Rollin, Traité des études, 1. IV, ch. n, art
3. Alligant enim onera gravia et importabilia, et imponunt in humeros hominum. (Matlh., xxiii, 4.)
œuvres de sain! Chrysostome et de saint Augustin, par exemple? Le commerce de ces deux génies, de ces deux grandes âmes, serait déjà pour notre parole un magnifique appoint. Bossuet les mettait au premier rang quand il traçait au jeune cardinal de Bouillon le programme des lectures essentielles. Et, fût-on en situation de tout lire, encore faudrait-il s'attacher à eux comme aux princes de la Tradition oratoire
N'insistons pas outre mesure. Il y a dans la connaissance des principaux Pères une absolue nécessité qui ne peut échapper à personne. Le reste est affaire de résolution et de patience ; mais, à part tous les autres avantages, combien serait-on payé de sa peine ! Quelles jouissances d'esprit ! quelle élévation de la pensée et du sentiment habituel! quelle sauvegarde contre le naturalisme, la routine, la vulgarité !
Un mot encore. Nous avons vu les grands orateurs du dix- septième siècle, jaloux jusqu'au scrupule de marcher avec la Tradition, craignant comme un péril et une faute d'accorder rien au sens privé, à l'inspiration personnelle. Qu'on les juge timides si l'on en a le courage. Pour eux, s'ils pouvaient à leur tour juger notre prédication, ne la trouveraient-ils pas çà et là bien osée? Sans méconnaître les besoins du jour, accepteraient-ils comme un progrès, au sens apostolique et sérieusement chrétien, cette inquiétude de paraître neufs, cette préoccupation d'originalité à laquelle nous sacrifions quelquefois ? Si originaux euxmêmes dans leur fidélité à l'enseignement traditionnel, n'auraient-ils point qualité pour nous faire souvenir qu'on peut être homme de son temps, qu'on peut être soi, qu'on peut rencontrer l'éloquence et la gloire, sans se refuser à soi-même et sans ôter aux fidèles la joie triomphante de l'union étroite et sentie avec toute l'antiquité chrétienne? A quoi bon du reste évoquer ces morts de deux siècles? La chaire contemporaine a continué glorieusement la même leçon. Que n'ont pas dû aux Pères et Mgr Landriot par exemple et l'illustre cardinal Pie ? Et s'il fallait à ces
exemples une contre-épreuve douloureuse, n'a-t-on jamais vu tourner à mal ou à rien l'originalité trop jalouse de se suffire V C'est une loi de nature et de solidarité humaine que le génie même ne saurait tirer tout de son fonds ; c'est une loi plus haute, loi d'orthodoxie pratique et de modestie chrétienne, que le prédicateur doit chercher dans la Tradition, après rÉcriture, le trésor de pensées qui fait son premier besoin.
Et maintenant que devra-t-il à la théologie proprement dite'? Des inspirations, des vues peut-être, mais par dessus tout la précision, la sûreté indispensable, tout ce qui sert à maintenir dans les âmes l'intégrité sévère de la foi. Ne nous attardons pas à rappeler combien lui est nécessaire une théologie exacte et complète, telle qu'on ne peut ni la commencer sans maître ni l'achever par soi-même, si toutefois on l'achève jamais ; combien périlleux pour lui et pour les autres serait tout déficit en ce point *. Notons seulement que la science de l'orateur sacré n'est point tout à fait celle du professeur, du théologien d'office. Qu'il ait par devers lui une vaste connaissance des opinions et des systèmes, c'est à merveille, pourvu qu'il ne se laisse pas tenter d'étaler en chaire une érudition encombrante ou même dangereuse à l'auditoire. Au moins lui servira-t-elle à distinguer nettement le certain du probable, à marquer la limite entre les vérités nécessaires et les hypothèses permises. En général le trop de science ne nuit jamais à l'homme pratique et désintéressé qui parle pour ses auditeurs et non pour lui-même. Bourdaloue en est la preuve, Bossuet peut-être mieux encore, par Tinexpérience de ses débuts et la sagesse de sa maturité. Il reste cependant que le prédicateur a surtout besoin d'une doctrine parfaitement solide et lumineuse sur tous les points assurés de foi et de morale.
Oserons-nous dire qu'en ces matières, et les contentions
1. Qui ne sait, par exemple, tout le tort qu'ont fait à l'esprit de Lamennais son dédain superbe à l'endroit de la scolastique et ses éludes sans direction?
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d'école une fois écartées, il doit dépasser par un côté la science propre du théologien, il doit être plus théologien que le théologien lui-même? Appelé d'office à rendre la vérité populaire, ne faut-il pas qu^il la possède plus à fond et la domine pour ainsi dire de plus haut? Ce n'est pas tout de la voir en elle-même et dans son évidence propre ; encore est-il à propos de la connaître dans ses relations avec tous les objets qui peuvent la rendre sensible, avec tout l'ordre de nature par exemple? Tel qui sait la produire et la défendre dans sa forme scolastique et devant une assemblée d'éhte, peut se trouver assez empêché de la traduire en langue familière à des auditeurs moins initiés. Est-ce un pur déficit httéraire? En tout cas, on ne le comblera point sans méditer à nouveau la vérité même et sous un aspect assez différent de celui de l'école, c'est-à-dire en fin de compte sans arriver à la posséder plus entièrement *.
Mais gardons-nous d'opposer l'éloquence à la théologie comme deux puissances rivales. Concluons simplement que le prédicateur est impossible sans théologie, et que le théologien a touché la perfection complète quand il sait, au besoin, donner à la doctrine ce tour et ce visage populaires qu'elle attend du prédicateur.
Joseph de Maistre aimait à dire que l'œil ne voit pas ce qui le touche, et c'est une malheureuse expérience que les derniers objets dont nous nous avisions de nous servir sont d'ordinaire ceux que nous avons sous la main. Par quelle fatalité bizarre le prédicateur, quelquefois si fort en peme de trouver des idées, ne songe-t-il pas plus souvent a en chercher dans le rituel, dans le missel, dans le bréviaire même ? L'Eglise en a déposé là un trésor admirable • elle y a réuni la fleur de l'Écriture et de la première tradi^ tion : elle a permis à la piété de tous les âges d'y joindre
1. Ceue pensée n'est point nôtre. Un des plus excellents théoriciens de la chaire, le P. Gisbert, la développe avec une philosophie et une chaleur assez rares dans la critique littéraire du dix-septième siècle {L Eloquence chrétienne dans l'idée et dans la pratique, ch. x n» 12 et suiv.) ' '
un commentaire quelquefois étincelant de beauté. Lettre morte, richesse perdue pour le grand nombre des fidèles. Pourquoi? Parce que la prédication n'a guère accoutumé de s'inspirer là. Est-ce inadvertance, oubli, effet de l'accoutumance qui nous décolore peu à peu ce que nous voyons tous les jours? Y aurait-il encore là une suite fâcheuse de la prédominance du sermon-thèse, et, quand nous avons à prêcher, nos préoccupations ne vont-elles pas d'abord et par force d'habitude à rassembler des raisonnements et à construire une démonstration ?
Quoi qu'il en soit, la liturgie méditée, expliquée dans son ensemble ou dans ses parties, offrirait à notre parole d'inappréciables ressources : fond solide, poésie sérieuse, piété de bon aloi. Où cet élément trop négligé ne trouverait-il pas sa place toute naturelle? S'agit-il des sacrements : entrons dans le détail des cérémonies. Prêchons-nous la sainte Eucharistie : quelles considérations égaleront en intérêt le commentaire des cérémonies de la Messe ? Quels aperçus vaudront une paraphrase du Lauda Sion, ce type du cantique populaire, cette merveilleuse leçon de catéchisme encadrée entre deux mouvements lyriques, lun d'enthousiasme et l'autre d'humble amour? On veut glorifier le don de la foi, la grâce de l'adoption divine : que n'exphque-t-on les rites du baptême ? On parle de la mort, on se demande par où saisir assez vivement les âmes, comment y jeter, non des impressions factices, mais des émotions graves et fortes. Pourquoi donc ne pas recourir à la Hturgie de l'extrême-onction ; pourquoi pas aux prières des agonisants? Faisons méditer d'avance au fidèle ce qu'il doit souhaiter d'entendre à la dernière heure, mais qu'il n'entendra peut-être qu'à demi. Qu'il se familiarise dès maintenant avec son rôle dans ce drame qui se jouera autour de son lit funèbre, intéressant à son âme toute la terre et tout le ciel. Si la raison d'esthétique n'était pas ici bien secondaire, nous dirions sans hésitation comme sans hyperbole que nulle des littératures connues ne présente rien de supérieur à ce chef-d'œuvre, rien de comparable
peut-être. Volontiers nous défierions le génie d'illuminer d'un plus vif et plus doux éclat la pensée chrétienne de la mort et le rôle maternel de l'Église. Les beautés sont admirables, mais les leçons plus précieuses que les beautés. A cet homme dont la foi chancelle dites que cette foi conservée sera le dernier argument, la dernière circonstance atténuante plaidée à l'heure de mourir par son avocat, par sa mère K A nous tous, si attachés à la vie et qui nous croyons si nécessaires au monde, faites entendre ce pro/i' ciscere, cri d'espérance mais arrêt formidable et sans appel.
On a dit : De Maria Jiumquam satis ; — mais sur ce thème tout aimable, ne sommes-nous pas vite exposés, faute de doctrine, à demeurer courts ou à glisser dans le sentimentalisme fade? Paraphrasons les antiennes de l'Église : voilà pour épargner à notre piété une impuissance qui serait trop douloureuse en pareille matière.
Le peuple n'entre jamais assez profondément dans l'esprit des fêtes catholiques, et d'ailleurs pour qui prêche une fois l'an les mêmes mystères, la monotonie est un réel danger. Mais n'a-t-on pas dans l'office du jour une source de variété infinie ?
Ainsi, la liturgie exploitée peut, en bien des rencontres, soutenir et colorer notre parole. Encore est-elle par ellemême un sujet excellent. Expliquons-en la raison d'être, la composition, l'économie, sans nous jeter, bien entendu, dans le symbolisme à outrance de certains commentateurs. Nous souffrons de voir les fidèles déserter les offices paroissiaux, les vêpres par exemple. Essayons de les y retenir en leur exposant la pensée qui a présidé à l'institution et à la composition de l'office divin. Rappelons-leur que la louange et la prière sont la grande fonction de l'homme et, à vrai dire, la raison d'être du monde; que l'Église les voudrait incessantes; que ce vœu, en partie réalisé par le prêtre et par le religieux, l'était jadis à la lettre dans les
1. Licet enim peccaverit, tamcn Patrem, Filium et Spiritum sauclum non negavit ; sed credidit... (Ordo commendationis animae.)
grands monastères où l'on se relayait par troupes, si bien que le chœur ne restait jamais vide et que Ja louange ne se taisait ni jour ni nuit. Ajoutons que le laïque ne peut s'estimer étranger à cette intention de l'Église, et que ce n'est pas trop de mêler sa voix une heure par semaine à ce concert qui symbolise l'éternel Alléluia.
Mais surtout ne privons pas l'âme chrétienne du ravissement que lui donnerait la liturgie vue d'ensemble. La religion est tout à la fois histoire et doctrine, et cette histoire et cette doctrine se commémorent ou, pour mieux dire, se recommencent chaque année dans leur magnifique ampleur. C'est la théologie tout entière mise en action et en spectacle. C'est le tableau complet des destinées surnaturelles de l'homme. Comme la Bible va de la Genèse à l'Apocalypse, du premier fiat créateur à l'apparition de la Jérusalem nouvelle, ainsi l'année liturgique s'ouvre par l'attente et la préparation du Messie, pour se clore sur les gloires de la Toussaint, sur la consommation du plan céleste et la déification accomplie de 1 humanité. Histoire plus vaste et plus haute que celle des empires; véritable épopée tout à la fois héroïque et didactique, puisqu'elle déroule à nos yeux, avec l'œuvre de Dieu tout entière, le panorama des vérités qu"il nous importe le plus de savoir. Peu de chrétiens ont ces grandes vues ; mais ne serait-ce pas que nous oublions trop de les leur donner ? Prêchons le rapport de chaque détail à l'ensemble, de chaque fête au cycle total ; ne craignons pas de déployer quelquefois l'ensemble même dans toute sa magnificence. La foi en sera plus affermie, plus noblement exaltée qu'elle ne pourrait l'être par le raisonnement et la discussion.
Voici enfin la dernière source, l'histoire de l'Église, la vie des Saints; l'histoire de l'Église indispensable à montrer la perpétuité du dogme, le fait de l'action divine, la réalité déjà presque visible de tout l'ordre surnaturel; la vie des Saints oii cette réalité, cette action, éclatent en pleine lumière; l'histoire de l'Église dont telle page, simplement racontée, donnerait à l'exposition doctrinale la
nouveauté, l'intérêt, le relief; la vie des Saints, commentaire exquis de la morale, témoig:nage irrécusable en faveur de la grâce et, par suite, de la religion même. Certes on se ferait grand tort de l'enfermer dans le genre spécial du Panégyrique. Dieu nous préserve de ces habitudes exclusives ! Dieu nous donne de plus le vrai sens psychologique, honneur de la saine biographie moderne, également éloigné des pâles abstractions de l'ancienne manière et du pittoresque frivole oii se jettent parfois les romanciers d'hagiographie 1 Moralistes d'office, ayons la curiosité passionnée de l'àme, surtout de l'âme sainte où la nature et la grâce apparaissent dévoilées à la fois ; sachons, au besoin, sans folle hardiesse, la déchiffrer et la recomposer à distance, avec la même sagacité prudente, avec la même jalousie d'exactitude, mais avec bien plus d'amour que la science restituant une inscription ou un chef-d'œuvre à l'aide de quelques débris. Autant la légende répugne à la grave probité de la chaire, autant l'histoire vraie des Saints, mais leur histoire intime, peut être féconde à titre d'exemple et de témoignage. Posons d'avance un principe, nous voudrions pouvoir dire un axiome, qui se retrouvera du reste : c'est que la sainteté des grandes âmes est la meilleure preuve de Jésus-Christ, comme la sainteté de Jésus-Christ est la meilleure preuve de Dieu même.
On demandera peut-être s'il est à propos de donner aux simples chrétiens quelque idée de l'ascétisme, delà vie parfaite. Nous répondrons sans hésiter : pourquoi non ? Autre est l'indiscrétion qui pousse dans les voies extraordinaires, quelquefois au détriment de l'essentiel, des vertus d'état par exemple; autre le zèle qui, pour exciter la langueur et provoquer même une humiliation salutaire, montre de loin à l'âme des sommets oii elle n'aura ni le courage ni peutêtre la vocation de monter. Comme il importe à la pleine gloire de Dieu qu'il y ait toujours quelques parfaits en ce monde, ainsi faut-il que l'idée même de la perfection ne s'efface pas de l'esprit des chrétiens, qu'ils n'ignorent pas ce que Dieu peut faire de l'homme, qu'ils sachent au
moins reconnaître et admirer un idéal qui n'est pas la loi pratique de leur vie. A ce compte, le spectacle de la plus haute sainteté ne peut que stimuler leur courage, tout comme, dans l'ordre de la nature, celui de Théroïsme n'est pas de trop pour inspirer l'énergie du simple devoir.
L'Écriture, les Pères, la Théologie, là Liturgie, l'histoire de l'Église, la vie des Saints : tout cela compose le fond de la science du prêtre et de l'éloquence du prédicateur. Omettons pour le moment les connaissances d'ordre secondaire et naturel que saint Augustin veut voir groupées autour de la doctrine sacrée comme des vassales autour de leur reine. Les sources immédiates de la prédication sont bien, elles aussi, la fontaine d'eau vive qui jaillit pour la vie éternelle, et dût la parole des hommes de Dieu venir y puiser pendant des milliers de siècles encore, elle ne les tarira pas. Là, et là seulement, est la puissance avec la jeunesse toujours nouvelle. Qui cherche ailleurs est bientôt sec et stérile, et plaise à Dieu qu'il n'ait pas d'autre châtiment 1
On voit d'ailleurs quelle est pour le prêtre la sainte obligation du travail. Fardeau pesant à la nature, mais nécessité du ministère, mais honneur, force et joie. Saint François de Sales écrivait aune âme affligée : « Vivez avec des pensées généreuses et magnifiques. » C'est la condition laborieuse, mais souverainement belle et enviable, que Dieu fait à ses interprètes. Par état, par office, les voilà glorieusement condamnés à vivre en esprit dans ce monde supérieur et divin dont nous venons d'esquisser les parties et comme les provinces principales. Leur tâche est de s'y tenir par la pensée et de l'explorer sans fin, pour en dire les nouvelles au peuple, à l'exemple de leur Maître qui est dans le sein du Père et nous en a raconté les secrets. Au reste, ce labeur infini, surhumain, neporte-t-il pas en soi sa récompense? Quoi de plus honorable et de plus doux à l'intelligence de Fhomme que d'habiter en pleine lumière, de s'y mouvoir à l'aise, d'y aller, d'y venir comme chez soi et d'y trouver l'unique aliment qui rassasie? Voilà pour nous payer déjà de bien des efforts.
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De l'Éci-iture Sainte en particulier. — Question d interprétation. Le sens accommodatice. — La prédication entre les saintes hardiesses d'autrefois et le criticisme moderne. — Quelques directions pratiques. — Question de mise en œuvre oratoire. Le texte initial. L'Ecriture au cours du sermon. — Des citations. — La Bible passant dans la trame même du style. — Deu.K extrêmes dans le style de la chaire actuelle. — Milieu à tenir.
Arrêtons-nous encore un instant à la source divine entre toutes.
Nous étonnerions sans doute et nous blesserions la foi du lecteur si nous nous mettions en devoir de prouver le droit des fidèles à connaître la Sainte Écriture, Supposons donc évident qu'il leur est bon d'entendre Dieu dans sa parole originale, et que le catholique n'est pas en cela de pire condition que le protestant *. Mais deux questions pratiques se présentent : question d'interprétation légitime, question de mise en œuvre logique et oratoire.
Sans rappeler ici les principes élémentaires de l'herméneutique sacrée, disons en quelques mots ce qui vient à notre sujet.
Dès qu'il s'agit d'établir un point de foi ou de morale obligatoire, dès qu'il faut asseoir et imposer une certitude, la prédication, comme la théologie, ne peut prendre le texte sacré que dans l'acception authentique, au sens littéral ou figuré, garanti et défini par l'autorité compétente. Mais, au grand avantage du développement moral et quelquefois même de l'éclaircissement dogmatique, elle a toujours largement usé de ces applications libres, de ces adaptations qui se recommandent ou par leur justesse manifeste
1. Qui pourrait croire pourtant qu on oppose à cette évidence d'étranges fins de non-recevoir ? Il a été dit à un prédicateur, de qui nous le tenons : « Pourquoi parlez-vous tant de la Bible? Vos auditeurs ne la connaissent pas. » Et pourquoi prêcher, si ce n'est d'abord pour la faire connaître ?
ou par le crédit personnel de leurs premiers auteurs, mais sans prétendre à une valeur décisive. En un mot, elle a toujours eu en grand honneur le sens accommodatice.
Or il semble qu'à cet égard la situation du prédicateur soit devenue difficile et délicate, entre des traditions infiniment respectables et certaines tendances contemporaines dont il importe de tenir compte pour le bien. Saint Augustin nous a donné lieu de reconnaître la disposition d'esprit généralement régnante aux premiers siècles. C'était une admirable ferveur et simplicité de foi ; c'était une avidité sainte d'épuiser, s'il se pouvait, toutes les richesses du texte et d'en dégager tous les symboles. Par là s'explique, chez les plus illustres, chez saint Ambroise, chez saint Augustin lui-même, chez saint Grégoire le Grand, ce goût si vif et si hardi pour l'interprétation figurative. Les âges suivants jusqu'au dix-septième siècle devaient enchérir avec moins d'autorité et souvent encore plus de hardiesse. Tout au rebours, l'esprit actuel, et parmi les croyants eux-mêmes, serait plutôt critique, exigeant, poussant jusqu'à la défiance et à l'ombrage les scrupules d'exactitude, la passion du certain. Or, ni l'ancienne tendance n'est, ce semble, à imiter sans précaution, ni la nouvelle à condamner sans réserve, comme étant un pur et simple manque de foi. Du moins s'ensuit-il pour le prédicateur une spéciale nécessité d'assurer ses jugements et de se gouverner dans la pratique avec une réserve attentive.
Certes il y aurait injustice à ne pas admirer la liberté laissée au génie chrétien en dehors des nécessités doctrinales ; il y aurait témérité grave à ne vénérer pas profondément l'intention qui dictait certaines interprétations quelque peu inattendues, à ne point envier la simphcité de foi qui les faisait accepter. Mais, les personnes et les intentions demeurant sauves, nous pouvons nous avouer avec une fermeté modeste que les interprétations ou explications de cette nature n'étaient pas indispensables à la doctrine ou à la morale ; que plusieurs semblent propres à étonner
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l'esprit plutôt qu'à le satisfaire ' ; que les auteurs ne se préoccupaient pas toujours de marquer assez nettement, en cette matière, la différence entre ce qu'ils imposaient comme certitude et ce qu'ils proposaient comme conjecture ; que, dans tous les cas, à considérer la disposition présente des âmes, l'exemple même et l'autorité des plus saints personnages ne justifieraient plus assez ou du moins n'exempteraient point de péril des applications 'qui ne seraient pas d'elles-mêmes parfaitement naturelles -.
Par ailleurs, nous devons avoir en grande défiance le fonds de rationalisme chagrin et dédaigneux trop souvent mêlé chez les modernes à l'amour de l'exactitude plénière. Ce serait faire à cet esprit si peu chrétien une concession déplorable et à l'éloquence de la chaire un trop sensible dommage, que de nous interdire le sens accommodatice. Nous priverions ainsi l'àme croyante de trop d'analogies capables de la saisir et de la toucher, puisées d'ailleurs à la plus pure source de la foi. Il reste d'en user avec une liberté prudente, et c'est à quoi pourront nous aider quelques observations de détail.
Rien de plus légitime que d'appliquer une parole à des cas moralement identiques, de transporter à tel personnage ou à tel peuple ce que l'Écrivain sacré a pu dire pour une personne ou une nation de son temps. Qui nous empêche d'appliquer aux capitales modernes la redoutable vision d'Ezéchiel perçant du regard les murailles de Jérusalem et
1. On peut citer comme type du genre la troisième partie de la Régula pastoralis de saint Grégoire. Dans ce code abrégé de morale, si justement recommandé par Bossuet. le grand pape invoque parfois, à 1 appui des leçons les plus exquises, des allégories scripturaires vraiment surprenantes.
2. Des esprits contemporains, qu'on n accusera pas de crédulité naïve, regrettent cependant que la prédication soit devenue en ce point trop timide. Ainsi Louis Yeuillot, dans 1 Introduction de sa iDelle Vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ, se plaint quou néglige le sens liguralif. Cependant le fait de la disposition générale demeure, et nous ne croyons pas possible de la tenir pour non avenue.
découvrant les abominations qui s'y cachaient*? Si un peuple chrétien se fie dans son pouvoir et dans ses alliances en oubliant le Dieu des armées, ne mérite-t-il pas de plein droit les sévères avertissements qu'Isaïe lançait aux Juifs coupables d'espérer tout de l'Egypte et rien du Seigneur 2? Le même Prophète les accuse ailleurs d'avoir cassé des œufs d'aspic et tissé des toiles d'araignée, c'est-à-dire déchaîné des principes mauvais en y opposant des défenses insuffisantes 3. Assurément, le cardinal Pie, ce maîlre habituellement admirable dans Tusage de l'Écriture, ne forçait rien quand il retournait ce reproche contre les gouvernements du jour, complices de la révolution et s'épuisant à dresser contre elle de frêles remparts ^ En tout ceci, du reste, à peine peut-on reconnaître le sens accommodatice. Le texte n'a rien perdu de sa signification directe, et l'orateur l'applique simplement à qui de droit.
Quelquefois, Tadaptation se fonde, non plus sur une identité morale, mais sur une pure analogie. Elle tend alors à créer un sens spirituel, à faire du texte ou de l'événement biblique la figure d'un objet différent. Jonathas, condamné pour avoir enfreintle jeûne commandé par son père, s'écrie: « J'ai goûté un peu de miel et voici que je meurs ^ ! » Bourdaloue, après bien d'autres, prêtera ce cri douloureux au damné rappelant ses courtes joies ^ — Il est écrit de Notre- Seigneur que, ayant ressuscité le fils delà veuve, il le rendit à sa mère ". Transportez cette parole à saint Augustin ou à tout autre pécheur converti parles prières maternelles : ce n'est que justice, et le plus critique des contemporains n'y trouvera pas à redire.
Mais voici qui lui agréerait moins peut-être. Le sens