Troisième Sermon pour la Circoncision
l'jy LES MAITRES
soin de marquer qu il n a pas prétendu fortifier par là notre croyance. «A Dieu ne plaise que j'oublie si fort la dignité de cette chaire et la piété de cet auditoire, que de vouloir établir par des raisons et des autorités étrangères ce qui nous est si manifestement enseigné par la sainte parole de Dieu et la tradition ecclésiastique M » Voilà de quelle jalousie Bossuet défend l'honneur de la vérité révélée. Et n'est-ce, pas de fait, un grave tort, que de la présenter comme grandement honorée par les hommages inconscients, incomplets, quelquefois même perfides, que lui rendent les étrangers ou les ennemis ? Non qu'il faille s'en interdire l'usage et dédaigner ce que TertuUien appelait le témoignage de l'âme naturellement chrétienne; mais, le cas échéant, il ferait bon noter, à la manière de Bossuet, que le principal honneur en est pour les témoins eux-mêmes et que notre foi repose sur de meilleurs fondements. Cette précaution n'est que juste et, dans un temps de foi languissante, elle est plus opportune que jamais. L'homme eti'acé devant le Dieu qu'il représente, l'homme fier et jaloux de la majesté du Dieu qu'il représente : ne passons pas trop vite sur ces deux caractères du prédicateur, tels que le maître les conçoit et les réalise.
Une conséquence du premier, c'est — nous l'avons vu — de faire parler Dieu lui-même, c'est d'exploiter à fond l'Ecriture, et, en ce point capital, que de leçons à recevoir de Bossuet! C'est tout d'abord l'exactitude, la vigueur littérale de la traduction. Sur le tard, à soixante ans, le vieil évéque eut le courage de s'attaquer directement à la langue hébraïque; mais dès sa jeunesse il avait accoutumé de confronter avec la Yulgate des versions plus littérales, et il conseillait de le faire « pour prendre le génie de la langue sainte et de ses manières de parler 2. » Traducteur,
1. Divinité de la religion. Deuxième sermon pour le deuxième ■ dimanche d'Avent. 1665.
2. Sur le style et la lecture des écrivains et des Pères de l'Eglise pour former un orateur. Noies pour le jeune cardinal de Bouillon (1669 ou 1670).
BOSSLET 199
exact, il excelle d'ailleurs à transporter dans son propre style les hardiesses originales de la langue sacrée; mais en outre, sauf peut-être quelques singularités au début, il interprèle, il applique le texte avec une justesse et une sùrelé magistrales, génie pratique, hardi dans les mots mais non pas aventureux dans les choses, en tout ami du clair et du vrai. Chacun peut en faire l'épreuve, et nous n'avons pas à y insister.
Ce qui demande un peu plus d'attention, c'est l'allure habituelle de son commentaire, c'est la mise en œuvre littéraire ou oratoire de l'Ecriture. Bossuet y est passé maître ;. mais, à vrai dire, il ne fait que continuer la tradition des Pères, tradition toujours actuelle comme la mine à exploiter est inépuisable toujours.
Avec saint Chrysostome, avec saint Augustin, Bossuet s'attache tout d'abord au texte lui-même ; il a cette attention patiente, cette habitude de méditation profonde qui pénètrent les expressions bibhques et en dégagent toute la valeur. Jésus a passé en faisant le bien, dit l'Evangile, et Bossuet se rappelle ces conquérants que « la folle éloquence du siècle » félicite d'avoir marqué leur route par autant de victoires que de pas. « Ah ! que mon Sauveur a parcouru la Judée d'une manière bien plus admirable ! Je puis dire qu'il Ta parcourue moins par ses pas que par ses bienfaits. Pertransiit benefaciendo . Il allait de tous cotés, visitant ses malades, distribuant partout un baume céleste, je veux dire une miraculeuse vertu qui sortait de son divin corps, devant laquelle on voyait disparaître les fièvres les plus mortelles et les maladies les plus incurables : Pertransiit benefaciendo. Et ce n'était pas seulement les lieux oii il s'arrêtait quelque temps qui se trouvaient mieux de sa présence. Il rendait remarquables les endroits dans lesquels il passait par la profusion de ses grâces. En cette bourgade il n'y a plus d'aveugles ni d'estropiés; sans doute, disait-on, le bienfaisant Jésus a passé par là : Pertransiit *. »
1. Jésus-Christ comme objet de scandale, I*^'" point, l'reuiicr sormoii pour le deuxième dimanctie de 1 Avent.
Qui n'aura remarqué dans ce développement la simplicité, 4'insistance, la vie, toutes choses éminemment populaires? Mais surtout qui n'a vu comment les deux mots du texte ont été pressés jusqu'à rendre, pour ainsi dire, toute leur substance ?
Quelquefois àciiaque partie de la citation s'ajoute une réflexion brève et d'autant plus saillante. « Hodie mecum eris in Paradiso. — Hodie, aujourd'hui : quelle promptitude ! — Mecum, avec moi: quelle compagnie! — In Paradiso^ dans le Paradis : quel repos* ! » Il se peut que nous ayons 4à une simple note à développer de lait; mais dans cette forme même, elle a son cachet et contient l'indication d'un procédé.
Toutefois le commentaire habituel est plus large ; chaque détail s'éclaire à son tour par une série d'explications, de •doutes proposés, d'interrogations, de citations parallèles^, en quoi Bossuet ne fait que suivre les Pères, quand il ne les traduit pas. 11 les imite encore et quelquefois les depasse dans les développements d'imagination oij il est si grand poète, mais poète toujours attentif à faire transparaître sous limage une notion parfaitement précise, toujours soigneux de réduire les figures les plus hardies à leur signification simple et pratique, en sorte que l'esprit ne demeure pas dans le vague un seul instant. Nous en citerons plus loin un exemple bien digne de remarque. Voilà en effet un mérite de premier ordre et, pour nous, une importante leçon. Rien ne rebute dans le style de la chaire comme les figures, les allusions, les allégories où l'auditeur a peine à saisir un sens déterminé 3.