Eunles... docete. (Matth., xxviii
à lui et produit une émotion à part qu'il nous faut essayer de comprendre : pathétique sortant de la démonstration splendidement victorieuse, émotion passant presque sans intermédiaire de l'esprit au cœur, mais bien plus efficace que le tressaillement de la sensibilité pure. Deux forces contribuent à la produire : force de la vérité en soi, force de la conviction ardente chez l'orateur.
Le vrai n'atteint immédiatement que l'intelligence; mais, porté à un certain degré de splendeur, il entraîne dans un mouvement sympathique toutes les autres puissances de l'âme. Elles sont distinctes, mais non isolées; elles ont chacune leur objet propre, mais elles marchent nécessairement en concours, et frapper 1 une cest faire vibrer toutes les autres. Par ailleurs, rintelligence est la première, née pour commander et donner le branle Voilà comment, si elle est fortement remuée, les autres facultés suivent, comme emportées dans son tourbillon, sans qu'il ait été besoin d'un effort directement exercé sur chacune d'elles.
De là cette émotion sérieuse et vraiment sensible que procure l'évidence éblouissante ; de là ces pleurs que faisait couler parfois Bourdaloue ; de là cet enchantement de toute Pâme, si bien décrit par madame de Sévigné quand elle se représente pendue à la force et à la justesse de ses discours et ne respirant ([ue quand il lui plaisait de finir; de là ces élans passionnés qui saluaient parfois le triomplie de sa logique, comme le jour où le maréchal de Grammont s'écriait en pleine église : « Morbleu ! il a raison. » Ainsi, pour émouvoir, la condition toujours principale, quelquefois même suffisante, c'est d'instruire, d'instruire à fond, jusqu'à maîtriser, jusqu'à terrasser linteUigence. Vérité de saine psychologie, que Bourdaloue a l'honneur singulier de traduire mieux que personne en fait et en expérience. Exemple pratique aussi, à l'encontre de bien des erreurs. Cherchons l'émotion profonde à ses sources véritables, c'est-à-dire avant tout dans la lumière, dans l'éclat irrésistible du vrai.
Mais le vrai n'a toute sa force que s'il passe par une âme
BOLRDALOLE 255
ardemment convaincue, et dès lors ardemment expansive, éprise de son objet et brûlant de le communiquer. Or, telle est bien l'àme de Bourdaloue, telle est bien cette flamme, cette ferveur, cette passion ', que l'on ne peut se défendre de sentir sous la vigueur du raisonnement. La conviction expansive éclate parfois dans le trait, dans la pensée isolée. Elle est encore plus sensible dans l'énumération des détails saisis et groupés par l'attention pénétrante, dans ces accumulations presque continuelles qui font torrent ou, si l'on veut, qui font tocsin, frappant sans relâche au même point de l'àme et l'ébranlant par la rapidité uniforme et continue. Par-dessus tout, elle s'affirme et triomphe dans l'effet d'ensemble, car si Bourdaloue ne manque pas de trait, c'est par l'ensemble qu'il vaut et qu'il est fort. Impossible de résister à cette marche toujours accélérée oii la passion de convaincre semble grandir avec l'évidence.
Certes, Bourdaloue a ce qu'on appelle des mouvements oratoires, mouvements bien réels et d'une incontestable puissance, encore bien que privés d'un des éléments liabituels du genre, nous voulons dire l'imagination. Mais, ces mouvements, oij commencent-ils? On serait en peine de le marquer. Chez le sermonnaire comme chez Démostliène, le mouvement nait peu à peu et insensiblement du vrai qui s'épanouit, de la conviction qui s'exalte. Par suite, l'auditeur s'en défie moins, ne sentant là ni élude ni effort.
Quelquefois même le mouvement commence avec le discours et pour finir avec lui. Qu'on lise le sermon sur le scandale. C'est un flot qui pousse droit d'un bout à l'autre. A peine nous accorde-t-on çà et là une courte halte, un retour de quelques instants à l'exposition, à la doctrine ; puis l'accélération reprend et nous entraîne tout de nouveau. Ainsi, dune part, en lisant Bourdaloue comme il doit être lu, on comprend la rapidité historique de son débit : c'est une loi, une nécessité imposée par le texte même. D'autre part, veut-on goûter Bourdaloue, il faut, sinon le