‹ La prédicationChapitre 140 sur 218 · Sainte-Beuve · texte numérisé non relu

Sainte-Beuve

lire tout haut, du moins le prononcer, le débiter en imagination ; il faut se laisser aller au fil du torrent pour en bien sentir, à la réflexion, l'impétuosité victorieuse.

Vastes connaissances, bon sens, droiture, zèle, esprit réfléchi par méthode et didactique par instinct, éloquence née de la double passion du vrai et des âmes, tous les éléments de cette manière originale et simple vont se montrer, . s'il plaît à Dieu, ramassés dans un type unique. N'allons pas nous asseoir au pied de la chaire; entrons plutôt dans la maison professe de la rue Saint-Antoine, et pénétrons jusqu'à la cellule du Religieux. Pour nous rompre à l'art laborieux de la composition oratoire, quoi de meilleur que de prendre, s'il se peut, le grand maître sur le fait et dans la chaleur du travail ?

Un sermon type : Sur les Richesses. — Bourdaloue à sa table de travail. — Conclusion de la première partie de cet ouvrage.

Bourdaloue donne le carême à la Cour ; il en est à préparer son sermon pour le jeudi de la deuxième semaine.

Le choix du sujet ne lui a pas coûté un moment d'hésitation. Ce sera l'évangile de la férié, l'histoire du mauvais riche et de Lazare, avec la moralité redoutable qui s'en dégage, l'opulence présentée par la Vérité même comme un grand péril de réprobation.

Or, ce thème, l'orateur ne l'aborde pas à l'improviste. Oii en serait-il s'il lui fallait chercher au moment même les éléments de chaque discours ? Manifestement, il s'est préparé de longue main sur la matière ; il porte dans sa mémoire, dans ses notes peut-être, tout un arsenal d'armes choisies. Pourquoi ne supposerions-nous pas qu'il les passe en revue? C'est avant tout l'Écriture. Au cours du sermon, l'Ancien Testament sera invoqué seize fois, le Nouveau Testament, treize. La parole de Dieu nous apparaîtra dans quatre fonctions diverses : principe et autorité suprême où. s'appuieront l'ensemble et le détail ; — trésor d'exemples

parlants où les faits actuels sont d'avance prédits et reflétés * ; — source d"alIusions et d'images, c'est-à-dire de richesse et d'éclat, pour le développement ^ ; germe de mouvement et de pathétique 3. N'est-ce point là tout le parti qu'en peut tirer la chaire?

Les Pères viennent à leur tour. Bourdaloue ne les emploie pas de seconde main, à travers ces Anrifod'mœ ou ces Poliantheœ que raille Fénelon dans ses Dialo'jues sur l'éloquence. Il a Iules sept homélies de saint Chrysostoiiie sur Lazare et le sermon de saint Augustin à propos du même sujet*; mais que n'a-t-il pas lu encore! Il fera jusqu'à sept emprunts à saint Chrysostome, cinq à saint Augustin, trois à saint Jérôme, un à saint Bernard et à Salvien : après les oracles de Dieu, nous aurons eu la fleur de la tradition catholique.

La sagesse profane pourra, elle aussi, se faire entendre, mais selon sa nature et à son rang, non comme autorité, mais comme témoignage, témoignage de l'àme naturellement chrétienne, et bien propre à confondre les chrétiens dont la vie n'atteint pas même à ce niveau. Bourdaloue n'a pas oublié qu'autrefois, professeur de rhétorique, il interprétait Horace et en tirait d'utiles leçons. Devant ses auditeurs lettrés, il lui fera l'honneur de l'invoquer à quatre reprises, le rappelant, le citant, paraphrasant môme tel de ses vers comme un texte de l'Écriture s. Ainsi fait-il arme de tout.

1. Telle est l'histoire même du mauvais riche, et celle de l'Ephraïmite, qui répond à Osée : « Ma fortune est faite : j'ai mon Dieu. » (Osée, XII.) Ile partie.

2. Quoniam lapis de pariete clamabit. (Habacuc, vu.) I^e partie,

et, Fode parietem. (Ézéch., viii.) Ille partie.

3. Agite, nune, divites ; picrate et ululate. (Jac, v.) Ille partie.

5. Bourdaloue rappelle simplement l'homme dont parle Horace, 1 homme « qui, n'ayant affaire que d'un verre d'eau, voudrait le puiser dans un grand fleuve, et non pas dans une fontaine ».

Ut tibi si sit opus liquidi non amplius urna

Joignez à ces documents écrits l'expérience du monde et cette observation raisonnée qui lui a découvert la nature et le jeu des passions humaines. Sans doute, il a rencontré dans sa vie plus d'une figure de mauvais riche ; il a vu la fureur d'acquérir, l'orgueil de l'opulence et les désordres qu'elle sert à payer.

Il repasse d'un coup d'œil tous ces souvenirs, et voilà qui complète son arsenal de morahste ; il s'agit maintenant d'arrêter le plan de combat.

Suivons pas à pas la réflexion qui l'enfante. Un riclie damné sans autre cause apparente que sa richesse, l'opulence et la réprobation liées l'une à l'autre comme la cause à l'effet : c'est le fond de notre Évangile et la thèse du discours. Mais, dès ce premier regard, le sens pratique de Bourdaloue entrevoit un péril, celui de réprouver absolument la fortune, comme si elle était de soi un crime. La préoccupation d'écarter cette erreur éveille tout naturellement le souvenir du beau développement de saint Augustin sur la matière*. Lazare, le pauvre, est porté par les anges, oui; mais oij est-il porté? Dans le sem d'Abraham; or

Vel cyatho, et dicas : « Magiio de flumine mallem Quam ex hoc fonticulo tantumdem sumere...

(Satir. I, I, V. 54 seqq.)

Il cite et paraphrase deux traits de l'épître à Mécène : O cives, cives, quaerenda psecunia primum est; Virtus post nummos...

... Rem, Si possis, recte, si non, quocumque modo rem...

(Epist. I, I, T. 53 et 65.)

Il imite encore ou traduit librement cet autre passage sur l'emploi de

la fortune :

... Ergo

Quod superat, non est melius quo insumere possis ?

Cur eget indignus quisquam te divite ? Quare

Templa ruunt antiqua Deum ? Cur, improbe, carae

Non aliquid patrise tanto emetiris acervo ?

Uni nimirum tibi recte semper erunt res ?

(^Satir. II, II, V. 101 seqq.)

1. Quis sublatus est ab Angelis ? Pauper. — Quo sublatus est ? In sinum Abrahœ. (Saint Augustin, Scrm. xiv.)

BOURDALOLE 239

Abraham fut un riche ici-bas. Donc, l'opulence n'est pas en elle-même un arrêt de mort éternelle, mais elle demeure un immense péril. Et voilà qui fournirait bien l'exorde. Peut-être l'orateur l'écrit-il déjà tel que nous le lisons, plein, net, saisissant par l'ampleur et l'unité. Nous croirions plutôt qu'il en note brièvement lidée principale, empressé qu'il est de fixer avant tout l'ordre général du discours.

Opulence, péril de réprobation. Pourquoi ? Entre ces deux notions, il s'agit de trouver un nœud, un moyen terme qui en justifie la liaison redoutable. L'esprit méthodique de Bourdaloue va droit à la cause universelle de la ruine des âmes, à la triple concupiscence, et, do fait, il ne faut pas bien longtemps pour s'en aviser. Par ailleurs, des trois concupiscences à la richesse, le rapport n'est que trop manifeste. La richesse est l'objet propre de la concupiscence des yeux ; elle rend la volupté facile ; elle nourrit l'orgueil, et par ces trois routes elle mène à l'enfer. A quoi bon chercher plus loin? Cette trilogie est assez féconde, et rorJre des parties est tout tracé par la série même des convoitises telle que saint Jean nous la donne.

Mais pourtant non. Mieux vaut se placer au point de vue de l'expérience et des faits, prendre la division dans l'histoire même de l'auditeur, dans la succession des situations logiques où il peut se trouver à l'égard de la richesse : conquête, possession, usage. D'ailleurs celte division est de saint Chrysostome, et c'est bénéfice net que de la lui devoir. Tenons-nous-en là. Richesses à conquérir : injustices provoquées par la concupiscence des yeux ; — richesse possédée : cause prochaine d'orgueil ; — richesse employée, à quoi le plus souvent, sinon aux satisfactions de la chair? — En tout cela grave péril de réprobation ; à tout cela un commun remède, l'aumône.

Et Bourdaloue écrit sa division. Il la fait, à son ordinaire, précise, ample, insistante, se répétant et se retournant pour ainsi dire elle-même à plusieurs fois, mais à chaque fois plus lumineuse, parce qu'elle va toujours se

détaillant et se concrétant ; didactique et symétrique d'allures, mais sans miroitement ni cliquetis capable d amuser l'esprit ou l'oreille*. Si l'abbé de Fénelon est dans l'auditoire, il trouvera sans doute à redire, avec sa théorie des divisions voilées où il oublie peut-être un peu que la prédication est avant tout un enseignement'. Quant à La Bruyère, il n'aura pas matière à gloser.

Reste à développer les trois points, les trois thèses particulières si fortement nouées dans l'unité de l'ensemble.

Première thèse, premier fait : opulence à conquérir, grave tentation d'injustice.

Arrivé là, Bourdaloue rencontre d'abord dans sa mémoire une sentence redoutable de saint Jérôme. Tout riche, a dit le saint, est personnellement injuste ou héritier d'un injuste, Omnis dives aut iniquus est mit hœres iniqid. Larrêt, dans sa forme universelle, n'est-il pas excessif ou tout au moins périlleux? Laissons la question aux moralistes d'office, et contentons-nous de noter en passant chez notre prédicateur l'alliance du sens pratique avec la fermeté sévère et le respect modeste de 1 autorité II défend saint Jérôme contre la censure; mais, en le maintenant, il l'atténue. Le saint docteur a parlé de tous les riches; Bourdaloue dira : presque tous. Et pourtant sommesnous téméraire de croire que, dans l'état présent des fortunes et à raison des assauts livn s aujourd hui au principe même de la propriété, la doctrine de saint Jérôme et de Bourdaloue, encore plus vraie en soi que de leur temps, ne pourrait plus guère se prêcher sans précautions ni explications délicates? Aussi bien n'est ce là dans le plan du sermon, qu'une sorte d argument préparatoire, un premier coup vigoureux frappé sur les consciences pour leur donner l'éveil. Le fort de la thèse est ailleurs,

1. On nous pardonnera de ne pas étendre indéfiniment ce chapitre en transcrivant de long passages. Il est d'ailleurs entendu que notre analyse pratique suppose la lecture intégrale du sermon, bien loin de prétondre y suppléer.

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