XXIV PREFACE
Henri Estienne a très bien reconnu que la principale source de l'abondance des mots en français provient moins du grand nombre des formes que de celui des significations que chaque forme est apte à recevoir. En d'autres termes, notre langue a une puissance métaphorique très remarquable, et que les autres langues ne possèdent pas, tant s'en faut, au même degré; il n'est presque pas un mot concret, désignant un objet palpable et matériel, qui ne puisse être pris, en français, au figuré, et recevoir une acception nouvelle et particulière. Nous avons même quantité de mots abstraits qui, par un procédé analogue et contraire, peuvent désigner parfois des objets concrets. Villemain, après Furetière, regrettait ainsi le terme énergique d'orgueil employé par les artisans pour désigner l'appui qui fait dresser la tête du levier et que les savants appelaient du beau mot d'hypomochlion.
Henri Estienne admire aussi le grand nombre de mots expressifs que la langue usuelle empruntait des langages techniques et spéciaux; particulièrement de celui de la vénerie et de la fauconnerie; Du Bellay. dans la Défense et illustration de la langue française, et Ronsard dans la préface de la Franciade l'avaient mis sur la voie de cette observation; mais il a développé largement ce qui ailleurs n'était qu'indiqué. Il énumère une foule d'expressions pittoresques être aux abbois, rendre les abbois, prendre Vessort, faire une gorge chaude, tenir en mue; des adjectifs comme niais, hagard, débonnaire, leurré, esmerillonné; des substantifs : la curée, un hobreau; des verbes :
fureter, herissonner; et bien d'autres mots empruntés directement de la langue des chasseurs. Ce qui faisait dire à Montaigne : « Il n'est rien qu'on ne feist du jargon de nos chasses, qui est un généreux terrain à emprunter. »
D'autres vocabulaires techniques n'avaient pas été moins féconds ; celui des jeux, par exemple, et surtout du jeu de paume; cest à racler et à bander, que de bond que de volée, jouer pardessus la chorde, courir après son esteuf, marquez bien ceste chasse, faire de quelqu'un son naquet. Mais il semble que ces expressions étaient moins enracinées dans la langue générale que les termes de vénerie et de fauconnerie; car ceux-ci ont survécu presque tous, et les termes du jeu de paume ne sont plus compris; on n'en voit pas la raison, car ce jeu était plus répandu encore que la chasse dans toutes les classes de la nation. Beaucoup des termes que le français, par métaphore, empruntait de l'art monétaire, ont également disparu; il reste billon, aloi; mais Estienne en énumère beaucoup d'autres que nous avons laissé perdre.
Il vient à une autre source de richesses, à cette mine à peu près inépuisable des dialectes; comme Ronsard il rêve de faire du français une langue composite, indéfiniment abondante, où l'on ferait entrer des mots pris de toutes les provinces, même des provinces du Midi : dessein chimérique et dangereux, mais dont furent épris tous ces audacieux écrivains du xvic siècle. Autant l'époque suivante fera son principal souci d'épurer, de tamiser le vocabulaire, autant ceux-ci n'ont d'autre ambition que d'y faire entrer