II. — Autant nous voulons la foi précise, autant la vou
l.Bossuet, Sermon sur la Divinité delà religion.
1. Pourquoi ne pas donner une station entière, Avent ou Carême, lu développement d un point doctrinal de premier ordre, comme le Surnaturel, la Rédemption, la Justification? Sans condamner le système des sujets détachés, consacré, nous ne savons pourquoi, par d illustres exemples, nous nous permettons de souhaiter qu on procède au moins quelquefois d une autre manière, et que la station devienne, au besoin, un véritaljle cours d instruction dogmatique ou morale. L avantage saute aux yeux ; et quant à 1 exception de monotonie, est-elle vraiment sérieuse? Qui empêche de varier l'allure de chaque sermon? Une leçon bien conduite est-elle fastidieuse par le fait seul de continuer la précédente ? Nous ne demandons pas à remplacer une tradition par une autre, mais à unir en pratique deux procédés qui, pris à part, ont, comme toute chose humaine, leurs avantages et leurs inconvénients.
lons-nous ferme et sûre flelle-même. Posé dans l'âme comme une notion parfaitement nette et saillante, le dogme doit y être établi à l'état de possession paisible et bien fondée. Autre visée de la prédication catholique, autre labeur. Comment y réussir surtout parmi les difficultés de l'heure présente ?
Par la conviction d'abord. Partout la conviction est contagieuse, mais ici plus encore peut-être. C'est que la foi, si rationnelle dans ses motifs, n'est pourtant pas acte de raison pure; elle est en outre, elle est, en définitive, acte de la volonté mue par la grâce. Or, entre les moyens dont la grâce daigne faire usage, l'expérience montre au premier rang la conviction du prédicateur.
Conviction dans la parole, conviction dans les actes. Qui ne se rappelle cette protestante obstinée convertie à la Présence réelle pour avoir vu saint François Régis longtemps à genoux dans la neige devant la porte fermée de l'église? Ajoutez que l'incrédule incline à mettre en doute notre foi même et que, s'il la sent incontestable, il en est surpris et commence d'en être subjugué. Un vieillard^ ayant entendu le P. de Ravignan, disait avec une naïveté presque navrante : « Le plus étonnant, c'est qu'il croit ce qu'il prêche et qu'il y est jusqu'au cou. » Or, si la conviction sert à introduire la foi, il est tout simple qu'elle la fortifie, qu'elle passe dans Tâme du fidèle comme le courage dans l'âme du soldat.
Donc rien de plus indispensable dans notre ministère que la conviction : conviction sereine et passionnée, comme il convient à la foi de l'apôtre ; conviction sortant du cœur et des entrailles, car on ne la singe pas, mais rayonnant de toute la personne, parole, accent, geste, regard; mais rendue expansive par l'effort du zèle et aussi par le développement méthodique de toutes les forces d'expression. Précieux don de nature, que ce chaud rayonnement de la certitude intérieure, mais don qui s'étend et s'épanouit par l'exercice ; et voilà ce qu'il nous faut chercher dans le débit bien plutôt que l'élégance. Ne serait-ce
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point pitié de viser à plaire, de poursuivre l'agrément avant la puissance, et je ne sais quelles grâces contestables avant la transparence victorieuse de la conviction ? A tout prendre, fùt-on déplaisant et gauche, — ce que nous ne conseillons ni ne permettons à personne, — la conviction, même exprimée sans art, peut jaillir de l'àme avec une vérité plus éloquente que Fart lui-même. Or elle se forme et grandit dans l'âme par une vie de prière et de vertu. Et qui s'étonnerait en voyant la sainteté, au moins initiale, devenir une des conditions maîtresses de l'éloquence sacrée? Après la conviction transparente, l'exposition est encore le premier moyen d'asseoir et d'enraciner la foi dans les âmes. Pourquoi? Parce que, chez l'incroyant ou le fidèle, l'opposition ou l'hésitation, quand elles ne naissent pas d'un mauvais sentiment du cœur, viennent toujours de l'ignorance*, et que, pour les vaincre, dans l'esprit au moins, il suffit bien souvent de montrer la doctrine telle qu'elle est. Parce que, dans le détail même et pour chaque dogme. Dieu a mis sur la vérité un tel éclat de vraisemblance, un caractère à la fois si honorable à l'homme et si conforme à ses plus nobles instincts, que dire les choses au vrai, c'est déjà, sinon les prouver, du moins ranger de leur parti les meilleurs sentiments de l'âme. Les mystères en particulier sont trop élevés au-dessus de la nature pour qu'elle ait jamais su les pressentir ; et en même temps la nature est, de par Dieu, trop bien harmonisée avec les vérités les plus hautes pour que, sans en avoir jamais l'évidence directe, elle ne sente pas, rien qu'à les entendre énoncer, une sympathie au moins confuse, inclinant à croire tout ce qu'il y a en elle de sain et de généreux. Ne l'oublions pas, du reste : l'attitude ferme, digne, souve-
1. En parcourant surtout la littérature contemporaine, on a vite constaté ce fait instructif : chaque fois que l'incroyance dit ses raisons, on la prend en flagrant délit d'ignorer ce qu elle rejette, de se faire en idée un christianisme tout différent du vrai. Il en va de même, proportion gardée, pour le chrétien dont la foi hésite. Il manque à la religion, telle qu il se la figure, quelque pièce essentielle.
raine de raffirmation, de l'exposition, sied bien autrement à la vérité divine que des allures militantes et disputeuses, qui la commettraient et la confondraient presque avec Tobjection^
Faut-il donc affirmer sans preuve ? Convient-il de ne répondre à l'objection que parle silence? Justifierons-nous le préjugé si répandu qui fait de notre foi un pur sentiment? A Dieu ne plaise ! Mais, à vrai dire, ce n'est pas trop ici de toute la circonspection du prédicateur.
Il faut bien avant tout qu'on s'y résigne : les dogmes ne se prouvent pas directement; et s'il est impossible de les démontrer absurdes ou contradictoires, il ne Test pas moins de lever absolument toutes les difficultés qu'ils font naître. Vérité élémentaire, mais où il importe de ramener bien souvent les esprits. Ils vivent dans une atmosphère de protestantisme, de rationalisme ; ils en sont enveloppés de toutes parts, et quelquefois pénétrés à leur insu jusqu'au fond d'eux-mêmes. Suivons-les de près : nous verrons plus d'une fois que volontiers, sans se l'avouer peut-être, voire même en protestant du contraire, ils attendraient de nous ces trois choses : qu'on leur raisonnât chaque dogme comme une proposition philosophique ou un théorème de géométrie; qu'on expliquât les mystères eux-mêmes; qu'avant de réclamer la créance, on résolût au préalable toutes les objections. Triple erreur à l'encontre du sens
1. Ainsi pensait avec raison le grand polémiste moderne L. Yeuillot : « Il y a différents degrés dans les régions de l'esprit ; la discussion appartient aux degrés inférieurs. En discutant, on se place toujours homme contre homme ; la raison de l'un semble toujours valoir la raison de l'autre. En e.Kposant, on place Dieu contre l'homme. Cette exposition de la lumière doit se faire de préférence lorsque Dieu est absolument et personnellement en cause. Sur ces hauteurs-là, que la voix se taise à jiropos, qu'elle ne discute pas toujours avec le néant, de peur que l'imbécile raison humaine ne vienne à croire que le néant pourrait répondre et ne lui être une voix qui blesse l'oreille de Dieu. Que la beauté de la vérité apparaisse seule eu face de la laideur absolue du mensonge. » (L. Veuillot, Vie de Notre- Seigneur Jésus- Christ. Avant-propos.)
catholique, c'est-à-dire du bon sens appliqué aux vérités de foi. 11 importe de les en désabuser à l'occasion, en déterminant nettement le possible et le convenable. Il importe encore plus peut-être de ne point les y maintenir par imprudence, à quoi le zèle même nous induirait trop aisément. A force de vouloir mettre en plein jour le caractère rationnel de notre adiiésion aux vérités révélées, n'inclinet-on jamais à naturaliser quelque peu ces vérités mêmes, à faire déchoir plus ou moins le dogme de sa hauteur surhumaine, à compromettre l'essence et l'idée même de la foi ? On peut y venir des points les plus extrêmes. Le malheureux Lamennais y était mené par son traditionalisme à outrance * ; nous y arriverions bien plus vite par un désir mal réfléchi de désarmer les oppositions rationalistes. Et qu'importe la route, si l'abîme est au bout?
Non, quoi qu'on fasse, on ne changera pas l'essence des choses. Pour toutes les générations, la foi restera ce qu'elle est, une soumission, une humiliation même ; soumission raisonnable, humiliation glorieuse, mais toujours humiliation, sacrifice pour l'orgueil de l'esprit, renoncement au plaisir flatteur de l'évidence directe, adhésion sur la pure autorité de Dieu. Voilà ce que le catholique doit comprendre ; voilà ce que la prédication doit rappeler souvent et supposer toujours.
Ce n'est donc pas le dogme qui peut tomber sous la preuve ; c'est le motif général de croire, c'est le fait même de la révélation divine, et nous en dirons plus loin quelque chose. Mais l'objection, l'objection de détail contre cette vérité ou cette autre, comment la traiter en chaire? Question grave. Dieu nous donne d'être exact et complet en peu de mots !
Entre les erreurs pratiques où un rationalisme d'instinct peut conduire, nous avons déjà dénoncé la prétention de ne
1. On sait qu'il voyait dans les dogmes catholiques, pris en euxmêmes, « la plus haute expression du sens commun ; » qu il prétendait établir par démonstration péremptoire que, « à moins d'être fou, il faut réciter son Credo jusqu à la dernière syllabe. »
tenir aucune vérité pour certaine avant d'avoir levé toutes les difficultés qui s'y rattachent, éclairci toutes les ombres environnantes. C'est oublier que l'esprit humain est faible et court ; c'est poser le principe d'un scepticisme universel, en confondant la certitude avec la science adéquate du vrai, ce qui en ferait le privilège exclusif de Dieu. En général, et dans l'ordre même des connaissances naturelles, si une proposition est bien réellement établie par le genre de preuve qui lui convient, l'objection, même insoluble, ne vaut pas contre elle, mais contre l'intelligence humaine. A plus forte raison, la révélation divine et l'autorité de l'Église une fois reconnues, le dogme qu'elles nous présentent peut nous laisser des ombres, et, en vérité, le contraire serait seul étrange ; mais ces ombres ne prouvent rien contre la lumière, elles prouvent contre nos yeux : principe de droit sens catholique à poser tout d'abord et à rappeler sans cesse in omni patientia. Joignons-y quelques détails. Il s'agit principalement de l'objection contre tel ou tel dogme en particulier.
Or, là oij cette objection peut être supposée inconnue, qui serait si malavisé que de la faire connaître? Disons hardiment tout le vrai. Plût à Dieu que le fidèle ignorât jusqu'au fait, jusqu'à l'existence de la difficulté, de la discussion, du doute !
Mais on se récrie. La vérité est-elle donc si faible qu'il faille prévenir les attaques comme si l'on désespérait de les repousser ?
Pur sophisme. Ce qui est faible, c'est la pauvre âme, et nous ne craignons que pour elle. Nous craignons le commencement de trouble et de scandale qu'elle ressentira toujours à découvrir que l'objet de sa foi est mis en doute. Quel père serait empressé de jeter dans l'esprit de son enfant des objections contre la vérité qu'il lui enseigne ? Eh bien ! que la susceptibilité moderne nous le pardonne, la plupart des auditeurs auront toujours besoin d'être traités comme des enfants, avec le même respect tendre et la même réserve prudente. La foule, la foule immense, y
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compris les demi-lettrés, les demi-savants, est peu capable de la discussion. Tout ce qu'elle en retire, le plus souvent, c'est un vague malaise d'esprit, c'est une impression d'inquiélude qui se traduirait bien ainsi : « La chose est contestée ; donc elle n'est pas si sûre*. » Voilà le péril le plus grave, mais non le seul.
Si charitable soit-elle, la polémique peut mettre les gens en goût d'opposition, piquer 1 amour-propre, qui n'intervient jamais sans la rendre plus nuisible qu'utile Cest pourquoi saint François de Sales goûtait si peu la controverse en chaire, sachant d'expérience que l'objection tombe rarement devant la réfutation directe, mais bien plutôt devant l'exposition affectueuse de la vérité. « Qui prêche avec amour prêche assez contre l'hérétique, quoiqu'il ne dise pas un seul mot de dispute contre lui - ». — Mais que conclure de tout cela? — Ce que nous énoncions tout à l'heure, et rien de plus : où l'objection peut être supposée inconnue, n'ayons point hâte do la faire naître. Heureux le prédicateur, l'apôtre, qui n'admet la discussion qu'à titre de mai nécessaire ! Il est dans le vrai, dans la voie qui mène à faire le bien.
Mal nécessaire, soit, mais il est nécessaire après tout. Dans quelle bourgade si modeste, dans quelle oasis de foi primitive et de simplicité chrétienne l'objection est-elle encore ignorée? Le paysan la connaît, l'ouvrier mieux encore, et il lui arrive de la produire avec textes à l'appui 3. — Nous ne le savons que trop, et, d'ailleurs, il va
1. L infaillible puissance de la discussion est un dogme pour ceux qui n admettent aucun dogme. Illusion naturelle à des gens qui supposent Tesprit humain sans limites. La vérité peut y être un instant voilée, mais la discussion balaye le nuage et dégage le soleil. On dit que du choc des idées jaillit la lumière. Une fois sur mille peut-être. Quant à nous, nous croyons à la discussion quand elle se passe entre deux ou trois personnes capables et désintéressées, même de l'amourpropre ; à quoi il est bon d'ajouter encore une présidence qui lempèche de s égarer.