Cf. Dialogues, I, 118; 12G
DC LANGAGE FRANÇOIS. iOo
requises on un langage pour estre estimé riche : el puis voir si le nostre en est bien fourni. Je di donc premièrement que comme on n'appelle pas un homme riche quin'ha que ce qui luy est nécessaire, mais faut qu'il ait aussi des choses dont il n'ha point besoin et desquelles il se pourroit bien passer : et quant aux nécessaires, il luy en faut avoir à rechange (ce qu'on dit proprement des accoustremens) ainsi nostre langage n'est pas seulement fourni de mots dont il faut qu'il se serve ordinairement, pour exprimer ses conceptions : mais ha aussi quelque provision curieuse plus tost que nécessaire d'aucuns qui sont plus rares que les autres. Et quant aux nécessaires, on peut bien dire qu'il en ha à rechange : veu qu'il lia moyen d'exprimer une mesme chose en plusieurs sortes.
Je viendra)* incontinent aux exemples : insistant toutesfois principalement, sur ce que j'ay dict des mots nécessaires qu'il en ha à rechange. Et pource que j'estimerois avoir trop bon marché de la comparaison qu'il me faut faire, si je la faisois avec le langage Italien, je ne craindray point de la faire avec le Grec, lequel est à bon droit estimé riche pardessus tous les riches. Et craignant qu'on ne die que je luy veux rien oster, à fin que le nostre puisse plus aisément égaler sa richesse en cest endroit, ou pour le moins en approcher,
106 DE LA PRECELLENCE
je m'en rapporteray à ce que Pollux ' dit touchant les diverses paroles et diverses façons dont il use pour signifier un homme avare 2. Car estant sur le propos de richesse, je me suis avisé de parler de Tavaricieux, qui est celuy par lequel plus elle est désirée.
Pollux donc commance par ces mots composez, Philargyros, Philochrysos, Philochrr\matos, Philoxerdrts, etc. lesquels signifient Amateur d'argent, Quiaime l'or, Qui aime la pecune, Amateur du gain. Nous, en usant de mots simples (car je reserveray les composez pour l'arriere-garde) disons Avare ou Avaricieux, Eschars, Taquin, Tenant, Trop tenant, Chiche, Vilain ou Chiche-vilain. Quant à ce mot Avare, il vient du Latin Avarus, lequel proprement respond à ce Grec cptXo^ptNxoç, (c'est à dire A moteur de Vor) si on le veut déduire de Avère et Aurum9. Quant à Tenant, il vient aussi des Latins, car ils disent Tenax, en ceste signification. Eschars est un peu esloingné de Parais, mais si en vient-il : cl
l.Julius Pollux, grammairien Outre son Onomasticon, il a
<•! sophiste contemporain de écrit «les Déclamations, «les
Marc-Aurèle, naquit à Naucrntis, Dissertations sur divers points
en Egypte, vers 130. Il vint de de mythologie et d'histoire, un
bonne heure à Rome où son Eloge de Rome; un Epithafame
éloquence état une grande à Commode, etc. Son Onamas-
réputation. 11 fut l'un des ticon a beaucoup d'intérêt et
maîtres de Commode, qui, d'utilité.
devenu empereur, lui donna 2. Edition Bekker, Berlin,
la chaire d'éloquence d'Athè- 1846, p. 133 (1\ 115
nés. Il mourut peu de temps 3. Avarus est un dérivé de
après Commode, à Athènes, arcrc. mais non un composé
âgé de cinquante- huit ans. de avère et de aurum.
en approchèrent plus quand, en n'adjoustant point d'aspiration au C, on diroit Escars \ Le mot Vilain ha la mesme origine qu'on lui donne en sa première signification, ou à Villa ou à Vilis*. Quant aux deux autres, leur origine est en controverse3.
Nos composez sont beaucoup plus signifîans et ont plus d'emphase que ceux des Grecs, car nous disons, Pinsemaille, Racledenare, Serredenier, Serremiette, Pleurepain.
Maintenant, comme Pollux, après avoir proposé en combien de manières les Grecs exprimoyent cela, en usant d'un seul mot, vient à certaines façons de parler dont ils usoyent pour donner à entendre la mesme chose, je mettray ici des Francoises, mais en beaucoup plus grand nombre, advertissant de celles qui correspondent aux Grecques. Mais je eommanceray par celles qui taxent plus doucement le vice, ce que les Grecs appeloyent parler par hypocorisme *. Nous disons donc, // est un peu trop songneux de son prou fit. ou, II est un peu trop attentif à son prou fil (comme les Latins, Nimium est attentas ad rem) nous disons aussi, 77 est un peu trop espargnant
1. Il n'y a aucun rapport haut allemand zanken, disputer entre eschars et parcus ; eschars (néerl. tagghen); d'après d'aufst très probablement un mot très, du haut-allemand zâhe, germanique. tenace, avare (en supposant
2. Vilain ne peut se rattacher un mot bas-allemand taag , qu'à villa. tach). — Chiche, d'après Sche-
3. D'après Littré , taquin 1er. vient du latin cieewn, vient de tac, clou. ce. qui bagatelle.
attache; d'après Scheler, du 4. Voir Dialogues. I, 103.
108 DE LA PRECELLENCE
ou respargnant : // se restreint! un peu trop, et quelquesfois, // est un peu trop bon mesnager. De tels hypocorismes Grecs Pollux n'amené aucun exemple.
Quant aux autres façons de parler, les unes sont bien plus violentes que les autres.
Avarice luy commande.
ou, Avarice le maîtrise.
ou, Avarice le surmonte.
ou, Avarice luy domine.
ou, Avarice legangne.
ou, // est le serf de l'argent.
ou, Avarice t'emporte.
ou, // se laisse emporter à son avarice. ou, Avarice le transporte.
(Lequel mot transporte est ce que les Latins disent Transversum rapit) Or pouvons-nous choisir entre ces neuf façons de parler celle que nous voudrions mettre en la place d'une seule Grecque qui est en Pollux, Elatton chromât un. Nous disons aussi :
Avarice le mené. ou, Le gain le mené.
ou, Avarice l'aveugle.
Lesquelles phrases sont semblables aux précédentes.
Et quelquesfois , parlans plus doucement , disons,
77 est addonné à l'avarice.
ou, Il est addonné au gain.
ou, Il est addonné à l'argent.
Mais quand on veut user de paroles fort aigres, on dit,
Il bride d'avarice.
Il sèche d'avarice.
Il meurt d'avarice.
Encore plus aigrement se dit :
Il est enragé après l'argent.
Il fait son Dieu de l'argent.
ou, Il n'ha autre Dieu que l'argent.
ou, Il aime mieux un escu que Dieu.
Il engageroit son ame pour gangner.
(Ce qui convient avec ces mots de Pollux, Tt\n psych-r\n an antallaxas (on chrysiou, lesquels mots se rapportent du tout à ce que les Latins disoyent, Vendere animam lucro.)
Il engageroit son ame au diable pour en avoir. Il quittcroit sa part de paradis pour de l'argent.
Ceste façon de parler n'est pas si aigre,
Il n'estime rien en ce monde que l'argent :
laquelle revient à ce que dit Pollux, chrtpnasi tyw
eudœmoniam mefnon.
110 DE LA PRECELLENGE
Quant à ce qu'il dit, Ec pantos chr^matizomenos, nous l'exprimons en toutes les sortes suivantes.
// fait son proufit de tout.
Rien ne luy est trop chaud ne trop froid. Il prend à toutes mains.
Il en prend ab hoc et ab hac.
Tout luy est bon : il ne demande qu où il-y-en-a. Il en prendroit sur le grand autel.
Quant à ce Kym'(nopristrisi qui est en Pollux, c'est une hyperbole semblable à ceste-ci, II partivoit un œuf en deux. Au lieu dequoy nous disons aussi, // partir oit une maille en deux. Il est vray que ce Kyminoprist7\S est dict encore plus hyperboliquement. Et à ce propos d'hyperbole, ceste façon de parler aussi en tient, // trouveroit à tondre sur un œuf. Et ceste-ci, // ne donneroit pas un gros œuf pour un menu. On voit bien qu'aucunes des précédentes aussi sont hyperboliques.
Au lieu de ce que Pollux dit dSschroxera\8t et Oudot an aischyntkeis //o ly\mma prosesti, nous avons Vilain, car j'ay opinion que ce mol emporte plus qu'on ne pense : et qu'on n'adjouste-pas sans cause ce mot de Vilain à Chiche, quand on dit Un chiche-vilain : mais pour demonstrer un extrême degré de chicheté. On dit aussi, C'est un vilain tout outre, et, c'est un double vilain.
1. Littéralement : qui scie un grain de cumin. Le mot est employé par Aristote, Morale à Uicomaque, IV, 1.
DU LANGAGE FRANÇOIS. 11 i
Je laisse plusieurs manières de parler, les unes pour sentir trop leur populace : les autres pouree que plusieurs semblent faillir en icelles, comme quand on dit, Ce qu il tient en une main, lui eschappe de Vautre. Car il faut dire, Il craind que ce qu il tient en une main, lui eschappe de Vautre. Et d'autre part, puisque desja j'ay de ces façons de parler plus qu'il ne m'en faut pour surmonter Pollux, je me doy bien contenter. On me demandera sini surmontant Pollux, je pense avoir surmonté la Langue Greque quant à ce dont il est question : je respondray que sans m'arrester à Pollux (pouree que je sçay bien en ma conscience que Pollux a omis quelques phrases Greques) j'estime que si nous ne la surmontons en cest endroit, pour le moins nous l'égalons.
Or d'autant que cest article troisième et dernier, ha moins besoin de discours que les deux precedens, et plus, d'exemples, j'en proposeray encore un, m'efforceant, comme au p recèdent, de surmonter sinon le langage Grec, au moins Pollux.
Il commance donc ainsi : Empeiros Epistr^non, Ethas, Tribon, Tetrimmenos péri fauta, Entrions*.
Nostre langage, au lieu de ces mots-la, use de ceux-ci :
// est expérimenté en cela.
ou, // est expert en cela.
i. Édition citée, p. 224 (E, 141).
112 DE LA PRECELLENCE
II est versé en cela.
Il est stilé.
ou, // entend ce stile.
Il est grand docteur en cela.
Il est passé maistre en cela.
ou, // s'en fait appeler maistre.
Il en f croit leçon .
ou, 77 en tiendront eschole.
C'est son mestier.
ou, C est son premier mestier.
Il n'est pas apprenti en cela.
ou, Il n'y est pas nouveau.
ou, Il est faict à cela.
Il s'entend bien en cela.
ou, Il est bien entendu en cela.
Il en scait tout ce qu'il en faut sçavoir.
Il en parle comme maistre.
ou, Il n'en parle pas comme clerc d'armes l.
Il en parle comme scavant.
Il est fort suffisant en cela.
Il est rusé en cela.
Il y est leurré.
Il est vieil routier en cela.
Nous avons encore quelques autres paroles et façons de parler, par lesquelles pouvons exprimer ces mots grecs de Pollux : mais les unes sentent trop leur menu peuple. Les autres ue plaisent pas à tous les mieux parlans : comme, pour exemple, ce mot Routine /aussi ce mol Prattique : quand on dit, II est prattique en cela, ce qu'on