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qui nous sommes et d'où nous sommes. Ceci ou cela, tout ce qui est de Dieu, tout ce qui est Dieu même, il faut le croire pieusement, y penser saintement, le concevoir autant qu'il est permis et possible, mais toujours à titre de mystère inelfable. Trêve de paroles ! silence à la langue! Au cœur seul d'entrer en action, au cœur de s'élever jusque-là. car ce ne sont point des choses qui puissent monter au cœur de l'homme, mais où le cœur de l'homme doit monter*. »
Quelle lumière pouvons-nous donc prétendre? Une lueur dans un moment d'extase, puis les ténèbres, et ce sera tout-. Du moins n'est-il pas téméraire de chercher dans la créature quelque analogie, quelque reflet lointain, pour nous aider, non pas certes à comprendre, — Augustin proteste tout de nouveau que c'est impossible, — mais à concevoir un peu moins imparfaitement ce fait mystérieux, le fait de cette Trinité tout à la fois séparable et inséparable. Et quelle créature interroger? Toi-même, ô homme! toi, l'image delà Trinité toutentière, et en toi, non pas la chair, l'être extérieur, mais cet autre toi plus intime qui est l'esprit. Rappelle-toi le point précis de la recherche : il s'agit de trouver en toi quelque chose qui, étant bien réellement triple, ne fasse qu'un dans l'action, un composé ternaire dont les éléments se nomment à part et opèrent inséparablement. — Ici ne résumons plus; écoutons.
« 0 homme! as-tu une mémoire ? Ehl si tu n'en as pas, ce que je viens de dire, commentl'as tu retenu? Mais peutêtre ce que je viens de dire est-il oublié déjà. Eh bien! ce mot que je prononce, dixi, ces deux syllabes, tu ne les retiendrais pas sans mémoire. D'où saurais-tu qu'il y en a
1. Quis videt hoc? Quis capit hoc? Compesciimus nos : meminerimus qui. unde loquiiuur. lUud et illud. quidquid est quod Deus est, pie credatur. sancte cogitetur, et, quantum datur, quantum potest, inelfabiliter intelligatur. Quiescant verba. cesset lingua, cor excitetur, cor illuc levetur. Non enim est illud taie quod in cor hominis ascendat, sed quo cor hominis ascendat.
2. Bossuet ne s est-il pas souvenu de ce passage dans son admirable Elé'.-ation sur le Verbe avant tous les temps?
deux, si, au moment où résonne la seconde, la première travail échappé? Mais à quoi bon m'étendre? Pourquoi me travailler, pourquoi nVévertuer à te convaincre? La chose €St claire : tu as une mémoire.
« Autre question : as-tu une intelligence? — Oui. Faute de mémoire, tu ne retiendrais pas mes paroles; faute d'intelligence, tu ne comprendrais pas ce que tu as retenu. Tu as donc aussi une inteUigence. Cette intelligence, tu la ramènes sur l'objet que la mémoire conserve, tu le regardes ; en le regardant tu en prends idée et l'on peut dire alors qu'il t'est connu.
« Troisième question : tu as une mémoire pour retenir la parole ; tu as une intelligence pour comprendre la parole retenue. Or, sur ces deux points, je te le demande : est-ce volontairement que tu as retenu et compris? — Tout à fait volontairement, dis-tu encore. — Tu as donc une volonté. Et voilà les trois éléments que j'avais promis de rendre sensibles aux esprits comme aux oreilles. Trois éléments qui sont en toi, que tu peux compter, mais que tu ne peux séparer; trois éléments, dis-je, mémoire, intelligence, volonté ; trois éléments que tu me nommes séparément, mais que tu me présentes, remarque-le bien, €omme à la fois séparés et inséparables.
« Dieu nous aidera, et je sens qu'il nous aide. Oui, à vous voir si bien comprendre, je sens qu'il est là. Vos cris m'avertissent que vous avez tout saisi, et j'ai confiance qu'il va nous aider à tout saisir jusqu'au bout. J'avais promis trois éléments séparables dans l'énoncé, inséparables dans l'opération. J'ignorais ce qu'il y avait dans ton esprit; tu me l'as indiqué en me disant : memoria, et €6 mot, ce son, cette parole est venue de ton esprit à mon oreille. Ce phénomène de la mémoire, tu y pensais tout bas, mais tu ne le disais pas encore. Il était en toi, il n'était pas encore venu à moi. Or, pour que cette idée qui était en toi vînt jusqu'à moi, tu l'as nommée de son nom, memoria. J'ai entendu, j'ai entendu ces quatre syllabes qui font le nom de la mémoire. C'est un mot de quatre syllabes,
une parole, un son qui est arrivé à mon oreille et m'a mis dans l'esprit une idée. Le son, lui, a passé; mais l'idée qui est entrée en moi demeure, comme toi-même qui l'y as fait entrer.
« Or voici ma question. Tuas prononcé ce nom, memoria, et tu vois manifestement qu'il n'appartient qu'à la mémoire ; les deux autres facultés ont leur nom propre ; l'une s'appelle intellig-ence, l'autre volonté, aucune memona ; à la mémoire seule appartient ce nom. Mais pour dire ce nom qui n'appartient qu'à la seule mémoire, ce qui opérait, c'était la mémoire elle-même qui retenait le mot ; c'était l'intellig-ence qui entendait, concevait l'idée retenue ; c'était la volonté d'énoncer l'idée entendue.
« Dieu soit loué : il nous a aidés, vous et moi. Je l'avoue à votre charité : je tremblais fort d'aborder cette discussion, cet enseignement. Je craignais d'amuser peut-être l'esprit des habiles, mais d'ennuyer grandement les moins prompts. Or je vois que, par votre application à écouter et votre promptitude à comprendre, vous avez fait mieux que saisir ma parole, en devançant le vol de ma pensée. Dieu soit loué ! »
— Oui vraiment, pourrions-nous dire à notre tour, Dieu soit loué d'avoir permis que son glorieux serviteur nous laissât un modèle si achevé de théologie populaire ! Et maintenant rendons à cette page la flamme de vie, le ton familier, pressant, expansif, le regard tendu, ardent, plongeant sans relâche dans les yeux et dans les âmes, le geste qui darde la vérité et la fait pénétrer comme le glaive, tout ce qui manque à la lettre morte, mais tout ce qu'elle suppose, tout ce qu'elle impose à qui sait lire ; et nous aurons quelque idée de la prédication dogmatique telle qu'un apôtre la doit concevoir.
Encore n'est-ce pas tout. Augustin récapitule sa comparaison pour l'appliquer ; il la tourne et la retourne par cette sorte d'évolution brillante, flamboyante, oserait-on dire, qui fera plus tard une des puissances de Bourdaloue. « Trois agents ont produit ce nom de mémoire, qui n'appartient
qu'à la mémoire seule. Ainsi la Trinité a fait la chair du Christ, mais cette chair n'appartient qu au seul Christ ; la Trinité a envoyé du ciel la colombe, mais la colombe ne symbolise que le Saint-Esprit ; la Trinité a formé une voix dans les airs, mais cette voix n'appartient qu'au Père seul. » Du reste soyez prudents, soyez humbles, ne pressez pas outre mesure des analogies nécessairement incomplètes. Qu'elles nous aident à mieux concevoir le fait et ne nous donnent pas la présomption de pénétrer le mystère. J'ai fait ce que j'ai pu : quant au reste, « demandez-le à Dieu même*. » Le chef-d'œuvre pouvait-il mieux fmir que par ce cri d'humilité ?
Si grand comme catéchiste, comme théologien populaire, Augustin l'est-il moins comme moraliste ? Il semble que la pente de son esprit aille de préférence à l'exposition dogmatique. « Dans saint Augustin, on trouvera toute la doctrine, » dit Bossuet^. Mais d'ailleurs la grande moitié de son œuvre appartient à la morale, et là encore se retrouvent ses éminentes qualités oratoires, le bon sens fin et pratique, l'esprit étincelant, le coup d'œil vaste et sûr, et par-dessus tout la puissance communicative centuplée par la charité. Sa morale est toute surnaturelle, immédiatement fondée sur le dogme, sur l'Écriture ; et même on n'y trouverait guère cette teinte légère de stoïcisme raisonneur à la grecque, visible çà et là chez saint Chrysostome et beaucoup plus chez saint Basile, par exemple. Comme le saint prédicateur d'Antioche, Augustin ne recule pas devant le trait de mœurs, devant le détail familier, vulgaire ^ Toutefois, il est rare qu'il y insiste et le déroule en longs tableaux. Il y a, ce semble, jusque dans les applica-