‹ La prédicationChapitre 150 sur 218 · Esprit de saint François de Sales, part. II, ch. xiii · texte numérisé non relu

Esprit de saint François de Sales, part. II, ch. xiii

accommodatice, et le saint répliqua en substance : « Au moins deviez-vous avertir que ce n'est pas là le sens littéral. » Sa foi simple, mais droite, goûtait peu des libertés d'ailleurs communes et autorisées par les plus respectables exemples. C'était nous avertir d'en user plutôt avec une sévère discrétion.

Les applications fondées sur l'identité morale ou sur la pure analogie n'entraînent guère d'inconvénient sérieux. Supposez-les moins heureuses, nous n'aurons commis qu'une faute de goût, et l'esprit seul en éprouvera quelque malaise. Mais, pour le sens accommodatice entendu strictement, pour celui qui modifie si peu que ce puisse être la signification même du texte, n'est-ce pas, aujourd'hui surtout, un devoir grave d'y apporter bien des précautions ?

Et d'abord, à quoi bon l'employer si nous avons d'ailleurs do quoi exprimer littéralement ce que nous avons résolu de dire? Prêchant contre les mauvaises compagnies, l'évêque de Belley pouvait citer ces paroles expresses de l'Apôtre : Corrumpunt mores bonos colloquia mala * . Et, s'il est à propos de rappeler combien l'effort est indispensable au salut, Notre-Seigneur n'a-t-il pas déclaré qu'il faut entrer par la porte étroite, qu'aimer son âme à la mondaine, c'est la perdre, qu'on ne peut Le suivre sans se renoncer et porter la croix? Il suffit, et, pour traduire la même pensée, rien ne nous oblige à détourner et à violenter légèrement quelque autre de ses paroles.

Hors de là et si le texte accommodé n'a pas d'ailleurs d'équivalent littéral, encore faut-il, comme le veut saint François de Sales, avertir les fidèles de la liberté que nous prenons, notre ministère étant de les instruire et non de les abuser sur la véritable signification de l'Ecriture.

Ce n'est pas tout; l'interprétation accommodatice fûtelle couverte d'autorités imposantes, mieux vaut et de beaucoup qu'elle se recommande par une justesse facile à

l.I Cor., XV, 33.

l'objet de la l'RÉDICATIOiN 3U3

reconnaître et pleinement satisfaisante pour l'esprit; à plus forte raison si nous en avons l'initiative et la responsabilité tout entière. Défendra-t-on une application quelque peu risquée en disant qu'elle est pieuse ? Avouons en toute simplicité que cette excuse nous laisse froid. Oui, sans doute, la conclusion est pieuse, mais le rapport de la conclusion au texte pourrait-il bien l'être, n'étant ni certain ni même vraisemblable? La piété fleurit sur le vrai, et nous n'arrivons pas à comprendre ce qu'elle pourrait devoir au faux ou même au vague, A Dieu ne plaise que nous concédions rien au rationalisme, que nous contristions en rien la simplicité des âmes chrétiennes, que nous blâmions en rien la sainte hardiesse d'autrefois ! Mais, pour notre usage et dans les circonstances actuelles, nous croyons qu'il y a lieu d'être plus sévères et de n'appeler que la vérité manifeste au secours de la vérité.

A cela près, exploitons jusqu'au fond, s'il se pouvait, le divin trésor des Ecritures. L'homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole sortie delà bouche de Dieu. Faisons donc bien réellement vivre nos auditeurs de cet aliment céleste ; moins préoccupés de l'assaisonner, de le déguiser surtout, que de lui garder son parfum, sa naturelle saveur, saveur universelle et suffisante à tous les nobles appétits de l'âme. Les fidèles en ont-ils plus ou moins perdu l'expérience ? le goût s'en est-il affadi quelque part? C'est justice de voir là pour nous-mêmes, sinon un reproche, du moins un avertissement et le rappel d'une obligation pressante. Rendons aux chrétiens le sens, le goût, la passion de la divine parole. Et pourquoi le croirait-on difficile? En vérité, il n'est que de la présenter telle quelle et de l'interpréter clairement.

Nous avons parlé cependant de mise en œuvre oratoire ; mais, en ce point, les maîtres nous ont donné d'assez belles leçons pour qu'il suffise d'ajouter quelques mots rapides.

Avec sa profondeur habituelle. Voltaire découvrit un jour que ni les Grecs ni les Romains ne connaissaient

l'usage de parler sur un texte ^ Il ne s'avisait pas que l'orateur ciirétien est, par état, l'interprète de la parole de Dieu, ou il lui plaisait de ne pas paraître s'en souvenir. Voilà cependant par quelle raison fort simple le sermon part d'un oracle de l'Ecriture et se donne pour tâche de le commenter. A vrai dire, il se peut faire que le prédicateur fixe d'abord son sujet, quitte à chercher ensuite le texte le mieux approprié, comme saint Jean Chrysostome avait sans doute résolu de combattre les haines et les querelles avant de songer à la clémence de David envers Saiil '^. Mais, fût-il choisi après coup, le texte initial demeure le point de départ logique du discours et sa raison d'être ; il en fait l'autorité. L'idéal serait qu'il le contînt et Fengendrât tout entier, pour ainsi dire, que les parties du sujet y fussent déjà visibles aussi bien que l'idée mère de l'ensemble. Bourdaloue divise sa grande Passion d'après son texte même, faisant voir en Nofre- Seigneur crucifié la force et la sagesse de Dieu. Il décompose, dans son premier sermon sur la Toussaint, la parole divine qu'il a prise pour thème, et il y trouve, avec tous les caractères de la récompense promise, tout le partage de son discours.

« Ecce merces vestra copiosa est in cœlis. — Cette récompense que Dieu prépare à ses élus est une récompense sûre : Ecce^ la voilà : c'est un Dieu qui vous la promet ; et, si vous la voulez de bonne foi, elle esta vous : Ecce merces vestra. C'est une récompense abondante, qui n'aura

1. C'est à propos de Bourdaloue que l'auteur du Siècle de Louis XIV rencontre cet aperçu. « Peut-être serait-il à souhaiter qu en bannissaut de la chaire le mauvais goût qui l'avilissait, il en eût banni aussi cette coutume de prêcher sur un texte. En effet, parler longtemps sur une citation d'une ligne ou deux, se fatiguer à compasser tout soa discours sur cette ligne, un tel travail jjarait peu digne delà gravité de ce ministère. Le texte devient une espèce de devise, ou plutôt d'énigme, que le discours développe. Jamais les Grecs et les Romains ne connurent cet usage. C'est dans la décadence des lettres qu'il commença, et le temps l'a conservé. » [Siècle de Louis XIV, ch. xxxii.)

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