Second sermon pour la Toussaint, I*^"" point
aidant sa puissance native, achève en lui le théologien, le penseur, l'orateur, le poète, Técrivain. Puisons après lui dans cette source toujours vive, et ce que l'Ecriture a fait pour achever son génie, qu'elle le fasse, proportion gardée, pour étendre le talent qu'il a plu à Dieu de nous départir.
Imitons donc cette sagesse et, pour tout dire, cette humilité élémentaire qui efface l'homme devant Dieu, qui appuie sans rtdàche la parole de l'homme sur la parole propre de Dieu. Imitons encore, dans les limites de la charité et delà prudence apostolique, cette assurance vigoureuse, cette noble autorité de l'ambassadeur qui connaît et honore sa mission. Certes, les circonstances où nous vivons ne sont pas pour nous déconseiller pareille attitude. Plus notre foi semble humiliée par la défection d'un grand nombre, plus il importe d'en soutenir hardiment la hauteur divine ; plus il est naturel aussi de l'honorer d'un culte ardent, comme les braves se serrent avec une fierté triste autour du drapeau que la foule a déserté. A part la différence des temps et des situations, Bossuet nous sera là un beau modèle. Ainsi apprendrons-nous de lui à ne jamais abaisser la Révélation devant les opinions humaines, à maintenir le caractère incompréhensible des mystères contre les prétentions d'une raison qui voudrait tout expliquer et tout voir.
Mais il est un point oii nous devons cesser de le suivre. Bossuet dédaigne fort l'incrédulité ', et bien que, en l'accablant de ses sarcasmes, il ne sorte pas un moment de la justice ni de la charité essentielle, si on voulait voir dans son dédain quelque autre chose que le zèle pur, une trace légère de hauteur native, d'humeur impérieuse peut-être, nous n'oserions pas plus contredire cette impression que nous y ranger absolument. En tout cas, il importe de noter que la situation n'est plus la même. Assurément ni la foi n'est aujourd'hui moins fondée ni l'incrédulité plus honorable. Du moins les incroyants sont légion, et, si coupables
1 Voir le sermon sur la Diviniti; de la religion, iin du I'^"' poiul ; Deuxième sermon pour le deuxième dimanche d Avenl (1665), et \' Oraison funèbre de la princesse Palatine, xora le milieu du discours.
que leur incroyance puisse les faire, leur nombre, qui ne les excuse pas, nous défend en bonne sagesse politique de les traiter comme Bossuet pouvait traiter les quelques libertins de son temps. Mais surtout n'avons-nous pas lieu d'espérer que Dieu les tient beaucoup moins inexcusables? Au dixseptième siècle, l'éducation tout entière étant chrétienne, on ne sortait de la foi que par une apostasie bien personnelle, accomplie volontairement, en pleine lumière. Qui ne voit la différence? Aujourd'imi tant d'âmes n'ont g:uère connu la vérité que par les préjugés qui l'obscurcissent ou les calomnies qui la défigurent! Plutôt que de les accabler, la prédication contemporaine doit les plaindre avec grand amour et les désabuser avec une patience infinie, in omni patientia et doctrina. Mais encore se doit-elle à elle-même et au Dieu qui parle en elle, de se montrer d'autant plus ferme et assurée qu'elle se heurte plus constamment au doute et à la contradiction.
Quant à Bossuet, nous savons que, son époque étant donnée, il a entendu avec autant d'autorité que de grandeur l'attitude qui convient à Tinlerprèle de la vérité divine. Si nous avions entrepris son éloge, avant de quitter l'ordre des considérations générales, nous aurions encore bien des traits à relever. Mais nous sortirions de notre cadre. Descendons plutôt sur un terrain pour nous plus pratique. Étudions l'art du prédicateur, ou plutôt le mouvement habituel de cette grande âme parmi les objets que son ministère l'oblige à traiter. Voyons par oii Bossuet demeure actuel, accessible à tous, pour tous imitable : ce sera bien du reste un éloge et le meilleur.
De la popularité dans l'éloquence. — Equivoques à dissiper. — Avant tout, c'est 1 art de rendre la vérité saisissante à 1 auditeur quel qu il soit. — Bossuet, comme tous les maîtres, excellent modèle de cet art. — Popularité qui naît de la lumière. — Ampleur du détail. — Vues d ensemble. — Philosophie simple du langage. — Popularité qui naît de la couleur. — L imagination collaboratrice de lintelli-
2Ui LES MAÎTRES
gence. - — Images conlmuellcs. — Comparaisons. — Les plus hautes vérités rendues sensibles. — Popularité qui naît de la chaleur coramunicative. — Bossuet pathétique dans la peinture morale, — dans le mouvement proprement dit.
Nous osons croire que ceux qui auront bien voulu nous suivre jusqu'ici ne nous imputeront pas un goût immodéré du paradoxe. 11 faut pourtant nous résoudre à étonner peut-être quelques lecteurs en résumant ainsi le mérite pratique de Bossuet. Ce génie, redouté de plusieurs comme trop sublime, est, à nos yeux, un modèle de haute et saine popularité. Plus nous l'avons pratiqué, plus nous avons aimé en lui ce caractère, et à ceux qui liront sans prévention les œuvres de sa maturité oratoire nous promettons à coup sûr la même jouissance et le même profit.
Levons tout d'abord une équivoque. On est populaire en plus d'un sens. Ne parlons pas de cette popularité de fait qui s'appelle aussi la vogue et ne s'attache pas toujours au mérite : elle ne saurait être ici en question. Hors de là, le titre de prédicateur populaire appartient d'abord à celui qui, par préférence ou par nécessité d'emploi, s'adresse plus ordinairement à un auditoire illettré. Choisir ou accepter ce ministère est l'honneur d'une âme de prêtre ; le bien remplir suppose d'éminentes qualités de théologien pratique et d'orateur. Ce ministère, Bossuet en était-il incapable? Pourquoi faut-il que des tacJnj graphes n'aient pas suivi l'évèque de Meaux dans ses tournées pastorales et noté ses instructions familières, comme on notait jadis celles de saint Chrysostome et de saint Augustin ? Il y aurait là, nous n'en doutons pas, matière à de piquantes surprises, mais encore plus à l'admiration, à l'édification. Du moins parmi les œuvres de sa jeunesse, il est tel sermon, le panégyrique de saint François d'Assise par exemple, qui fut prêché devant un auditoire de faubourg, et où l'on peut voir comment ce grand esprit savait condescendre aux plus humbles. En tout cas, nous n'admettrons jamais que la hauteur de son génie l'y ait rendu moins propre. Non certes, ce qui empêche de bien prêcher au peuple, ce n'est
pas la profondeur de la doctrine et l'élévation de la pensée ; c'est bien plutôt le demi-savoir, la pensée incomplète et confuse, l'irréllexion par où l'on oublie de se mettre à la place des auditeurs.
A vrai dire, la question n'est point encore là. Sans doute, dans le plus grand nombre des sermons qui nous restent, Bossuet parle aux gens du monde, aux grands. Mais qu'on veuille bien y prendre garde. La note glorieuse de popularité ne s'attache pas seulement au fait de prêcher les simples ; elle ne dépend pas de l'auditoire, mais du prédicateur ; elle est en lui le don, le mérite oratoire par excellence, l'aptitude à rendre la vérité pleinement lumineuse et facilement accessible aux esprits, l'art d'en adapter avant tout l'exposition aux exigences de Tâme humaine, puis de la proportionner aux dispositions particulières de l'auditeur, quel qu'il soit, De ces deux éléments, le second est de beaucoup le plus aisé : il n'y faut qu'un peu d'attention et d'expérience ; le premier est le principal et aussi le moins facile ; c'est le triomphe du talent consommé; ce serait aussi la meilleure gloire du génie. A ce compte, la popularité vraie et enviable peut manquer dans une chaire de village, et Bossuet pouvait la porter dans la chaire du Louvre. 11 y a plus : le prédicateur de village pourrait et peut encore aujourd'hui apprendre de Bossuet cette qualité maîtresse. Changez quelques termes vieilhs, écartez quelques allusions, omettez quelques développements un peu plus métaphysiques ; il reste le fond, l'esprit de la méthode, la puissance à creuser une idée, à la déployer sous toutes ses faces, à la colorer d'une poésie sobre et voyante, à l'échauffer du feu de l'âme, à la faire entrer dans l'auditeur par toutes ses facultés à la fois. Voilà les éléments premiers, essentiels, de la popularité vraie. Voilà ce dont le prédicateur a besoin tout d'abord sans distinction de ministère et d'auditoire. Voilà ce que Bossuet lui enseignera, comme Chrysostome, comme Augustin, comme tous les maîtres, car on n'est maître qu'à ce prix.
Allons au détail ; analysons autant qu'il nous sera pos-
sible ce mérite pratique du grand sermonnaire. On nous permettra d'indiquer les exemples sans les citer au long. Etant donné les limites nécessaires de celte élude, mieux vaul, croyons-nous, approfondir un seul type oii tout doit se retrouver à la fois.
Et d'abord, quoi de plus populaire que la lumière? Or elle rayonne du noble esprit de Bossuet, non pas éblouissante, comme on l'a dit, mais aussi douce qu'éclatante, parce qu'elle est pleine, continue, progressive. Tout éclairer, tout approfondir, ne pas laisser derrière soi une ombre, un doute : premier soin de l'intelligence supérieure, et pour son contentement propre, et pour la satisfaction d'autrui. De là, chez Bossuet, l'ampleur habituelle du développement, l'ampleur patiente sans lenteur, pénétrant les objets à fond sans perdre un moment ni un mot, l'ampleur alliée à la précision, déployant l'ensemble en toute aisance et vigueur, sans admettre dans le détail une idée obscure ou flottante^. Au reste, pour mener ce développement et aller droit à l'esprit des écoutants, Bossuet met en œuvre tous les secrets de la bonne stratégie oratoire. Comme il sait donner à une vérité son épanouissement progressif et magnifique, il sait de môme la resserrer, l'enfoncer pour ainsi dire au vif de l'intelligence par des répétitions déplus en plus brèves et claires-; il sait la pousser en avant par des gradations originales et simples^. lia appris des saints
1. L'iiicarnaliou voulue de Dieu pour confondre la sagesse humaine (Panégyrique de saint François d'Assise, début). — Deux états de la vérité de Dieu, l'un regardant le siècle présent, l'autre le siècle futur [Vérité évangélique , 1'='' point, début. Troisième sermon pour le premier dimanche de carême 1662), etc.
2. Double attentat du péché : contre la volonté de Dieu, contre la volonté pécheresse. — Nécessité de la pénitence. Proposition. Troisième dimanche d'Avent (1665). — Double cause de l'aveuglement des hommes à l'endroit des souffrances. Nécessité des souffrances. Proposition (premier sermon pour le dimanche de la Quinquagésime).
3. Trois âges de la vie surnaturelle, correspondant aux trois victoires de Notre-Seigneur sur trois conséqueuces du péché. (Sur la pénitence, II" point. Pour le Jubilé de 1656. j
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Pères, ou plutôt de la nature même, l'art de tenir les esprits en haleine en les interrogeant et dialoguant avec eux*. Or tout cela ne lui sert pas seulement à faire la lumière sur un point spécial. Il aime à ouvrir dans l'occasion des perspectives plus vastes, à présenter la doctrine par grandes masses ou même à Tenfermer tout entière en un discours. TeJ est son admirable sermon sur la divinité de la religion-, type accompli de l'exposé ou résumé dogmatique. Là sont tous les mérites du genre : justesse et rapidité dans le détail, impression de grandeur dans l'ensemble, enthousiasme contenu ou indigné devant cette majesté du vrai ou devant les folles oppositions de l'homme. Mais le genre lui-même, le fait de ramasser ainsi comme en un faisceau toute la lumière de la vérité chrétienne, est d'un exemple excellent. Quelle joie, quelle assurance pour l'âme, dans le spectacle de cette unité, de cette liaison parfaites, qui sont la marque exclusive du christianisme et déjà une présomption de divinité !
Nous l'avons reconnu plus d'une fois : pour le prédicateur, le problème pratique, la difficulté mais aussi le triomphe, c'est d'unir la simplicité à la hauteur, c'est de donner aux vérités divines un tour aisé, un visage populaire. Or, si 1 on a quelque peu fréquenté Bossuet, on avouera qu'il y excelle. Toutes ses facultés s'y emploient, et en particulier sa merveilleuse imagination K Mais, dans ce difficile ouvrage, la première part, la meilleure, appartient encore à la profondeur simple de l'esprit, à l'insistance de la réflexion, d'où sort l'exposition nette, vigoureuse, abondante. Le génie, celui-là comme tous les autres, est fait avant tout de bon sens et d'attention ; c'est l'âme
1. Effets de lamour divin. (Deuxième Panégyrique de saint François de Paule, ler point, début, 166u.)