LIMITES DE L'OBJET
Dans l'introduction de cet ouvrage, nous avons fixé notre point de vue et déterminé le but précis de nos études. Ce n'est point, disions-nous, une rhétorique sacrée. Celui à qui nous les offrons n'en est plus à concevoir l'idée élémentaire de l'éloquence. Il en a la notion, il en a déjà pour le moins quelque pratique. L'étude et l'expérience ont commencé de le familiariser avec ce grand art de la parole, que nous nous sommes permis de définir, avant tout, Fart de dire quelque chose à quelqu'un, l'art démettre toute l'âme dans le discours, l'art de présenter vivement les choses et son âme à la fois, pour les faire passer ensemble dans l'âme où va le discours. Déjà orateur par le fait de ces premiers principes et de ces premiers exercices, il lui reste à se donner plus complètement le genre, le ton, la nuance particulière, qui le feront prédicateur. C'est à quoi nous aurions la fraternelle ambition de l'aider quelque peu en résumant et groupant les leçons de nos communs maîtres.
Or, pour entrer ainsi dans son genre et achever sa manière, le prédicateur a deux choses à considérer, deux influences à subir : c'est d'abord l'objet dont il lui faut parler ; c'est ensuite l'âme qu'il lui faut atteindre.
L'objet, l'auditoire : voilà bien ce qui doit donner à notre parole sa forme dernière et caractéristique. La force des choses nous en avertit, et Jésus-Christ même nous l'insinue dans la formule authentique de notre mission; car, Dieu
merci 1 la prédication n'est point un art de fantaisie, ni même de pur bon sens et de pure nature; ses règles viennent de plus haut.
« Allez, enseignez, » dit le Maître; et il fera bon nous rappeler que l'enseignement est notre premier devoir. Enseignement pratique, il est vrai, qui ne se termine pas dans l'intelligence, mais dans la volonté, qui ne commande pas môme la seule foi, mais la vie sainte.
« Enseignez-leur à garder tout ce que je vous ai mandé. » C'est l'objet de la prédication, Fobjet immuable, sacré, divin, le dépôt dont nous répondrons à Celui qui nous le confie. C'est tout ensemble — qui ne le voit? — la règle première, que nous ne pouvons plier aux caprices de notre parole, mais où notre parole doit se plier.
« Enseignez toutes les nations. » Voilà l'auditoire; c'est l'homme, 1 homme immuable dans son fonds et variable dans ses conditions accidentelles : climats, tempéraments, époques et civilisations, idées et mœurs courantes. Pour chaque prédicateur, c'est l'homme concret, l'homme actuel, l'homme de ce temps ou de ce lieu; ou plutôt n'est-ce pas avant tout l'homme éternel qu'il s'agit d'atteindre et de saisir en connaissant et comprenant l'homme de ce temps et de ce lieu, en exploitant ou combattant, selon l'occurrence, les dispositions particulières qui modifient en lui l'universelle nature? En tout cas, il est manifeste que notre parole devra se modeler, se mesurer sur les exigences invariables de l'àme et ses dispositions actuelles. Le bon sens le veut, la charité le demande. C'est là se faire tout à tous pour les gagner tous à Jésus-Christ.
L'objet, l'auditoire : telle est la matière des deux livres qui partageront cette brève théorie. Après l'analyse des deux influences déterminantes, rien ne nous manquera pour résumer, par forme d'épilogue, les traits caractéristiques du prédicateur.
Attachons-nous donc présentement à son objet spécial, et tout d'abord mesurons-en l'étendue. Ce sera, du même coup, reconnaître les sources où le prédicateur doit puiser.
L'Évangile. — Du souci de le rajeunir. — Tout l'Évangile. — Des réticences pernaises et de celles qui ne le sont pas. — Rien que l'Évangile, avec son commentaire légitime.
« Prèclie la parole, écrivait saint Paul à Timotliée ; fais œuvre d'évangéliste, remplis ton ministère*; » et, dans la pensée de l'Apôtre, ces trois choses n'en font qu'une. Ministres, hérauts, commentateurs, ou, comme on dirait aujourd'hui, vuigan'sateurs de la parole divine : voilà ce que nous sommes et rien de plus. Ainsi l'objet delà prédication est fixé, délimité sans doute possible : c'est la Révélation de Dieu, c'est par excellence l'Évangile, tout l'Evangile, rien que l'Évang-ile.
C'est l'Évangile : chose trop évidente. Jésus-Christ n'a prêché que la parole du Père, il s'en est fait gloire^; et nous, oii mettrons-nous notre rôle, noire honneur, si ce n'est à prêcher les insondables richesses du Christ^? Hors de là, que sommes-nous, qu'avons-nous à faire et de quel droit prétendrons-nous être entendus? On a quelque honte d y insister; mais, après tout, Tinsistance est-elle superflue? Le besoin d'être actuel, d'être neuf, ne fait-il jamais illusion, ne fournit-il jamais un prétexte, sinon pour éluder cette première loi, du moins pour la restreindre? S'avouer à soi-même que l'on considère l'Évangile comme un thème un peu usé? Non sans doute : quel homme de bon sens et de foi aurait ce triste courage? Mais amoindrir la part pra-
1. Praedica verbum... opus fac evangelista-, ministerium tuum impie. (II Tim., IV, 2, 5.)
2. Quia ego ex meipso non sum locutus, sed qui misit me Pater ipse mihi mandatum dédit quid dicam et quid loquar... Quse ergo ego loquor, sicut dixit mihi Pater sic loquor. (Joan., xii, 49, 50. — Cf. XIV. 10.)
3. In gentibus evangelizare investigabiles divitias Chrjsti. (Ephes.. m. 8.)
tique de l'Évangile, mais le farder, le déguiser, l'habiller si bien à la moderne qu'il en devienne presque méconnaissable, en fin de compte le redouter comme trop peu attrayant pour les dégoûts superbes de l'auditoire, est-ce un fait sans exemple dans l'histoire de la prédication * ?
Et cependant quoi do plus éternellement neuf que l'Évangile? C'est, de fait comme de nom, la bonne nouvelle; véritable nouvelle pour chaque génération qui vient en ce monde, mais encore et par soi-même éternelle nouveauté. Les vérités naturelles sont inépuisables, et l'Évangile pourrait ne pas l'être? Le monde vivra éternellement sur ces grands lieux communs qui font la sagesse humaine, et il aurait jamais droit de rejeter l'Évangile en demandant du nouveau ? Ilélas ! TÉvangile n'est que trop nouveau par cela même qu'on l'ignore ; aujourd'hui comme au temps de saint Jean-Baptiste, Jésus-Christ est parmi nous le grand méconnu, le grand inconnu^. Prêchons sa pure parole, prêchons-le Lui-même tel qu'il est, dans toute la vérité de son être et de son rôle, et, fût-ce pour la centième fois, nous donnerons à bien des auditeurs la vive joie d'une découverte. Pour Tincrédule, s'il nous écoute, ce sera tout au moins une surprise ; pour le croyant, il y aura là un ravissement véritable ; car le baptême, en déposant la foi dans l'àme, y a mis une sympathie mystérieuse, mais bien réelle, pour la parole comme pour la personne de Jésus- Christ. Touchons cette corde : elle ne refusera jamais de vibrer.
Que, dans la façon de présenter les choses, on ait à compter avec la situation intellectuelle et morale des écoutants, qui en doute? Mais, par ailleurs, prenons garde que cette nécessité ne nous est point faite par je ne sais quelle vieillesse de l'Evangile ; qu'elle est tout entière dans les
1. C'était l'ordinaire à la lin du dix-huitième siècle, par exemple. On sait l'épigramme de Louis XVI après un sermon de Maury : « C'est dommage qu'il n'ait pas dit quelques mots de religion : il nous aurait jjarlé de tout. »