CHAPITRE VI
De saint Augustin à Bossuet, une modification considérable s'est produite dans les habitudes de la chaire. La théologie, science vivante et progressive du dogme toujours immuable, a coordonné ses éléments, fixé sa langue, arrêté ses formules. Déjà métaphysicienne au temps des Pères, elle s'est faite surtout logicienne avec les grands docteurs du moyen âge, et la scolaslique est née. Comment la parole sacrée n'aurait-elle pas senti les effets de cette évolution? Faut-il croire et avouer sans restrictions, avec une certaine opinion courante, que les procédés de lécole ont mal à propos envahi la chaire? Après tout, ce ne serait point merveille. D'aucuns ont abusé de la scolastique dans l'école même, et la scolastique n'en est pas moins demeurée l'arme de précision indispensable à combattre le sophisme et, pour tout dire, la méthode par excellence et comme la forme même de la raison. Ainsi, de la fin du moyen âge au milieu du dix-septième siècle, la prédication n'a pas toujours échappé à la sécheresse et au pédantisme, et toutefois il est vrai qu'elle a dû à la forte discipline intellectuelle de l'époque une puissance achevée de démonstration et d'enseignement. La scolastique a formé Bossuet et Bourdaloue; voilà pour compenser largement les excentricités de plusieurs autres.
Quant à nous, constatons du moins ce fait universel. Au temps où nous arrivons, plus d'interprétation continue des Écritures. L'homélie familière a disparu; tout au moins est-elle reléguée parmi les genres inférieurs, et sans place
1. Cardinal de Bausset, Histoire de Bossuet. — Floquet, Etudes sur la vie de Bossuet. — Gandar, Bossuet orateur. — Lebarq, Histoire critique de la prédication de Bossuet. — Bossuet, édition de Versailles (1815-1819); édition Lâchât (Vives, 1863-1866); édition Guérin (Berche et Tralin, 1877); édition Lebarq (Œuvres oratoires, Desclée, 1890-1895).
marquée dans les catégories littéraires. Le discours usuel s'appelle encore sermon, c'est-à-dire conversation, entretien, homélie ; u\di\s de fait on ne le conçoit plus guère que comme une leçon rigoureusement méthodique, une thèse détachée se suffisant à elle-même, et de laquelle on dira par forme d'éloge : c'est un traité complet sur la matière. En ce point, nous avons déjà indiqué notre pensée. Qu'on nous permette de regretter quelque peu l'enseignement continu de l'Écriture sainte. Qu'on nous permette, en admettant le mérite propre du sermon-thèse, de souhaiter qu'il cesse d'être la forme exclusive, le moule obligatoire de la parole de Dieu. Dans ce temps d'anarchie littéraire où l'on bouleverse impunément tous les genres, nous osons croire l'occasion bonne pour la prédication de se donner là-dessus plus de largeur et de liberté.
Il semble du reste que la manière de saint Augustin et de saint Chrysostome s'offre immédiatement comme type au prêtre à demeure, au chargé d'âmes, au curé. Celle de Bossuet et de Bourdaloue répondrait mieux à la condition du prédicateur de passage, du missionnaire. Mais est-il besoin d'ajouter que lune et l'autre est riche pour tous en exemples précieux? Qu'il s'agisse des méthodes ou des hommes, ne nous attardons pas à essayer des comparaisons et à motiver des préférences. Parmi ces variétés de l'excellent, cherciions bien plutôt à faire notre profit de tout; et, puisque nous entreprenons d'étudier Bossuet, c'est l'heure ou jamais de rappeler au lecteur nos visées toutes pratiques. Elles seules peuvent donner à ce travail quelque nouveauté, quelque originalité. Qu'on n'attende ni un éloge en forme, ni une monograpliie complète. La monographie serait trop vaste, et, quant à l'éloge, nous le réduirons tout entier à cette proposition. Malgré sa grandeur ou plutôt à raison de sa grandeur même, Bossuet a pour le plus humble talent, pour le ministère le plus modeste, des leçons de haute valeur et de facile usage. Le présent chapitre ne va qu'à les mettre, s'il se peut, dans tout leur jour.
BOSSLET 191
Si Bossuet est un géaie inégal. — Histoire de ses progrès. Deu.v époques, deux manières. — S il est plus spéculatif que pratique. — S'il est possible et utile de 1 imiter.
Autrefois, on présentait volontiers le grand orateur comme un génie créé tout d'une pièce, mais resté d'ailleurs inégal. Erreur excusable chez ceux qui ne pouvaient tenir compte de la chronologie. Or on ne s'en inquiétait guère il y a quelque quarante ans. Alors, en parcourant dans l'édition de Versailles les sermons rangés suivant Tordre liturgique, on pouvait rencontrer à la suite d'un chef-d'œuvre un discours visiblement imparfait, et faute de les rapporter à des époques différentes, il était assez naturel d'expliquer ces disparates par je ne sais quelle inégalité de nature. Aujourd'hui pareille hypothèse n'est plus soutenable. Si l'érudition littéraire a parfois le tort grave de s'amuser à des riens, ici du moins nous lui sommes redevables d'un grand service. En établissant la date certaine, ou tout au moins fort probable, de chaque sermon, elle a, du même coup, mis à néant plus d'une erreur et donné à la critique une base assurée.
Non, Bossuet ne s'est pas fait en un moment et tout d'une pièce, quitte à déconcerter ensuite l'admiration par des défaillances imprévues. En lui donnant le génie, Dieu ne l'a pas soustrait plus qu'un autre à la condition commune du travail et du progrès ; mais à ce prix, il l'a préservé de l'inégalité comme de la décadence. A la suite de son premier biographe, le cardinal de Bausset, nous pouvions le suivre pas à pas dans sa formation si lente et si laborieuse à Dijon, 011 le jeune humaniste s'appelle déjà Bos suetus aratro ; k Navarre oii, pendant dix années entières, il approfondit la philosophie et la théologie scolastiques ; à 3Ietz, où il achève par l'étude passionnée des saints Pères son noviciat sacerdotal et oratoire. Désormais 1 histoire de ses premières prédications nous est pareillement connue. Ce que nous
aurions pris pour inégalité dans son œuvre n'est plus que l'effort progressif d'un esprit puissant, mais sans modèles contemporains, qui étend peu à peu sa vigueur native, s'enrichit d'expériences quotidiennes, contribue, en se formant lui-même, à former la langue française comme à créer parmi nous la grande éloquence de la chaire, et monte en quelques années à un point de perfection d'oij il ne déchoira plus.
De son ordination, en 1654, à son premier carême au Louvre, en 1662 ^, c'est un progrès continu et dont les caractères sont aujourd'hui manifestes. Au début, l'érudition sacrée déborde. Plein des beautés de la théologie et de celles que lui découvre la lecture quotidienne des saints Pères, le jeune chanoine de Metz voudrait les faire passer toutes dans ses discours, sans prendre garde qu'il étend démesurément le cadre, qu'il outrepasse les nécessités du sujet et risque de lasser un auditoire moins épris des grands modèles. Par une suite nécessaire, les citations abondent, les développements spéculatifs sont amples, les discours longs, les plans parfois compliqués. Joignez à cette exubérance de jeunesse l'incorrection d'un langage encore imparfait, une certaine familiarité rude, quelques détails populaires voisins de la trivialité, voire même du réalisme. Telle est la part des défauts dans le Bossuet primitif, déjà si riche d'ailleurs en traits admirables.
Mais peu à peu les progrès s'accusent et les défauts disparaissent. L'érudition devient moins intempérante, les plans moins complexes et les sermons plus courts ; tel point d'un sermon prêché aux Minimes de la Place Royale, en 1660, fournit plus tard un discours entier. En même
1. On se rappelle que Bossuet débute à Metz, et que la première Station prcchée à Paris date de 1660. — Voici la liste de ses ministères réguliers dans la capitale ou à la cour : 1660, Carême, aux Minimes de la Place Royale ; 1661, Carême aux Carmélites de la rue Saint-Jacques ; 1662, Carême au Louvre ; 1665, Carême à saint Thomas du Louvre, Avent, au Louvre ; 1666, Carême, à Saint-Germain, devant la cour; 1669, Avent, au même lieu.
BossLET 193:
temps, l'imagination se fait plus sobre, l'orateur qui, à Metz, décrivait avec un véritable réalisme le martyre de saint Gorgon (1649), peindra de couleurs bien moins crues celui de saint Victor (1637). Le style se resserre ; il prend par degrés cette fermeté mâle, cette grandeur simple et noblement familière qui feront de Bossuet le premier maître de la langue. Il n'est pas jusqu'à la méthode matérielle du travail préparatoire qui n'accuse l'expérience grandissante et la maturité. Au début, Torateur novice couvre d'une écriture hâtive ses feuilles entières; plus tard, il laisse des marges ; enfin il arrive à plier le feuillet en deux, faisant toujours la part plus large aux retouches et variantes. On a pu même noter dun carême à l'autre un progrès sensible et déterminé quelquefois par la nature même de l'auditoire. Aux Minimes, en 1660, les sermons sont encore longs, le style encore empreint d'une famiharité parfois crue. L'année suivante, aux Carmélites, lélévation mystique s'unit à une simplicité plus grande. En 1662, au Louvre, la morale s'apphque plus nettement à la vie du monde, le langage est moins chargé de figures, plus sobre et plus continuellement accessible. Voilà le Bossuet de la seconde époque et de la seconde manière. Désormais nous n'avons plus sous les yeux l'orateur puissant mais imparfait par endroits et contestable ; c'est le prédicateur consommé, le modèle sûr, et si nous ne pouvons ni ne devons tout lui prendre, au moins n'y trouverons-nous plus à blâmer.
On ne peut donc se défier de Bossuet comme d'un maître inégal et sujet à défaillance. Il n'y a plus qu'à distinguer nettement deux époques dans sa carrière de prédicateur et deux parts dans ce qui nous reste de son œuvre. Neùt-on sous la main qu'une édition antérieure aux travaux de la critique, ce discernement reste facile. On sait les imperfections caractéristiques du début. Dès lors, tout discours oij on les rencontre appartient à coup sûr à la période de formation. Quant à l'usage pratique, rien de plus simple. Inspirons-nous du parfait et laissons le reste : c'est le bon sens.
ÏIL
On entend que l'absence de données chronologiques ait pu induire même de bons juges à estimer Bossuet inégal. On s'explique moins aisément le préjugé ou, si l'on veut, l'impression encore visible çà et là, qui le ferait plus spéculatif que pratique. Un simple coup d'œil jeté sur la table de ses sermons commencerait à nous convaincre du contraire. A part les fêtes, où le mystère du jour est le thème obligé, on y voit tout d'abord que la plupart des sujets sont .pris en pleine morale usuelle. Qu'on recompose d'après les indications ciironologiques le plan d'un Avent ou d'un Carême : on sentira dans le choix des matières et dans leur ordonnance une intention manifeste d'apostolat ^ Penset-on d^ailleurs que, lorsqu'il prêche les Mystères, l'orateur ne fasse pas une large part aux conclusions morales? Quoi de plus pratique, par exemple, que ses sermons de Noël, de Pâques, de la Pentecôte? Si l'on trouve quelques longueurs spéculatives dans celui de l'Ascension -, ce caractère même ai beaucoup d'autres le rattachent à la première époque. Partout ailleurs, la morale fleurit bientôt sur le dogme ; et de même dans les discours oii la morale est le point de départ, le dogme est appelé immédiatement comme point d'appui. Alliance rationnelle et féconde : c'est l'ordre même et le vrai sens chrétien des choses. Mais à quoi bon nous étendre? S'il restait une ombre sur ce point, le moindre effort d'enquête personnelle aurait vite fait de la mettre à néant.
Et ne dissiperait-il pas du même coup une sorte de frayeur respectueuse que ce grand nom inspire, semble-t-
1. Eu 1662, lors du premier Carême prêché à la cour, et qui marque dans la carrière de Bossuet le point de la perfection consommée, il traite successivement : de la parole de Dieu. — de limpénitence finale, — de l'ambition, — de la mort. — de l'efficacité de la pénitence, — de l'ardeur de la pénitence, — de l'intégrité de la pénitence, des devoirs des rois, — de la Passion de Notre-Seigneur ; — à quoi il faut joindre deux sermons sur la sainte Vierge pour les fêtes de la Purification et de l'Annonciation.
2. On le rapporte avec beaucoup de probabilité à l'année 1656.
il. à la modestie de quelques-uns? Avouons que l'admiration même est parfois mauvaise conseillère. Dans le langage traditionnel, Bossuet s'appelle Vaigle de Meaux, et cette métaphore louangeuse pourrait mal servir ses intérêts, les nôtres plutôt. Il est si naturel de conclure : Qui suis-jè pour suivre le vol de l'aigle? et de confondre encore une fois l'imitation discrète et sage avec la folle prétention d'égaler! Mais à ce compte, il faudrait nous écarter de tous les grands modèles. L'admiration se tournerait en fin de non-recevoir, enlevant aux génies leur plus enviable honneur, celai de proûter à la fuulc, mais surtout nous ôtant à nous-mêmes la meilleure chance de progrès. Et comment se former, comment développer sa force native, sinon par le commerce avec un plus fort que soi ? Qu'on ne singe pas Bossuet, à la bonne heure! Il ne s'agit pas davantage
de le copier, de le réciter tel quel, de lui enoprunter certaines formules qui sautent aux yeux d'abord et qui pour la plupart, ont précisément le malheur d'appartenir à l'époque imparfaite i. Il n'est pas non plus question d'exhiber devant l'auditoire contemporain quelques peintures de mœurs prises sur le vif d'une couretdune société disparues. 31ais derrière ces particularités caractéristiques d'un siècle et d'une situation, il y a le fond invariable de l'art ; sous le costume, suranné en quelques détails, il y a, tout' comme dans Chrysostome et dans Augustin, le corps et l'àme de l'éloquence éternelle, de la prédication chrétienne qui, une fois créée, ne change plus. Voilà ce qu'il faut dégager, saisir et faire nôtre par une imitation discrète, mesurée sur nos forces personnelles et suffisamment appropriée aux besoins de notre temps. Est-ce impossible? Assurément non. Est-ce difficile? Beaucoup moins qu'on ne le suppose peut-être. Et si quelques-uns en doutaient sur la foi de certaines autorités ou critiques traditionnelles 2, nous les
1. « Tu fabuses, chrétien.,. J ai appris du grave Tertullien ». etc.
2. Ces critiques ou autorités donneraient lieu à une discussion peut-être intéressante. Mieux vaut nous en priver, crovons-nous. Ne voulant à aucun prix glisser dans la polémique, nous dirons sim-
renverrions à Bossuel lui-même et à l'expérience de sa manière : la réponse n'est pas ailleurs. Allons-y donc sans retard; cherchons ce que l'on peut prendre a ce modèle : c'est le plus court et le plus décisif pour démontrer qu'on lui peut prendre quelque chose.
Comment Bossuet conçoit le ministère de la prédication. - Effaceinent de l'homme devant Dieu; fierté de l'homme qui représente Dieu - La parole de Dieu partout invoquée. — Bossuet traducteur et commentateur de l'Ecriture. - Fierté de la foi. - Dédain pour l'incrédulité. - En quoi ce dernier trait ne serait plus a imiter aujourd'hui.
Le premier trait offert à notre imitation, c'est l'idée que Bossuet se fait du ministère. Idée exacte, élevée, toute chrétienne et surnaturelle. « .... Les prédicateurs de TEvangile ne montent pas dans les chaires pour y faire de vains discours qu'il faille entendre pour se divertir. A Dieu ne plaise que nous le croyions ! Ils y montent dans le même esprit qu'ils vont à l'autel. Ils y montent pour y céléhrer un mystère et un mystère semblable à celui de lEuchanstie. Car le Corps de Jésus-Christ n'est pas plus réellement dans le sacrement adorable que la vérité de Jésus-Christ est dans la prédication évangélique ' » Et comme l'éloquence n'est d'après saint Augustin, que la smvante de la sagesse inspirée ^ comme Dieu est le seul maître et docteur l'unique soleil qui fait voir la vérité, tandis que le prédicateur la montre seulement du doigt ^ ; par une suite nécessaire, ce qu^il importe de faire entendre, c'est la parole personnelle de Dieu, de Jésus-Christ. «Allons, fidèles, à Jésus-Christ, allons à la véritable sagesse. Entendons
plement ce qui est à nos yeux l'évidence même; le lecteur contrôlera nos dires, les sermons de Bossuet à la main.
1 Parole de Dieu, I" point. Deuxième dimanche de carême. Aux Carmélites de la rue Saint-Jacques, 10 mars 1661.