paraphrase. La traduction française n'est pas bonne, mais elle est au moins un peu plus serrée. Henri Estienne en triomphe, comme si ce n'était pas lui qui avait choisi les deux morceaux à l'appui de sa thèse, et comme s'il était démontré que toute traduction italienne fût nécessairement une paraphrase : « Combien esl viril le son de ces paroles Françaises, et combien est mol celuy des Italiennes a comparaison : comment les Françoises Semblent autant aller de roideur, que les autres aller laschemenl ! »
A défaul de force, au moins l'italien gardera-t-il le mérite de la douceur, qu'on lui accorde généralement?
Henri Es tienne n'en convient pas. Cette prétendue douceur n'est que monotonie. 11 raille, avant Voltaire, qui cherchera la même querelle aux Italiens, l'uniformité de leurs consonances finales : il s'amuse à composer une phrase de soixante-douze mots , dont quarante finissent en o: et une phrase de trente-huit mots, dont vingt-trois finissent en a. Mais ni Voltaire, ni Henri Estienne n'ont remarqué que cette monotonie est plus apparente que réelle, et qu'elle choque l'œil bien plus que l'oreille. En effet l'accent italien (au rebours de l'accent français) n'est presque jamais sur la dernière syllabe; celle-ci est donc atone, la plupart du temps , et ne sonne que faiblement, comme fait notre e féminin final en français; caria moitié de nos mots finissent en e féminin; et les étrangers pourraient croire aussi que de là résulte une grande uniformité dans l'harmonie de notre langue; il n'en est rien parce que cet e final est toujours atone. La même observation s'applique à l'a, à l'o, à Yi final des Italiens. Voltaire, qui savait l'italien, mais qui ne le parlait pas, peut bien ne s'être pas rendu compte de cela; mais Henri Estienne qui le parlait si familièrement qu'il réussissait même à se faire passer pour Italien, pouvait-il ignorer que cette langue fait surtout sonner la syllabe tonique, et laisse à peine entendre la finale atone?
Il ne reconnaît pas davantage à l'italien le privilège de la grâce, ou comme il dit de la gentillesse; et toutefois il semble faire consister surtout la grâce d'un idiome dans l'abondance des diminutifs, dont il raffole avec tout son temps. Il prétend que nous n'en
avons pas moins que l'italien; que nous en avons même davantage. Mais il ne dit pas que c'est à l'imitation de l'italien que les poètes du xvic siècle en avaient fait si grand usage ou plutôt si grand abus. Il ne prévoit pas que cette floraison devait passer vite; et qu'elle était si peu dans le vrai génie de la langue que le français, après avoir perdu la plupart des diminutifs qui plaisaient tant aux poètes contemporains d'Estienne, n'a jamais senti, je crois, le regret de cette perte. Nous avons conservé les diminutifs qui signifient quelque chose; nous continuons à appeler maisonnette une petite maison; et moucheron une petite mouche; mais nous avons rejeté tous ceux qui n'étaient que mignardise de langage, affectation pure. Je m'étonne qu'un esprit sérieux comme Henri Estienne ait si fort goûté les tresses blonde lettes qui ne dit pas plus que les tresses blondes; ou le gentil rossignolet, qui n'est qu'un rossignol; et les herbes nouvelettes qui sont les herbes nouvelles, et rien de plus. Partout où le suffixe diminutif ne modifie pas réellement la signification du motsimple, le diminutif n'est qu'une mièvrerie, et non une beauté.
Henri Estienne montre assez aisément que le français peut avoir plus de brièveté que l'italien; les mots correspondants sont en général plus courts chez QOUS; et notre syntaxe elle-même est un peu plus serrée; je crois seulement qu'il exagère la différence; el surtout qu'il a tort d'attribuer à l'idiome seul ce qui est encore plutôt l'effet du caractère national : les Italiens aiment à paraphraser; je crois qu'un Italien qui voudrait lutter de brièveté avec le français y
pourrait très bien parvenir; mais leur goût est plutôt à s'épandre un peu largement.
La partie la plus intéressante du livre d'Henri Estienne est celle où il traite de la richesse du français. Sur la richesse d'un vocabulaire, Henri Estienne partage les idées de son temps : une langue n'est jamais trop riche, et l'encombrement n'est pas à craindre. « Comme on n'appelle pas un homme riche qui n'ha que ce qui luy est nécessaire, mais faut qu'il ait aussi des choses dont il n'ha point besoin et desquelles il se pourroit bien passer : et quant aux nécessaires il luy en faut avoir à rechange. » Voilà de la façon que le français est riche : il a tous les mots nécessaires, à double et triple rechange, et il a voulu « quelque provision curieuse plustost que nécessaire d'aucuns (mots) qui sont plus rares que les autres ».
Henri Estienne exagère ici le nombre des synonymes; il n'y en a pas tant dans une langue bien faite; à vrai dire il n'y en a pas du tout, car tout l'effort des bons écrivains tend justement à effacer la synonymie en distinguant les nuances; et nous n'avons pas tant de mots de rechange à notre disposition; les mots de rechange abondent seulement quand les idées précises font défaut; car il n'y a qu'un seul terme propre à rendre exactement une idée précise.
Cette réserve faite, on trouve dans cette partie de son livre des choses fort curieuses. Sa thèse est que le français, pour l'abondance des mots, ne craint la comparaison avec aucune langue. Voyons le grec. Le-