‹ La prédicationChapitre 152 sur 218 · Confession · texte numérisé non relu

Confession

broderie autour des lignes du canevas. Nécessité pour l'imagination et la sensibilité en quête de poésie et de flamme oratoire. Tout cela nous est assez démontré par nos études précédentes ; n'insistons pas.

Mais s'il est indispensable d'exploiter largement l'Ecriture, faut-il citer sans relâche et selon l'expression jadis consacrée, /«ra> nos discours de latin? Les femmes sont réputées ne pas entendre la langue propre de l'Église ; les hommes ne l'entendent guère, et le jour n'est pas loin peutêtre oii ils ne l'entendront plus du tout. Pédantisme ou routine : les citations qui tombent communément du haut de la chaire ne donnent-elles jamais l'une ou l'autre de ces deux impressions? — Oui sans doute, on peut citer à tort et à travers. C'était la mode à toutes les époques de faux goût, au commencement du dix-septième siècle par exemple. Qui ne se rappelle les naïves paroles du père de saint François de Sales à son fils : « Prévôt, prévôt, tu prêches trop souvent. De mon temps les prédications étaient bien plus rares mais aussi bien plus doctes. On y alléguait plus de latin en une fois que tu ne fais en dix. » Sans doute encore, dans telle prédication contemporaine, les textes peuvent arriver un peu à l'aventure, moins comme une nécessité du développement que comme un ornement obligé ou l'efTet d'une sorte de tic littéraire. Abus fort choquants en vérité ; mais on serait bien malheureux d'en conclure à diminuer la part de l'Écriture sainte, et même sa part visible. On peut en faire usage sans la citer textuellement ; on peut la citer en langue vulgaire ; en tout cas, on a mauvaise grâce à la citer sans raison suffisante et manifeste.

Or quelle peut être cette raison? Avant tout le besoin d'autoriser une assertion en la montrant venue de Dieu même : cas fort pratique oii la citation est plus que de mise, voire la citation latine, toujours courte et accompagnée d'une traduction exacte, bien entendu.

Ailleurs on paraphrase en détail un passage plus développé, ce qui amène tout naturellement la citation fragmentée oij chaque partie vient à son tour, suivie des expli-

cations correspondantes. C'est, au cours du sermon, une brève leçon d'Écriture sainte, un fragment d'homélie : rien de mieux *.

Il arrive enfin que la parole inspirée serve de centre ou de pivot commun à des développements multiples, et quoi de plus juste que d'en occuper souvent l'oreille pour la graver dans la mémoire et y ramener de temps à autre la pensée comme au point d'appui d'où elle s'élancera tout de nouveau? La citation devient alors une sorte de refrain logique dont il se peut qu'on abuse comme de toute chose excellente, mais d'où les maîtres ont tiré d'admirables eifets 2 Hors de ces trois hypothèses, on ne voit guère par où la justifier; mais le champ demeure vaste, et le prédicateur sérieux est bien souvent dans le cas d'ofi-rir au fidèle le pain sohde, le vin pur de la parole divine Est-ce bien d ailleurs l'étalage d'érudition sacrée qui est aujourd'hui à cramdre? Est-ce de ce côté que l'ambition, ~ dont Dieu nous garde! - chercherait de quoi se faire applaudir? L étalage est- partout blâmable; mais si l'Écriture largement exploitée n'est pas pour nous assurer les sufiFrages bruyants dun certain monde, elle demeure le meilleur fonds de la saine éloquence et son plus digne ornement

Un prêtre éminent écrivait à Mgr Pie, évêque nommé r ce Expliquez surtout le texte divin à la façon des siècles antiques : c'est fécond et varié à l'infini. Ne vous bornez pas aux formes grecques et romaines : c'est une belle partie du beau; mais le beau complet n'est que dans les livres sacres Soyez d'Athènes, soyez de Rome ; mais surtout soyez de Jérusalem, soyez biblique K » Excellent conseil et

1. On peut lire à ce propos le beau développement de Bossuet sur la Coupe de la di.uie colère (l^e partie, eh. vi). La paraphrase ample avec cztation fragmentée est aussi la manière préférée du cardinal Pie.

i^Cette forme semble agréer particulièrement à l'esprit didactique de Bourda oue. (Vo,r la proposition du sermon sur la pensée de la mort, le Mémento du jour des Cendres, etc.)

3 M l'abbé Lecomte, curé de la cathédrale de Chartres. (Mo-r Baunard, Histoire du cardinal Pie, t. I, p. 227.) °

qui ne devait pas tomber à terre, on le sait. Or il est pour tous, et tous peuvent, selon leurs forces, en recueillir le bénéfice. Oui, soyons bibliques, et jusque dans le style. Que la méditation nous apprenne l'heureux secret de tondre dans une parole bien à nous les expressions et les textes de l'Écriture. Inutile d'en avertir le fidèle. S'il les reconnaît, il nous en saura gré; si non, il en aura du moins le profit sans la jouissance, et nous aurons parlé, nous, le vrailan-

ffaere de la chaire.

Qu'on ne nous accuse pas à ce propos de faire échec a l'originalité, de déconseiller le style personnel, caractérise, marqué de la vive empreinte d'une âme. Ce serait le contrepied absolu de notre pensée i. Disons tout : le style de la chaire actuelle, considéré à ses deux extrêmes, nous rappellerait un peu fétat de la littérature courante il y a quelque soixante ans. C'est quelquefois un classicisme froid, terne et fade; quelquefois aussi un romantisme excentrique, aventureux, contestable au point de vue du goût, de la dignité, de l'édification. - L'Ecriture ellemême semble tirée en sens contraire par ces deux groupes extrêmes de prédicateurs. Les plus hardis, ceux qui se piquent d'être neufs et jeunes, lui demanderaient volontiers des couleurs voyantes, de ces images un peu singulières, qu'on rehausse encore par une traduction crûment htterale, et qui jouent dans le discours le rôle d'un ornement de haut goût. Ne relevons là qu'un péril entre plusieurs, celui d'en faire une poésie comme une autre, une poésie profane, sensuelle peut-être. Mais en revanche, combien ne souffrirait-on pas de la voir entrer pour sa part dans la composition d'un certain style factice, convenu, fadement mielleux, fait d'expressions consacrées et rebattues, de périphrases ternes, languissantes, vagues surtout! Comment la reconnaître et la goûter dans cette élégance banale et fausse, héritage direct et vraiment trop malheureux du dix-huitième siècle?

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