Médius autem vcstrum stelit quem vos nescitis. (Joan
l'objet de la prédication 279
dispositions accidentelles de l'auditoire ; que ces dispositions à ménag-er sont, à le bien prendre, chose moins profonde et moins considérable que le fond essentiel de l'àme baptisée et sa sympathie permanente avec la parole propre de Dieu ; que, s'il faut préparer sagement et suavement les entrées à cette divine parole, cela fait, le plus habile et le plus sûr est encore de la présenter elle-même dans son naturel éclat. Sachons l'introduire, sachons l'adapter; mais qui oserait prétendre à la rajeunir, à l'assaisonner, si l'on ose employer ce terme ? Quoi ! nos pensées, nos pauvres conceptions lui donneraient une saveur qui lui manque ! Elles pourraient jamais suppléer l'éternel aliment des âmes !
Le pur christianisme, la parole de Dieu, l'Évangile : voilà ce que les infidèles eux-mêmes attendent de nous ; voilà ce que les fidèles nous demanderaient à grands cris, s'ils avaient la conscience de leurs besoins ou seulement le courage de les exprimer tels qu'ils les sentent. Prêchons donc l'Évangile en toute vigueur et hardiesse ; prêchons l'Évangile en langage d'homme simple et convaincu ; prêchons l'Évangile en bon français : Dieu nous eùt-il refusé la grande éloquence, on ne sortira pas de nos discours l'intelligence et le cœur vides; on nous sera reconnaissant, et la reconnaissance vaut mieux que l'admiration.
Ajoutons que notre devoir est de prêcher tout l'Évangile. Dépositaires et responsables, nous ne pouvons rien supprimer, rien amoindrir. Est-ce à dire qu'il faille jeter indistinctement toute vérité à la face de toute âme, préparée ou non, rebelle peut-être ou prévenue? Nous savons déjà le contraire. Jésus-Christ même a usé de réticence, quand il déclarait ses Apôtres incapables de porter présentement tout ce qu'il lui restait à leur dire. L'Église en a usé quand elle différait jusqu'au baptême la connaissance du mystère eucharistique. Mais, en ce point délicat plus qu'en tout autre, ce semble, il importe de séparer nettement la sagesse de la faiblesse qui serait une infidélité grave, une trahison
Le prédicateur a droit de taire aujourd'hui telle vérité
dont il estime la publication inopportune ; mais paraître l'abandonner définitivement et passer condamnation sur -elle, c'est à quoi il ne saurait consentir ; à peu près comme «le cbrctien persécuté peut cacher sa foi, mais non pas <lonner à croire qu'il apostasie. Veut-on une formule plus ■ complète? Autre est la réticence de charité discrète, la réticence provisoire, antécédente, c'est-à-dire portant sur un détail encore inconnu ; autre la dissimulation de complaisance liumaine, le silence habituel sur un dogme connu mais impopulaire, le silence qui risque d'être interprété comme un abandon et un désaveu. Ici la mesure est morale, mais le devoir précis.
Rien ne m'oblige assurément de rappeler dans chaque sermon l'enfer éternel. Je puis encore, à la rigueur, l'omettre durant une station entière. Il serait plus étrange de n'en rien dire pendant une retraite ou une mission. Mais si je n'en parle jamais, le scandale est-il évitable? Personne n'en viendra-t-il à croire, sinon que j'hésile moi- Tnôme sur ce dogme, tout au moins que j'autorise par mon silence « le refus des âmes délicates *■ »? Le péril n'est pas plus imaginaire que l'expression n'est inventée. Il est trop vrai que Ton ose parfois nous défier de soutenir en ce
1. George Sand, Mademoiselle La Quintinie. Préface. — ■ Dans ce livre, dirigé tout entier contre le christianisme, le romancier s'attaque spécialement au dogme « inqualifiable » des peines éternelles. Il dit savoir que nombre de chrétiens n'y croient plus, autorisés par la muette complicité de bien des prêtres. Il somme l'Eglise de se prononcer sur la question, comme si la question faisait doute ; mieux encore, de la trancher « conciliairement » au sens de la négative. — Quelques années auparavant, en 1858, un brillant universitaire. M. Rigaull, appréciant les orateurs jjarisiens de la station quadragésimale, déclarait incidemment que l'enfer « classique », 1 enfer où l'on brûle., ne se prèclie plus que « dans les départements ». — Rien d'étrange si, dans ce temps de foi languissante ou troublée, la crainte de Dieu s efface avec l'idée même de sa justice, de sa sainteté, de ses droits. Que du moins la prédication ne semble jamais conniver à ces révoltes de I ignorance, de la sensibilité fausse, de l'orgueil inconscient ou non ; que les accusations dont nous avons dit quelque chose paraissent manifestement ce qu'elles sont en effet, des calomnies !
point la foi catholique. Or, c'est là nous mettre en demeure, et de telles provocations nous feraient, à elles seules, un devoir absolu de nous déclarer. Aussi bien et sans cela même, comment nous soustraire à l'obligation de publier cette vérité comme toutes les autres? Sommes nous maiires d'arrang-er le Symbole et de mutiler notre Évang-ile? Quel prétexte vaudrait ici? La crainte d'effrayer, de troubler les âmes? C est là pour elles une condition de salut, comme pour nous une nécessité de ministère. Maîtres de la sagesse chrétienne, nous ne lui donnerons pas un autre commencement que la crainte de Dieu.
Mais, dit-on, l'église sera désertée? — Eh! le pire ne serait-il pas qu'on y vînt chercher une religion amoindrie qui nous perdrait, nous, sans sauver personne? L'expérience est là pour nous apprendre que les complaisances doctrinales n'ont jamais préparé un retour ; la conscience, pour nous avertir dedélivrer avant tout notre àme ; l'exemple deJésus-Christ, pour nous soutenir, sijamais il fallait courir la chance douloureuse de rebuter un temps quelques auditeurs*. Aussi bien, ce péril n'est guère à craindre; on connaît notre Svmbole, et, si l'on vient encore l'entendre, on sera plutôt scandalisé de nos réticences que révolté de notre courage à le professer jusqu au bout. Quoi qu il arrive, nous savons des Apôtres que nous ne pouvons point ne pas dire ce que nous tenons de Dieu-; nous savons de saint Paul que, si jamais on ne supporte plus la vérité, ce n'est pas l'heure de nous taire, mais de prêcher la parole, d'arguer, de reprendre, de conjurer, en toute patience et doctrine^.
Saint Paul dit : opportune, importune ; sur quoi, il n'est pas impossible qu'un zèle amer et faux prenne le change,