Commémoration des morts, 11^ partie
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assauts livrés à Ja conscience rebelle ou paresseuse, il trouve des accents inattendus pour demander la grâce du pécheur ou lui inspirer à lui-même la confiance. Beaucoup moins rares qu'on ne le suppose d'ordinaire, ces attendrissements sont, à la vérité, toujours contenus et courts ; mais ils y ont bonne grâce et doivent à cela même un caractère singulier de puissance, un peu comme ces larmes furtives qu'on surprend sur un mâle visage de soldat.
Encore une fois, nous nous réservons d'envisager ailleurs le caractère propre de la force émouvante chez Bourdaloue. Au moins fallait-il, en esquissant les aptitudes natives de cette grande âme, revendiquer pour elle une chaleur qu'on lui conteste parfois trop injustement. Parce que nous accordons à un homme telle qualité dominante, n'inclinons pas à lui refuser toutes les autres; parce que la raison de Bourdaloue est forte et sévère, n'estimons pas que le cœur ait dû lui manquer. Gardons-nous, d'ailleurs, de sacrifier au préjugé, c'est trop peu dire, aux déprav^ations littéraires de l'époque, jusqu'à mettre le pathétique dans la violence ou la mollesse, jusqu'à refuser de croire au sentiment tant que la volonté raisonnable n'a point cessé de le conduire. Intelligence hors ligne, cœur vraiment chaud et apostolique, si Bourdaloue n'atteint pas l'idéal complet de la puissance oratoire, c'est l'imagination qui lui manque, et dans une certaine mesure; ce n'est pas la sensibilité ^
1. Nous n'aurions pas à nous préoccuper de l'action oratoire de Bourdaloue, n'était la tradition fâcheuse dont Fénelon est le premier responsable. Dans le second des trois Dialogue sur l'éloquence, il impute au prédicateur, qu'il fait reconnaître sans le nommer, 1 habitude singulière de tenir les yeux fermés en parlant. Nombre de critiques ont accepté l'accusation, sauf à l'atténuer plus ou moins dans les termes. A la supposer exacte, nous n aurions qu un mot à dire : gardons-nous de prendre en ce point Bourdaloue pour modèle. Mais en dehors de tout ce qu'on pourrait alléguer contre lautorité des Dialogues, œuvre de jeunesse où tout n est pas incontestable, nous nous permettrons de ne voir dans le passage en question qu'une hyperbole où Ion sent quelque peu l'humeur. Si l'on veut prendre les
La manière do Bourdaloue. — Condition ou premier élément : les connaissances : Ecriture, Tradition, Théologie. — Second élément : le caractère. — Sens pratique. — Conscience inflexible. — Morale toute chrétienne, exacte, hardie, mesurée. — Troisième élément : le tour d esprit. — L attention méthodique produisant la fécondité — Le style. — I^e tour didactique partout visible. — Si l'émotion y perd. — Du genre d émotion propre à l'éloquence de Bourdaloue.
Attachons-nous maintenant à nous rendre compte de sa méthode ou, si l'on veut, de sa manière : c'est là surtout que nous trouverons à nous instruire.
Trois éléments font la manière propre d'un orateur en dirijçeant l'emploi de ses aptitudes : les connaissances dont il s'est armé, mais surtout les dispositions habituelles de son âme et le tour spécial de son esprit.
Les connaissances de Bourdaloue sont vastes et sûres; il a, dans un haut degré, la double science indispensable à son ministère : science des objets à traiter^ science de l'auditoire à saisir; il sait la religion et le cœur humain.
choses à la lettre et se représenter Bourdaloue prêchant d ordinaire les yeux fermés, nous ne pouvons nous résoudre à y croire. On sait d abord que son action était vantée; or, comment aurait-elle pu l'être à ce compte ? On écoute avec intérêt un orateur aveugle ; mais comment supporter longtemps un récitateur qui tient les yeux clos pour ne manquer pas de mémoire ? — Il y a plus : le fait prétendu n'est-il pas deux fois impossible, moralement et physiquement ? Un prédicateur de zèle ne se prive pas de communiquer avec son auditoire, et c est s'en priver que de ne le regarder même pas : voilà 1 impossibilité morale. Mais encore Fénelon lui-même nous parle des gestes de Bourdaloue ; or, il y a une véritable impossibilité physique à gesticuler habituellement les yeux fermés. Cliacun peut faire l'épreuve de cette double observation. Qu'on apprenne par cœur une page de notre grand sermonnaire, et qu'on essaye de la dire comme on voudrait qu'il eût accoutumé de tout dire lui-même. Ce sera un tour de force, une contrainte, un contresens qu'on ne pourra imposer ni à son esprit, ni à sa sensibilité, ni même à ses organes. — Quant à l'argument tiré du portrait de Bourdaloue et mis en circulation par Maury, on a bien des fois observé qu'il n'a aucune valeur, ce portrait n'étant que la reproduction du masque pris sur le cadavre.
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L'Écriture lui est familière, comme à saint Chrysostome, à saint Augustin, à Bossuet, comme à tout homme dont elle est le pain quotidien ; et quel prédicateur n'est pas obligé d'en vivre'.'* Il ne possède pas moins les Pères et les docteurs scolastiques, et, s'il étonne par son érudition sacrée, c'est chose touchante que de le voir si attentif à s'appuyer constamment sur la Tradition. Telle est la modestie pratique de ce grand esprit; tel était d'ailleurs le goût de ce siècle sérieux, laborieux, jaloux de se sentir en communication perpétuelle avec les sources mêmes de la croyance Aujourd hui nous inclinerions volontiers à penser que, dans ce genre, Bourdaloue pousse quelquefois l'attention jusqu'au scrupule. Il se pourrait même qu'on fût tenté de sourire en le voyant munir d'autorités et de citations authentiques des propositions prises, semble-t-il, dans le fonds le plus élémentaire de la doctrine et manifestes par elles-mêmes au sens commun chrétien. Bourdaloue nous répondrait — leçon exquise — qu'en matière de foi, de conscience, de piété, le prédicateur est d'autant plus fort qu'il se prévaut moins de ses conceptions propres, et que, à choisir entre les hardiesses du sens personnel et une fidélité même scrupuleuse à la Tradition, le parti le meilleur est celui qui nous garde le mieux de faillir et nous dispense le moins de savoir.
Avant de songera être original, Bourdaloue voulait être théologien et de toutes manières : par lÉcriture, par la Palristique, par la Scolastique, par la morale étudiée scolastiquement. Il avait enseigné lui-même cette dernière partie, et l'on voit vite ce qu'il y avait gagné, quelle finesse d'analyse et quelle sûreté de doctrine. Ajoutez que le théologien n'avait pas étouffé l'ancien professeur de belleslettres. Xous l'entendrons tourner et retourner un vers d'Horace avec la même vigueur et par les mêmes procédés que les textes de TÉcriture. C est qu'il avait appris de saint Augustin à grouper autour de la science sacrée toutes les connaissances humaines capables de la servir. Plusieurs mettent aujourd'hui l'éloquence dans la verve, dans une
certaine fougue d'invention et d'improvisation quelque peu aventureuse. Bourdaloue aurait estimé plutôt que, pour être orateur, la première condition est d'avoir quelque chose à dire, et que ce fonds indispensable, on le tire moins de soi-même que de l'enseignement divin et traditionnel. Il ne paraît pas, du reste, que cette façon de voir ait nui à son originalité.
Supposé le fonds de connaissances une fois acquis et s'enricliissant toujours, l'àmele marque de son empreinte, et ainsi commence-t-elle de constituer la manière propre de chacun; entendez Tâme tout entière, l'âme avec ses dispositions morales naturelles et surnaturelles, autant vaudrait dire le caractère et la vertu.
Chez Bourdaloue, le premier trait qui se détache, le trait dominant peut-être, c'est le sens pratique, le bon sens, cette part si belle du génie, mais le bon sens appliqué à l'action, et devenant par là même une part admirable du caractère. Sens pratique dans une àme profondément droite et probe : voilà qui fait de Bourdaloue un moraliste hors de pair.
Voilà qui explique tout d'abord sa prédilection pour les sujets de morale, de morale simple, familière, trop familière peut-être au gré de l'ambition, qui n'y voit pas matière à l'éloquence. Bourdaloue ne prend pas garde à cet inconvénient; il prêche, par exemple, sur la tempérance chrétienne, parce qu'il trouve ce sujet utile, parce que, en matière de vie chrétienne, il ne connaît rien de petit; et l'éloquence, à laquelle il ne songeait pas, se rencontre à point nommé sur sa route. Est-ce que l'âme éloquente, c'est-à-dire avant tout Tâme attentive, ne découvre pas dans les objets les plus simples des rapports, des affinités naturelles, qui lui permettent de prendre son vol ou plutôt qui la soulèvent malgré qu'elle en ait? Il n'y a guère que la médiocrité prétentieuse pour aiïecter par système les thèses générales et les grands sujets. Quant à Bourdaloue, à défaut de zèle, le sens pratique l'inclinerait ailleurs.
C'est le même trait de caractère qui rend sa morale si
exacte, si précise et, par là, si modérée dans la force. On a bien décrit la surprise, l'édification qu'y devaient trouver certains auditeurs enclins, sur la foi des Provinciales , à estimer la famille religieuse de Bourdaloue comme une école de nouveauté, de relâchement surtout *. Pascal avait peint la Société détrônant les Pères de l'Église au bénéfice de ses casuistes nés d'hier et comme tout exprès pour conniver aux illusions des consciences faibles. Et voilà qu'un Jésuite enseignait de haut la morale la plus exacte, la moins complaisante, et cela par l'autorité de la Tradition. Par contre, avec une précision rigoureuse, on eût pu dire malicieuse quelquefois, il marquait la limite entre la vraie et la fausse sévérité, entre l'esprit chrétien et l'esprit pharisaïque, entre la conscience et l'orgueil -. Ainsi prêchait ce Jésuite, inflexible comme le vrai, pressant comme le zèle, mais encourageant comme le bon sens qui connaît l'homme et la charité qui l'aime. Le bon sens, le bon sens pratique! Bourdaloue voulait qu'il fût de tout; c'est lui-même qui s'exprime avec cette ferme justesse. Voilà pourquoi il condamnait sans merci toute piété, toute dévotion qui aurait oublié d'être raisonnable et de tourner à l'avantage de la vertu ^. « Avant d'être dévots, je veux que vous soyez chrétiens '*. » Et quant à la dévotion même, il exigeait qu'elle fût sensée. « J'appelle oraison chimérique celle qui choque le bon sens et contre laquelle la droite raison se révolte d'abord, ayant toujours été convaincu que le bon sens, quelque voie qu'on suive, doit être de tout, et que là où le bon sens manque, il n'y a ni oraison ni don de Dieu. »
Et voilà bien la voie du christianisme véritable, du véritable ascétisme. Dans Tordre commun de Providence surnaturelle, en matière de foi obligatoire par exemple. Dieu peut demander des sacrifices à l'orgueil de la raison;