Causeries du Lundi, t. IX
permet à l'orateur d'entrer en chacune d'elles et de la rendre sienne jusqu'à l'exprimer au vif. S'agit-il du trait de caractère, du simple travers familier, presque comique? L'esprit et la sensibilité partageront l'honneur de la peinture. Elle commencera d'émouvoir parce qu'elle sera vivante, et elle vivra parce qu'elle sera sentie. Quand Bourdaloue décrit la petite politique de la vanité, ses illusions ridicules et la comédie qu'elle donne à ses dépens sans y prendre garde * ; — quand il relève cette duplicité d'instinct qui nous rend plausibles pour nous-mêmes les accommodements, les capitulations de conscience dont, partout ailleurs, nous nous indignons si fort-; — il n'est pas seulement spirituel, malicieux même; il prend notre personnage et le joue au naturel.
Ce religieux austère, irréprochable, saura encore faire passer par son âme, et de là dans la nôtre, l'idée au moins et le sentiment exact des passions violentes ou terribles qui n'ont jamais effleuré sa vie : les fureurs de lambition, de l'avarice ou même d'autres fureurs encore plus redoutables que celles-là^. Non, vraiment, n'accusons pas de froideur une nature capable de sentir et de traduire avec cette vérité toutes les nuances graves ou légères de la vie morale.
Bourdaloue ne l'est pas moins de donner à ses tableaux de mœurs le tour, le mouvement dramatique, d'animer la doctrine ou le précepte par l'argumentation ad hominem, par le dialogisme fort et vif. Entendez-le prouver à la sévérité fausse, orgueilleuse, janséniste pour tout dire, que se donnant à elle-même sa récompense, elle ne doit pas l'attendre de Dieu*. Entendez-le surtout nous convaincre d'avoir bien souvent préféré Barabbas à Jésus-Christ.