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Profession de Mn^" de la Yallière

4. Jésus-Christ devant tous les temps, théologie de saint Jean l'Evangéliste (Elévations sur les mystères, douzième semaine, élévation Vil). ISous prenons cet exemple hors des sermons proprement dits, et parce qu'il est incomparable, et parce qu il o£Fre au prédicateur la même leçon que n'importe quel fragment oratoire. Aussi bien où est. la différence qui eût empêché Bossuet de prêcher cette méditation sans y changer une syllabe ?

âl2 LES MAÎTRES

saine popularité. 11 en est une troisième, le sentiment, la chaleur indispensable à compléter chez les écoutants l'enchantement de la couleur et de la lumière; la passion, emportant quelquefois le discours en élans rapides et manifestes qui sont les mouvements oratoires, mais toujours, et jusque dans l'exposition la plus sévère, circulant à fleur -des choses comme un feu intérieur qui fait tout vivre. D'aucuns ont voulu contester à Bossuet ce dernier caractère de popularité ; mais, vraiment, n'est-ce pas se convaincre d'avoir peu lu celui qu'ils jugent? Et devrons-nous prolonger démesurément cette étude pour le montrer plein de toutes les passions saintes, sans lesquelles on n'est pas en <îhaire le vrai homme de Dieu?

Faut-il prouver que cette âme grave et sereine a, quand la matière le comporte, les ardeurs et les impétuosités de la grande éloquence? Qu'on l'entende seulement parler de la royauté de Jésus-Christ, de la Passion, de la nécessité de travailler à son salut, de l'impénitence finale, de la pénitence, de la divinité de la religion ; pour peu qu'on ait le sens de l'âme et quon sache la retrouver sous les mots, on aura bientôt vu jaillir de celle-là l'enthousiasme, l'indignation, la pitié, l'amour, le zèle, toute la flamme oratoire. 11 n'y a qu'une seule chose qu'on ne doive pas attendre d'elle, c'est qu'elle oublie de se gouverner dans son transport, c'est qu'elle néglige de penser clair et juste parmi les ardeurs de la passion. Or, tel est précisément le plus haut mérite de la sensibilité chez Bossuet, le plus populaire aussi.

Populaire ! on ne l'est pas en étourdissant l'esprit, en ébranlant les nerfs par des brusqueries et des violences; on l'est en remuant fortement et sainement l'homme tout entier. Voilà le pathétique de Bossuet, celui de Chrysostome, d'Augustin, de tous les vrais modèles. Quand Bossuet émeut, il continue de convaincre et de peindre : c'est une âme qui ne cesse d'agir avec tout elle-même. Où l'une de ses facultés prend par occasion un plus large essor, les autres sont entraînées dans le tourbillon, non

comme tles vaincues ou des vassales, mais comme des auxiliaires toujours en action ; disons mieux, la raison est toujours reine, toujours guidant avec une fermeté sûre les élans qui semblent l'emporter elle-même. Nous admirions tout à l'heure le concours incessant de l'imagination et de l'intelligence; pour voir l'orateur au complet, il faut introduire une troisième force, la sensibilité ; mais le concours ne s'arrête pas un instant. Bossuel est chaleureux quand il peint ou quand il raisonne, et quand la chaleur domine, le discours demeure nettement et puissamment raisonnable. C'est pour cela même qu'il n'agite pas la surface nerveuse, mais qu'il descend aux profondeurs ; c'est pour cela qu'il est fort, pénétrant, populaire en un mot.

Il Test dans la peinture morale, dans la description animée de la vie : observateur profond, mais qui sent en même temps qu'il observe, qui entre avec une prompte souplesse dans toutes les passions qu'il est amené àpeindre. Montaigne a dit justement : «Nous aimons qu'on nous avertisse de nous-mêmes. »> Combien plus l'aimons-nous, combien en sommes-nous touchés et véritablement subjugués, quand la parole nous apporte l'écho fidèle et vibrant de notre àme, quand l'orateur achève en nous la conscience de nos impressions intimes, tant il en a la vision claire et le sentiment exact! Bossuel a ce mérite, mérite populaire entre tous. Moins pâle que Nicole, moins sombre et moins amer que Pascal, il touche à toutes les cordes avec une justesse puissante, et il ne faudrait qu'un peu de patience et de temps pour extraire de ses discours une psychologie expérimentale quasi complète *. Qu'on y admire

1. Comme nous ne souhaitons rien tant que de provoquer et de guider chez quelques-uns une étude plus approfondie, jetons ici quelques indications à l'aide desquelles on pourrait commencer au moins le travail dont nous suggérons lidée. — 1° Caractères généraux des passions. Principes de douleur et d'amertume que toutes renferment (Nécessité de la pénitence. 1'='' point, vers la fin, troisième dimanche d Avent, 1669). — Rapidité des sens, lenteur de la raison (Véritable comersion. I<='' point, quatrième dimanche d Avent, 1669).

la science pratique du prêtre et cette divination qui est une des meilleures parts du talent; mais qu'on n'oublie pas de noter ce que Finstinct du cœur et l'expérience acquise doivent à la réflexion et à l'iiabitude de n'en isoler jamais le sentiment.

Quant au mouvement proprement dit, ce n'est pas, si Ton nous permet cette comparaison, comme un flot qui

— Caractère d infiiiitc, désir d une jouissance éternelle (quatrième sermon pour la Circoncision, I<=r point). — Souffrances qui les suivent {^Utilité des souffrances, W^ point, premier sermon pour la Quinquagésime, 1663 ?). — Aveuglement, dépravation, inconstance : triple mal de l'àme humaine [Loi de Dieu, Introduction, deuxième sermon pour la Quinquagésime, 1653? 1656?) 2° Les Ages de la vie. Leurs folies différentes [Ibidem, I^r point\ — La Jeunesse (Panégyrique de Saint Bernard , \^^ point). — 3° Passions en particulier. Haine (Charité fraternelle, vendredi après les Cendres.. 1660). — Vanité (Honneur, mardi de la deuxième semaine de Carême, 1660). - — • Amour des plaisirs (premier sermon pour le troisième dimanche de Carême. 1666).

— Ambition (deuxième sermon pour le quatrième dimianche de Carême, 1662). — Orgueil [Loi de Dieu, 11'= point, deuxième sermon pour la Quinquagésime). — 4° Défauts d'esprit ou de caractère : Vain plaisir que prend 1 homme à la peinture de ses propres travers (troisième sermon pour la Circoncision. IIl^ point). — L'homme juge tout, et Dieu même, d après ses propres dispositions {Nécessité de travailler à so7i salut, le point, jiremier sermon pour le premier dimanche d'Avent. 1665). — L'esprit humain trop étroit pour se comprendre lui-même Utilité des souffrances, I'^'" point, premier sermon pour la Quinquagésime). — Vaines excuses (Jugement dernier, 11^ point, deuxième sermon pour le premier dimanche d Avent, 1669).

— Eclats scandaleux [ibidem). — 5° Phénomènes de la vie surnaturelle. Faiblesse de notre nature corrompue par le péché (troisième sermon pour la Circoncision, II" point). — L'homme en présence des vérités divines [Prédication évangélique, troisième sermon pour le premier dimanche de Carême, 1662j. — Respect dû à la vérité (deuxième sermon pour le dimanche de la Passion, 1661). — Difficulté de \o\i\oiT [Nécessité de la pénitence, \\^ point,, quatrième sermon pour le jjremier dimanche do Carême, 1661). — Présomption et désespoir [ibidem). — Les Panégyriques renferment de belles peintures des vertus chrétiennes, et les Oraisons funèbres ne sont pas plus admirables par certains morceaux d'éclat que par l'analyse délicate et sentie des plus nobles qualités du caractère. — Voir en particulier Condé, les deux Henriette, la Palaline.

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charrie pêle-mêle des éléments de valeurinégale, un torrent où il faut se laisser emporter sans y reprarder de trop près. Considérez l'ensemble : il entraîne ; examinez le détail : tout y est solide et résistant, parce que tout y est pensé, raisonné, réfléchi. Ni la passion n"a fait tort à la log-ique, ni la logique à la passion véritable. Malgré notre dessein d'étudier en un seul type toutes les qualités pratiques du maître, nous ne pouvons nous défendre d'éclairer par un exemple ce que nous venons d'avancer. Bossuet montre dans la richesse une tentation de dureté, et par là même une disposition funeste à l'impénitence finale.

« 0 Dieu clément et juste î ce n'est pas pour cette raison que vous avez communiqué aux grands de la terre un ravon de votre puissance ; vous les avez faits grands pour servir de père à vos pauvres; votre Providence a pris soin de détourner les maux de dessus leur tête, afin qu'ils pensassent à ceux du prochain ; vous les avez mis à leur aise en liberté, afin qu'ils fissent leur affaire du soulagement de vos enfants : et leur grandeur, au contraire, les rend dédaigneux; leur abondance, secs; leur félicité, insensibles; encore qu'ils voient tous les jours, non tant des pauvres et des misérables, que la misère elle-même et la pauvreté en personne, pleurante et gémissante à leur porte. D'oii vient une dureté si étonnante?

« Je ne m'en étonne pas, chrétiens ; d'autres pauvres plus pressants et plus afïamés ont gagné les avenues les plus proches, et épuisé les libéralités à un passage plus secret. Expliquons-nous nettement : je parle de ces pauvres intérieurs qui ne cessent de murmurer, quelque soin qu'on prenne de les satisfaire ; toujours avides, toujours affamés dans la profusion et dans l'excès même; je veux dire vos passions et vos convoitises. C'est en vain, ù pauvre Lazare! que tu gémis à la porte; ceux-ci sont déjà au cœur: ils ne s'y présentent pas, mais ils l'assiègent; ils ne demandent pas, mais ils arrachent. 0 Dieu! quelle violence 1 Représentez-vous, chrétiens, dans une sédition, une populace furieuse, qui demande arrogamment, toute

prête à arracher si on la refuse : ainsi dans l'âme de ce mauvais riche; et ne Talions pas chercher dans la parabole, plusieurs le trouveront dans leur conscience. Donc, dans l'âme de ce mauvais riche et de ses cruels imitateurs, oii la raison a perdu l'empire, où les lois n'ont plus de vigueur, l'ambition, l'avarice, la délicatesse, toutes les autres passions, troupe mutine et emportée, font retentir de toutes parts un cri séditieux, oii l'on n'entend que ces mots : « Apporte! apporte! » Dicentes : A/fer! affermi apporte toujours de l'aliment à l'avarice, du bois à cette flamme dévorante; apporte une somptuosité plus raffinée à ce luxe curieux et délicat; apporte des plaisirs plus exquis à cet appétit dégoûté par son abondance. Parmi les cris furieux de ces pauvres impudents et insatiables, se peut-il faire que vous entendiez la voix languissante des pauvres, qui tremblent devant vous, qui, accoutumés à surmonter leur pauvreté par leur travail et leurs sueurs, se laissent mourir de faim plutôt que de découvrir leur misère? C'est pourquoi ils meurent de faim; oui. Messieurs, ils meurent de faim dans vos terres, dans vos châteaux, dans les villes, dans les campagnes, à la porte et aux environs de vos hôtels ; nul ne court à leur aide : hélas I ils ne vous demandent que le superflu, quelques miettes de votre table, quelques restes de votre grande chère. Mais ces pauvres que vous nourrissez trop bien au dedans épuisent tout voire fonds. La profusion, c'est leur besoin; non seulement le superflu, mais l'excès même leur est nécessaire, et il n'y a plus aucune espérance pour les pauvres de Jésus- Christ, si vous n apaisez ce tumulte et celte sédition intérieure; et cependant ils subsisteraient, si vous leur donniez quelque cliose de ce que votre prodigalité répand, ou de ce que votre avarice ménage'^... »

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