Rom., XIII
Ce n'est pas affectation, encore moins ce qu'il faudrait nommer charlatanisme; c'est expérience de l'homme; c'est conscience d'avoir de quoi soutenir par la suite les promesses du début. Au reste, s'il étonne un moment l'esprit, c'est à charge de s'expliquer et de le satisfaire.
Il commence, cette fois, par déclarer que tout dort en ce monde et même à la cour, dans cet ardent loyer de l'activité humaine. En effet, devant la raison chrétienne, ceuxlà seuls veillent qui sont attentifs à leur salut. Dès lors, n'y a-t-il pas au pied de cette chaire bien des endormis que ce discours ne réveillera point peut-être? Et cependant l'Église ne s'y épargne pas. Elle fait retentir à nos oreilles le fracas de la ruine dernière du monde, « lorsque la nature, étonnée de la majesté de Jésus-Christ, rompra tout le cours de ses mouvements. )> Puis voici le grand Paul qui, devançant la trompette de l'ange, « môle sa voix au bruit confus de l'univers et nous dit d'un ton éclatant : 0 fidèles 1 l'heure est venue de nous réveiller : Hora est, jam nos de somno siirgere. » — Comptez les choses accomplies en quelques lignes : l'intelligence étonnée mais satisfaite, l'auditeur saisi et personnellement intéressé par l'application directe qui tout d'abord lui est faite, défié même implicitement par la crainte avouée de le voir s'obstiner dans le sommeil; mis en présence d'une image qu'il ne saurait plus perdre de vue, car elle fait, pour ainsi parler, le sujet môme, et tout le discours en va sortir. C'est de l'art, et du meilleur; mais quel art serait plus naturel et populaire que celui-là?
Au dix-septième siècle, dans ces longs sermons qui ne lassaient point le sérieux de nos pères, l'exorde proprement dit était ordinairement suivi d'une entrée en matière ou proposition plus ou moins étendue. Disons net que nous ne regrettons point la perte de cet usage. Il donnait parfois au discours l'apparence d'une puissante machine un peu lourde et lente à s'ébranler. Bossuet ne s'écarte pas ici de kl tradition, mais le branle est donné vite; la proposition court au but et la division s'en détache, simple, nette, ra-
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pide. Pour tous, justes ou pécheurs, la vigilance est nécessaire comme l'assoupissement périlleux. Combattons donc l'assoupissement dans ses deux formes possibles : sommeil de l'oubli, langueur de Ihésitation ; sommeil du pécheur insouciant pour qui Dieu n'est plus, langueur de l'àme faible qui dispute avec ses habitudes coupables et tarde à s'en arracher. Voilà les deux points du discours vivement énoncés et posés, pour ainsi dire, sur deux phénomènes sensibles, vovants, d'expérience quotidienne. Encore une simple et belle condition de popularité.
Sommeil du pécheur, insouciance, oubli total de Dieu et de sa justice : tel est donc le premier ennemi à combattre. On ne lui portera qu'un seul coup, mais terrible, au sens chrétien et raisonnable; on le dénoncera comme un athéisme et cet unique argument remplira la première partie. Voyons-le s'établir, se déployer, prendre possession de notre esprit, de notre imagination, de notre cœur, avec cette ampleur puissante et sûre qui fait les convictions profondes et prépare seule les résolutions de quelque valeur.
Une thèse bien posée est déjà prouvée à demi, et, pour la poser bien, il y a presque toujours lieu de fixer certaines notions, de lever certaines équivoques. N'arrive-t-il jamais au prédicateur de construire tout un sermon sur des données qu'il oublie d'éclaircir et que l'auditeur ne cherche même pas à entendre? Paroles perdues. L'esprit de Bossuet est plus réfléchi, plus pratique, plus amoureux de la pleine lumière. Aussi prend-il soin de distinguer trois formes possibles d'athéisme : l'erreur insensée qui proteste que Dieu n'esf, pas; • — le désir, la passion intéressée qui voudrait que Dieu ne fût pas ; — 1 oubli qui nous fait vivre en tout comme si Dieu n'était pas.
\oilà donc toute l'attention ramassée et concentrée sur cette dernière forme de négation ; mais les deux autres n'ont point paru seulement pour la dégager et la mettre au jour. Chacune a été nettement accusée, vivement réfutée dans l'énoncé même, et l'auditeur averti de prendre garde
à l'une et à l'autre. Car si la négation formelle de Dieu est chose rare et monstrueuse — heureux temps où l'on avait droit de le dire ! — si le désir d'anéantir Dieu ne se rencontre pas dans l'auditoire; il n'est d'ailleurs âme si chrétienne que la dépravation, que l'empire des sens ne puissent mener là. Qu'on veuille bien lire le texte, car notre analyse n'est point pour en dispenser, au contraire, et l'on sentira tout ce qu'il peut y avoir de netteté, de vigueur, de sentiment contenu, dans une simple explication préliminaire, dans un morceau, pour ainsi dire, sacrifié.
Mais nous voici en présence de notre objet précis. — Oubli de Dieu, véritable athéisme ; car « ce à quoi nous ne daignons penser est comme nul à notre égard. » Bossueth dit et passe, trop pratique pour s'attacber à prouver l'év'.;; dence même. S'il eut jamais quelque faible pour la spéc jl lation, l'expérience et la maturité l'en ont bien guéri. . \ principe étant hors de doute, ce qui importe ici, c'est \ fait, l'oubli qui écarte Dieu de notre pensée, le dédain qu ; nous fait tenir Dieu pour néant. Or, qui ne s'en avouert plus ou moins coupable? On tremble sous le regard de l'homme et l'on vit «dans une souveraine tranquillité des regards de Dieu. » Mais trêve de ces moralités générales, qui amusent l'esprit sans contraindre la conscience aux applications personnelles.
« Quand vous déchirez en secret ceux que vous caressez en public; quand vous les percez de cent plaies mortelles par les coups incessamment redoublés de votre dangereuse langue; quand vous mêlez artifîcieusement le vrai et le faux pour donner de la vraisemblance à vos histoires malicieuses ; quand vous violez le sacré dépôt du secret qu'un ami trop simple a versé tout entier dans votre cœur, et que vous faites servir à vos intérêts sa confiance, qui vous obligeait de songer aux siens ; combien prenez-vous de précautions pour ne point paraître ! Combien regardezvous à droite et à gauche ! Et si vous ne voyez pas de témoins qui puissent vous reprocher votre lâcheté dans le
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monde, si vous avez lendu vos pièges si subtilement qu'ils soient imperceptibles aux regards humains, vous dites :
« (Jui nous a vus? » Vous ne comptez donc pas parmi
les vovanis. Celui qui habite aux cieux!... Pourquoi ne songez-vous pas qu'il est tout vue, tout ouïe, tout intelligence ; que vos pensées lui parlent, que votre cœur lui découvretout, que votre propre conscience est sa surveillante et son témoin contre vous-même? Et cependant, sous ces veux si vifs, sous ces regards si perçants, vous jouissez sans inquiétude du plaisir d'être caché — »
Le moraliste est-il assez net et hardi, le logicien assez vigoureux dans ses indications brèves, le peintre assez habile à les servir l'un et l'autre?
Il est donc trop certain : nous vivons d'oubli de Dieu, dirétiens de profession et de croyance, alliées en conduite
'en fait. Mais l'esprit humain passe du fait à la cause par f )e pente naturelle, et Bossuet connaît trop bien l'homme
jur procéder autrement. Pourquoi donc cet oubli, cet .théisme, ce sommeil brutal"?
C'est la grande illusion de notre intelligence étroite : nous n'imaginons bien que ce que nous ressentons en nousmêmes; nous jugeons tout d'après nos dispositions personnelles. Le pécheur se flatte vaguement que, à force d'oublier Dieu, il s'en fait oublier; que, en s'endormant dans l'insouciance, il endort la justice divine elle-même. Psychologie profonde et simple, avec une pointe d'ironie qui fait tristement sourire. Bien que Torateur n'en dise rien, comment ne pas songer à ces oiseaux qui se croient cachés quand ils ont mis leur tête sous leur aile? Et voilà la sagesse humaine dans les choses du salut. Folle sagesse ! car si Dieu se tait, il ne se taira pas toujours ; s'il paraît dormir, le réveil viendra, terrible. Ici encore nous passons du fait aux causes. Dieu attend : pourquoi? C'est miséricorde peut-être ; à tout le moins, c'est assurance de son pouvoir et de ses vengeances futures. Un roi laisse parfois aller jusqu'au bout une conjuration dont il tient tousles fils. « Ainsi et à plus forte raison, ce Dieu tout-puissant
qui, du centre de son éternité, développe tout l'ordre des siècles, et qui, sage dispensateur des temps, a fait la destination de tous les moments devant* l'origine des choses, n'a rien à précipiter. Ceux-là se hâtent et se pi'écipitent, dont les conseils sont dominés par la rapidité des occasions et emportés par la fortune : il n'en est pas ainsi du Tout- Puissant. Les pécheurs sont sous ses yeux et sous sa main Il sait le temps qu'il leur a donné pour se repentir et celui où il les attend pour les confondre. Cependant, qu'ils mêlent le ciel et la terre pour se cacher, s'ils pouvaient, dans la confusion de toutes choses; que ces femmes infidèles et ces hommes corrompus et corrupteurs se couvrent eux-mêmes, s'ils peuvent, de toutes les ombres de la nuit ; que ceux qui s'entendent si bien pour conspirer à leur perte enveloppent leurs intelligences déshonnêtes dans l'obscurité d'une intrigue impénétrable : ils seront découverts au jour arrêté; leur cause sera porlée devant le tribunal de Jésus-Christ, où leur conviction ne pourra être éludée par aucune excuse ni leur peine retardée par aucune plainte. »
Eu admirant jusqu'ici l'ampleur vigoureuse, la suite aisée, le rayonnement paisible et fort, nous aurions pu noter déjà l'action continue, le rôle populaire de l'image et du sentiment. Mais il faut surtout l'étudier dans la suite, où l'orateur, sans y prendre garde, a ramassé toutes ses puissances, tous les traits caractéristiques de sa manière.
Voilà donc une dernière cause possible du silence de Dieu. En se taisant, il commence de punir ; en accordant aux pécheurs un repos qui les étonne eux-mêmes, il les abandonne à l'endurcissement, au sommeil de mort, avantcoureur de l'impénitence finale. Cette thèse redoutable, Bossuet l'établit tout d'abord sur un principe d'expérience et de raison. Tout n'est pas encore perdu tant qu'il y a dans l'homme quelque chose qui prend contre lui-même le parti de Dieu. « Mais si nous sommes si malheureux que