Corneille a peint ces dieux
Insensibles et sourds, impuissants, mutilés, De bois, de marbre ou d'or comme tous le voulez.
(Polyeucte, iv, 3.)
de faire entrer jusqu'au Tond et aux moelles un seul et même argument populaire. Procédé à discuter, nous le voulons bien; mais au moins le prédicateur y pourrait trouver une direction utile, apprendre par exemple à présenter amplement certaines vérités décisives et sensibles, plutôt que de se complaire en des argumentations déliées et en de brillantes passes d'armes de dialectique. Ne seraitce pas un profit?
Il en est un autre plus direct, et cette page de Jérémie provoque des rapprochements féconds. On nous permettra de les montrer du doigt en passant. Le temple catholique renferme, lui aussi, des images matérielles et corruptibles à l'égal des idoles. Mais quelle différence des idolâtres à nous ! Montons plus haut. Chose étrange et vraiment saisissante pour qui croit à la présence réelle : nombre de traits accumulés contre les simulacres païens s'appliquent exactement au Dieu de l'Eucharistie. Ce n'est pas seulement son tabernacle qui est de main d'homme et périssable comme toute œuvre humaine. Le froment consacré a été semé, moissonné, broyé, pétri, soumis à la cuisson tout ainsi qu'un pain vulgaire. Le Dieu qui en a pris la place en en maintenant les accidents visibles, veut paraître aussi impuissant que les idoles à repousser les mêmes injures. Lui aussi a besoin que nous le portions çà et là, que nous le mettions sous clef comme un prisonnier ou un mort. N'est-il pas le mort mystique, le prisonnier d'amour? Par ailleurs, entre les idoles et notre Jésus quel abîme! Abîme que la foi conçoit sans pouvoir le mesurer, et que, de temps à autre, le miracle illumine comme un éclair. Mais le miracle est rare, et le Dieu caché reste le plus souvent endormi, enseveli dans son impuissance voulue. Mysterium fïdeil
Si la dogmatique des Prophètes est simple, populaire, sans déploiement de philosophie, puissante par l'alfirmalion souveraine et le témoignage des faits; leur morale se tient pareillement au-dessous de la morale chrétienne. Son idéal est moins haut, ses prescriptions moins parfaites, sa
LES PROPHÈTES 3i
sanction plus habituellement humaine et temporelle. C'est, du reste, la même précision vigoureuse à tracer les grands devoirs : adoration d'un seul Dieu, culte oii ce Dieu ne souffre ni rapine ni lésine d'aucune sorte *, mais encore justice et bienfaisance. Il est notable que, dès lors. Dieu estime ces deux vertus plus précieuses que le culte même, en ce sens du moins qu'elles le lui rendent acceptable et que, 011 elles manquent, il le rejette avec dégoût. « Que me fait la multitude de vos victimes? dit le Seigneur. J'en suis rassasié... Qui vous a demandé tout cela? Qui vous a priés de venir vous présenter devant ma face et vous promener sous les portiques de mon Temple"? Étendez vos mains et je détournerai les yeux; multipliez les prières et je ne vous écouterai pas, car vos mains sont pleines de sang. Lavez donc ces mains sanglantes, soyez purs, ôtez de devant mes yeux la noirceur de vos pensées, trêve d'actions perverses, apprenez à bien faire, cherchez la justice, allez au secours de l'opprimé, jugez la cause de l'orphelin, défendez la veuve; puis venez alors et éprouvezmoi, » dit le Seigneur "2. Ailleurs, le même Isaïe poursuit de ses sarcasmes les démonstrations religieuses qui ne sortent pas d'un fond de droiture et de bon vouloir sérieux, les tours de tête affectés ^, la pénitence qui s'étale, les macérations séparées des œuvres de miséricorde. On s'imagine entendre déjà le Maître démasquantles Pharisiens. Il serait facile d'abuser de ces passages pour discréditer, à la grande joie du rationalisme, les pratiques extérieures, si saintes en elles-mêmes, si propres à humilier l'orgueil et à produire le sentiment dont elles sont logiquement l'expression. Mais le péril écarté par des réserves bien nettes, il y aurait là d'excellentes armes contre la dévotion de rêve ou de mode, contre cette piété illusoire