V. E. Pasquier, Recherches, «les Histoires de Paule Jove
VIII, l. D'après lui, trisaïeul a livre trent septiesme ». tandis
été employé pour la première que le Loyal Serviteur emploie
fois par •• Denis Sauvage, sei- le composé entièrement latin
gneur du Parc, en sa traduction terayeul (chapitre Ier).
158 DE LA PRECELLENCE
pour nous représenter ce beau mot d'Homère, Chahochitwnes, ils ont dict (en despit de la couardise des Latins) Fervestus1. Etpourquoy ne diroiton Fervestu aussi bien qu'on dit Courtvestul II est vray qu'on prononce plustost Courvestu, sans t. Ainsi pourquoy ne dira on Porteciel (en parlant d'Atlas) pourquoy , en parlant d'Hercule ou d'Ulysse, ne dira on Portepene ou Portelabeur, au lieu du Grec Polytlasï II feroit beau voir que nous eussions fait un composé pour un crocheteur, en rappelant Portefaix : pareillement pour un paresseux, en l'appelant Fainéant : et que nous vousissions demourer courts, quand il seroit question d'honorer la mémoire des gens de bien de quelque bel epithete, et principalement de ceux qui ont eu un naturel directement contraire à celuy des paresseux. Il faut aussi considérer qu'entre les mots usitez, composez du verbe Porter, nous n'avons pas seulement Portefaix (au lieu de ce que les Grecs usent de deux mots, ayans une mesme façon de composition et semblable à la nostre, Achtliophoros et Phortopkoros) , mais -aussi Portepanier est fort en usage en ceste ville <le Paris. Quant à Portenseigne, aussi on sçait qu'il estoit en usage desja du temps de nos ancestres : comme aussi Portesper : quand on disoit que le
1. L'ancienne langue disait était fervestu ou fervetH. non seulement fervestu, mais cette dernière forme qu'emploie aussi /erveslir. Le participe Fauelicl. (Voir Godefroy.j
connestable estoit portespee du roy. Et depuis ce mot a esté appliqué au pendant de la ceinture : lequel en quelques lieux on appelle aussi le ceinturon. Et en la cour sont assez usitez ces trois, Portetable, Portechaire, Portequeue. Nous avons aussi quelques autres où on voit telle composition : mais quand nous n'aurions que ce premier, Portefaix, il nous pourroit suffire pour nous faire avouer les compositions susdictes : ausquelles j'adjouste ceste-ci, Portecharge. car, pour dire la vérité, comme je ne ferois non plus de difficulté de dire Portelabeur que Portepene, aussi ne craindrois je point d'user de Portecharge, où la ryme le requerroit. Je passe plus outre, car je di que de deux princes, dont l'un seroit pacifique, et aimeroit la paix (autant qu'on la doit aimer pour le repos des subjects) l'autre seroit addonné du tout à la guerre, je ne craindrois point de donner à l'un l'epithete de Portepaix, à l'autre, celuy de Porteguerre. Et me souvient, à ce propos, que Joachim du Bellay en quelque epistre, servant de préface1, monstre avoir quelque crainte que ces deux composez, Porteloix et Porteciel, par lui forgez (ainsi qu'il dit) ne desplaisent aux lecteurs : mais depuis la poésie Françoise s'est monstree encore plus courageusement hardie : tesmoin celuy qui a dict,
l. Édition Marty-La veaux, I, livres de VEneide de Virgile j£H . dans l'épitre qui pré- (IV et VI). cède la traduction de Deux
160 DE LA PRECELLENCE
Du ciel porte flambeaux '. J'advertiray toutesfois (en passant) qu'il faut (à mon avis) user plustost de composez qui ayent au bout le nombre singulier : comme ici quand Porte/lambeau eust pu estre dict, il me semble qu'il eust eu meilleure grâce : mais je confesse qu'en parlant du ciel il faloit l'appeler Porte flambeaux, en usant du pluriel : comme au contraire pour le Dadojihoros Grec, ou Dadouchos, ce Porteflambeau seroit justement son cas. Au reste, j'ay encore deux beaux composez que je veux adjouster aux precedens, Portelumière et Portejour : le second, dict de l'aurore (que nous appelons l'aube) : le premier, du jour -.
Or voyons si nous pouvons point faire le mesme en quelques autres endroits qu'en ces! uyci. c'est-à-dire si, comme nous avons pris ces composez, ja usitez de long temps, pour patrons àê plusieurs autres, ayans un mesme verbe, ainsi nous n'en trouverons point par Lesquels nous puissions estre semblablemml guidez. Je <Ii dond que nous avons Boute feu y ja ancien : el que je ai craindrois point d'en forger un, a l'exemple di cestuy-ci, Bouteguerre: comme parcidevaol j'avoii
i. Dm Bartas, au commence- apparaître <!«• nouveaux mots
ment <!<• /'/ Semaine. ainsi composés. Seulement ced
2. On voit que les idées d'Es- composés ne peuvent rirre qu<j
tienne sur ce point sont celles comme substantifs, et la faute
•le la Pléiade. Ce procédé de de Ronsard el dé la Pléiade a
formation n'a jamais cessé été d'en faire des adj
d'être très vivant chez nous el comme le voudrait encoi
tous les jours nous voyons tienne.
Forgé Porleguerre, aussi bien que Portepaix. Pareillement sur l'ancien Songemalice (qui respond au Grec Kaxomechanos, comme j'ay dict cidevant) j'oserois bien forger SongenouveUe et (comme on vient de l'un à l'autre) ne ferois difficulté de forger Forgenouvelle. Et quant est de Songemalice, où je me trouverais empesché à rymer dessus, je penserois ne faire desplaisir à mon langage si je mettais en sa place Songe finesse. Je ne doute point (pie l'exemple aussi des cinq que j'ay proposez quand je parlois de l'avaricieux, ne nous puisse beaucoup proufîter. J'enten ces cinq, Pinsemaille, Racledenare, Serredenier, Serremiette, Pleure-pain. lesquels composez je maintien estre autant beaux et autant significatifs qu'aucuns que sçauroit faire la langue Greque. Quant au dernier Pleurepain, il convient fort bien avec la façon de parler dont use Plaute en ce passage de la comédie qui est intituler' Aulularia : où il parle hyperboliquement d'un qui estoit avaricieux,
Âquam hcrclc plorat, qiium lavât, profundere *,
Suivant laquelle phrase, Pleurepain seroit Qui plorat panem comedere.
Je produiray une autre fois plus grand nombre d'exemples, pour prouver ce que j'ay mis en avant touchant le moyen que nous avons de
i. II, iv, 29.
162 DE LA PRECELLENCE
forger de beaux composez, j'enten, a lois que Dieu me fera la grâce de construire l'œuvre dont voyci le project. Et cependant je veux bien que le lecteur sçache que ces excellons poètes que nous avons aujourdhuy, lui en fourniront beaucoup. Mais je ne doute point qu'entre ces compositions les unes ne luy plaisent bien plus que les autres. De ma part je suis d'opinion que quelquesfois (selon les endroits) le monosyllabe ha meilleure grâce, au bout d'un mot composé, que le dissyllabe, et le dissyllabe que le trissyllabe. Voyla pourquoy Chassevent me plaist fort, et autres qui ont ce monosyllabe au bout : aussi Bornemois dict de la Lune : et pourquoy de Mercure je dirois plustost Guidenef que Guidenavire : et de lliyver, Porte froid, que Porte froidure. Toutesfois je ne veux pas faire une règle générale : et qu'ainsi soit, en parlant de ce mesme, je trouve meilleur Aimelyrè ou Portelyre que Aimelut ou Portelut. El c'esl pourquoy j'ay dict, Quelquesfois cl selon les endroits. Car il n'y a point de doute qu'en quelques lieux les dissyllabes n'ayenl pas si lionne grâce : et que les frissyllabes, ou pour le moins si longs qu'ils peuvent sembler trissyllabes, n'en ayenl encore moins. Ce que nous devons considérer en ce mesmemeni que j'ay dict naguère de ce mol Porte/lambeaux, qu'il ne sembloit pas estre si agréable à l'oreille que seroit Porte flambeau, car ce qui rend ce pluriel moins plaisant, c'esl (à mon avis) la Longueur
Kl" LANGAGE FRANÇOIS. 1 63
Et qu'ainsi soit si parlans du Printemps, nous L'appelons Porte/leurs, si nous appelons l'Automne Porte fruits, si nous disons que l'Esté esiPortegrains, encore que ces monosyllabes soyent de nombre pluriel, ceste composition ne laisse pas d'estre trouvée douce. Aussi quand on dit du Somme qu'il est Charmepenes (la ryme ne permettant de dire Charme pené) cestuy-ci pareillement semble plus passable à l'oreille quecest autre mentionné cidessus. Au demeurant, si ces excellens poètes [l'honneur desquels j'ay d'autant plus en recommandation que je les voy s'efforcer à honorer nostre langage) veulent donner lieu au précèdent advertissement, je les prieray recevoir encore cestuy-ci touchant la discrétion qu'ils doivent avoir en l'usage de tels epithetes : c'est qu'ils se souviennent de ce que disoit la gentile poetrice Corinne : Trk chtiri dei speirsm, alla mr{ hoho tto l/ti/lav.b) \
Il me semble que j'ay monstre bien clairement et amplement nos grans moyens d'adjouster richesse sur richesse, s'il ne tient qu'à forger des mots, esquels nous usions de composition : et que nous n'avons faute que de hardiesse : or pensonsnous que les Italiens puissent dire le mesme de leur langage? Dire le pourront-ils : mais le prouvu-, non. Je sçay bien qu'ils ont des mots com-
l. Phitarehi Scvipta moralia. édition Didot, De qloria Atlio- '■n. I. il»:;.
164 DE LA PRECELLENCE
posez : et mesme qu'ils en forgent quelquesfois. Car il me souvient d'un duquel moymesme suis contraint d'user souvent, Ingannavillano : pource que j'ay une maison aux champs ', possédée au paravantparun gentilhomme Italien : lequel avoit nommé ainsi le fruict d'un certain poirier : et comme je tien la maison, aussi retien-je ce nom : pour ne pouvoir trouver le propre. Or sonne ce mot comme si on disoit Trompevilain : d'autant que c'est un fort bon fruit, mais n'est jugé tel à la veue, et principalement par les lourdaux, qui n'ont jamais esté curieux de considérer 1rs diverses sortes de poires, et d'ailleurs n'en ont guère veu. Gest exemple est un des beaux que je pourrois amener : et pourtant n'en ameneray point d'autre : mais confessant (comme j'ay desja faict) qu'ils ont des mots composez, et qu'ils en font aussi quelquesfois, j'adjousteray que beaucoup s'en faut qu'ils en ayent tant que non-, i I qu'ils soyent de si bonne grâce que les nostres. Car il faut que pour le moins ils m'accordent deux choses : l'une, que faut plus les mots sont longsi tant plus sont malaisez à renger en composition (et c'est pourquoy le langage Alemand, qui les ha courts, est bien fourni de vocables compo