Pensées. — Accord de la raison et de la foi
naît pas d'autre autorité, il n'invoque point d'autre argument que le droit souverain du Maître. Sa morale est toute religieuse, toute chrétienne; en quoi il ne diffère ni de Bossuet, ni de Chrysostome, ni d'Augustin; mais on nous pardonnera de le redire, car c'est une leçon qu'il fait toujours bon entendre. Veut-il, par exemple, combattre les déplorables calculs de famille qui poussent au cloître ou à l'autel des âmes sans vocation, il ne s'arrête pas à réfuter les prétextes, il glisse rapidement sur les raisons secondaires. « Quoi qu'il puisse arriver dans la suite, j'en reviens toujours à mon principe, qu'il faut être chrétien et obéir à Dieu; que Dieu ne veut pas que la vocation de vos enfants dépende de vous, et que vous ne devez point làdessus vous ingérer dans une fonction qui ne fut ni ne sera jamais de votre ressorl. Voilà ce que je vous déclare et c'est assez ^ »
Oui, c'est assez pour qui croit en Dieu et entend le premier mot de la morale. C'en serait assez pour les pères et mères de notre temps, sauf à retourner le principe et à leur montrer qu'ils attentent contre le droit de Dieu en entravant des vocations dont ils ne sont et ne seront jamais juges. En tout sujet, du reste, c'est assez d'avoir établi que Dieu défend ou qu'il commande, car le prédicateur n'a point à faire des philosophes, mais des chrétiens.
Parlant au nom d'un tel Maître, il est hardi contre les vices, et, à ce propos, nous ne pouvons écarter une supposition étrange. Si, dans quelque deux cents ans, on compare Bourdaloue à tel ou tel prédicateur d'aujourd'hui, à n'en juger que par tant de sévérités d'une part et tant de compliments de Tautre, ne sera-t-on pas tenté de croire que le dix-septième siècle fut une époque bien perverse, et le nôtre un temps de vertus délicates et charmantes? Est-ce nous qui serions trop timides, ou l'auditoire trop chatouilleux? Mais, à ce compte même, n'aurions-nous aucun reproche à nous faire? Grave problème, qu'il suffit d'avoir
1. Devoirs des pères, I^e partie, premier dimanche après l'Epiphanie.
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posé, mais aussi responsabilité redoutable. Bourdaloue la sentait pour sa part, et il s'en expliquait avec une vigueur de conviction qui eût, au besoin, fait taire le reproche.
Car le reproclie venait quelquefois. On se récriait, par exemple, contre les hardiesses de son admirable sermon sur l'impureté; à quoi il répondait un autre jour avec une force modeste mais inexorable qui rappelle le non possumus des Apôtres *. Et il allait toujours son chemin, « disant des vérités à bride abattue. Sauve qui peut-! » Mais il n'était pas facile de se sauver, car l'accusation était franche, précise, directe, atteignant le détail de la vie et les intimes replis du cœur. On sait les grands assauts livrés à l'adultère royal. Et quand, prêchant sur le scandale, Bourdaloue passait en revue les conditions particulières qui le rendent plus criminel, celle du père, de la mère, du maître de maison, du prêtre môme, y avait-il beaucoup d'auditeurs à pouvoir dire : « Je ne suis pas atteint? » Quelle mère en particulier ne pouvait pas se sentir mal à l'aise en écoutant ces fortes paroles?
« Tel est... le désordre d'une mère mondaine, qui, chargée de l'obligation d'élever, dans la personne de ses filles, desservantes de Dieu et des épouses de Jésus-Christ, est assez aveugle, disons mieux et souffrez ces expressions, est assez cruelle pour en faire des victimes de Satan et des esclaves de la vanité du monde; qui, sous ombre de leur apprendre la science du monde, leur apprend celle de se damner; qui leur en montre le chemin, et qui détruit par ses exemples toutes les leçons de vertu qu'elle sait si bien d'ailleurs leur faire par ses paroles. Car, malgré les scandales qu'on leur donne, on prétend encore avoir droit de leur faire des leçons ; à quelque liberté que l'on se porte et quelque commerce, ou suspect ou même déclaré, que l'on entretienne, en vertu du titre de mère, on ne laisse pas de
1. Sermon sur la conversion de Madeleine, jeudi de la cinquième semaine de carême.